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Xinjiang — Dans le Far West chinois

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Chaîne du Pamir, désert du Takla-Makan : pour Marco Polo, l’entrée en Chine via le Xinjiang (nouvelle frontière) est celle de tous les obstacles. Et de toutes les surprises, comme la découverte du bouddhisme…

Sur son flanc ouest, la Chine est bien gardée. Non par des murailles, mais par des montagnes. Autrement plus dissuasives. La chaîne du Pamir et les sentinelles minérales des Kunlun: le Kongour (7719 mètres) et le Muztagata (7546 mètres). « Des montaignes (…) qui montent tant que on dit que c’est li plus haus lieus du monde », raconte Marco Polo. Venant d’Afghanistan, comment les a-t-il franchies? Avec des mulets ? Des chameaux? Par quel col ou quelle passe? L’auteur est avare de détails sur les moyens de transport comme sur l’itinéraire emprunté. En revanche, on sait que sa caravane a débouché sur le « meilleur pasturage du monde » arrosé par un lac si long et large qu’il ressemble à un fleuve. C’est exactement le paysage qu’offre aujourd’hui la route de Karakorum, qui relie le Pakistan à Kachgar, en Chine.

Mille deux cents kilomètres d’asphalte, tracés ou plutôt forcés à la dynamite. Vingt ans de chantier, au cours desquels un millier d’ouvriers ont perdu la vie (accidents, avalanches, éboulis). La route slalome entre les sommets enneigés, qui se reflètent dans des lacs géants: le Karakul, le Bezekkul, le Shorkul. Sur leurs rives grasses et vertes paissent des yacks et des moutons, gardés par des nomades kirghiz, qui installent leurs yourtes (démontables et transportables) là où les mènent leurs troupeaux. Certains sont devenus sédentaires et vivent dans des yourtes en béton, avec panneaux solaires et paraboles. Au bord de la route, au cas où quelqu’un passerait. Histoire de vendre quelques babioles, comme leurs chapeaux kalpak (coniques et en feutrine) ou de faux lapis-lazulis…

Xijiang_2.jpgContrairement aux apparences, nous sommes bien en Chine populaire. Dans la lointaine province du Xinjiang, république autonome depuis 1955. Grande comme trois fois la France, elle ne recense que 20 millions d’habitants, dont 50% de Ouïgours, turcophones et musulmans, et plusieurs minorités: Ouzbeks, Tadjiks, Kirghiz, Mongols, entre autres. Le reste de la population est constitué de Hans. Une cohabitation parfois explosive: en juillet 2009, des affrontements intercommunautaires, suivis d’une répression draconienne de la police chinoise, ont fait 200 morts. Désormais, à Kachgar, l’ordre règne. Sur la place du Peuple (où s’élève une statue de Mao), les troupes anti-émeutes, harnachées à la façon des samouraïs, veillent au grain. Maniant carotte et bâton, Pékin a aussi décidé d’investir (un milliard d’euros par an) et de transformer Kachgar en nouveau Shanghaï d’ici à 2020…

De sorte que notre voyageur aurait du mal à reconnaître sa «Cascar». Il faut se promener dans la vieille ville, qui se réduit comme peau de chagrin face à l’inexorable bourgeonnement des immeubles modernes, pour trouver trace des maisons en adobe, dotées de « moult biaus jardins et vignes ». Ici, les habitants ne parlent pas le mandarin mais « langue par eulz » (le ouïgour). Au bazar, on vit toujours « d’ars et de marcheandise ». Les échoppes se regroupent par spécialités : charpentiers, menuisiers, ferronniers et autres apothicaires. Ces derniers ne sont pas les moins spectaculaires. Adeptes de la pharmacie traditionnelle, fondée sur la théorie des humeurs et des fluides, ils exposent leurs remèdes miracles: serpents (macérés ou desséchés), peaux de lézard ou de crapaud (qu’on réduira en poudre), potions à base de sang de pigeon (aphrodisiaques), ou encore cette insolite patte d’ours dont la graisse – utilisée en onguent – aurait des vertus fortifiantes et tonifiantes!

Xijiang_3.jpgAprès Kachgar, deux chemins s’offrent aux caravanes: le nord ou le sud. Il s’agit d’éviter le Takla-Makan, désert mouvant de 370.000 km2, appelé « mer de la mort » par les Ouïgours. Les Polo optent pour le sud et les oasis qui le contournent: Yarkand, Hotan, puis Dunhuang. Malgré cette élémentaire précaution, la progression est périlleuse, à cause des bourrasques et des tempêtes de sable, qui font la sinistre réputation de l’endroit. A tel point que l’auteur du Devisement manque de se perdre (aveuglé jusqu’à ne plus discerner ses compagnons), croit entendre des voix, des démons, des esprits. En fait, ce phénomène – authentifié – n’a rien de surnaturel. Selon le CNRS, qui l’a étudié et décrypté (en l’enregistrant), les sons quasi humains du Takla-Makan sont produits par le déplacement et le sifflement des sables.

Située en plein Far West chinois (au propre comme au figuré) et donc au milieu de nulle part, Hotan a la chance d’être irriguée par deux cours d’eau, le Karakash et le Yurungkash, qui charrient des montagnes la matière la plus précieuse de tout l’empire du Milieu (plus que l’or et les diamants): le jade. Ce que Marco Polo appelle « jaspe et chalcédoine ». Le jade de Hotan, blanc et translucide, est le plus rare, donc le plus cher. Fouillées, creusées, draguées par les prospecteurs, les deux rivières ressemblent désormais à des termitières surmenées, d’où l’on extrait de moins en moins chaque année.

Reste que les Hans de Pékin, Canton ou Shanghaï n’hésitent pas à faire le voyage pour s’approvisionner. On les voit fureter, en bermuda et chapeau de cow-boy, au bazar de la mosquée entièrement voué au jade. Ils sont aisément reconnaissables car, chez les Ouïgours, la mode est plus sobre: face voilée pour les dames; calotte et barbiche pour les messieurs. Avec une loupe et une torche, ces avisés businessmen inspectent, comparent, marchandent. Les prix qui circulent sont proprement affolants : 50.000 yuans (5000 euros) par-ci, 100.000 yuans (10.000 euros) par-là ! Mais, ainsi que le constate un badaud ouïgour: « Ils seront revendus cent fois plus cher dans les boutiques de Pékin ! »

Xijiang_4.jpgC’est à Dunhuang que se termine l’épreuve du désert. Ici, dans la province du Gansu, se rejoignent les voyageurs du sud et ceux du nord, pour continuer vers le levant. Autres lieux, autres mœurs: les habitants n’y sont ni nestoriens ni sarrasins, mais « ydolastres » ou « ydres ». C’est sous ce vocable que Marco Polo (messager du Vatican, ne l’oublions pas!) désigne les bouddhistes, qui ne se revendiquent d’aucune religion du Livre. Proche du Tibet, le Gansu est alors une terre de prosélytisme pour le lamaïsme. Le Vénitien est marqué par le nombre et le luxe des lieux de culte, où les autochtones vénèrent leurs « ydoles » (bouddhas, bodhisattvas et apsaras). De fait, Dunhuang, devenue attraction touristique (les chameaux, numérotés comme au tiercé, ne servent plus qu’à promener les touristes dans les dunes), est célèbre pour les 492 grottes de Mogao, toutes proches. La « Sixtine du bouddhisme », selon les brochures qui, pour une fois, ne mentent pas !

Une superficie de peintures murales de 45.000 m2, réalisées dans les alvéoles d’une falaise, entre le IVe et le XIVe siècle. Inscrites au patrimoine mondial de l’Unesco, elles sont aussi jalousement protégées et préservées (l’interdiction de photographier est absolue) par les autorités locales. Le sujet est sensible. Car l’histoire de ces sanctuaires rupestres réveille de douloureux souvenirs chez les Chinois. Tombés dans l’oubli, ils ont en effet été exhumés par les explorateurs-archéologues Aurel Stein (un Anglais) et Paul Pelliot (un Français) en 1907-1908. Ces aventuriers érudits (Pelliot parlait treize langues et l’histoire de Marco Polo n’avait aucun secret pour lui) réussirent à soudoyer le gardien des lieux et à rapporter dans leurs pays respectifs des milliers de chefs-d’œuvre. Pillage pour les uns, sauvetage pour les autres…

Xijiang_5.jpgAprès Dunhuang, Marco Polo s’engouffre dans le corridor du Hexi, passage obligé vers la Chine proprement dite. Un monument symbolise cette césure entre deux mondes, celui des Chinois (sédentaire et raffiné) et celui des non-Chinois (nomades et/ou barbares): la citadelle de Juyayuguan (passe imprenable sous le ciel). Ce fortin marquait les confins de l’Empire. On plaignait tellement les malheureux contraints de s’aventurer (commerçants mais aussi condamnés ou exilés) au-delà, vers les espaces hostiles de l’Asie centrale, que sa porte ouest fut baptisée Porte des soupirs. A ses pieds court une murette rachitique et délabrée, tout juste bonne à délimiter un enclos à bestiaux: ce à quoi ressemblait véritablement la Grande Muraille à l’époque de Marco Polo.

En trois heures de voiture sur la route 312 (la Mère des routes, qui traverse la Chine d’est en ouest sur 5000 kilomètres), nous arrivons à Zhangye, où Marco Polo indique avoir séjourné un an pour ses « besoignes » (affaires, ndlr). Nous y avons vu le plus grand bouddha couché (en position du nirvana) de Chine, long de 35 mètres et plaqué d’or, ainsi qu’il est décrit dans Le Devisement. Surtout, nous y avons déniché une statue de Marco Polo, la seule de notre périple chinois! Elle figure notre voyageur jeune et mince, play-boy en pourpoint, regard perdu vers l’horizon. Romantique à souhait. Un hommage de la municipalité assez récent: 2003. Pour que l’Italien n’ait pas le mal du pays, le maire a complètement remodelé l’architecture de la rue : les façades, délicieusement kitsch, s’inspirent des palazzos vénitiens. Sauf qu’on n’a jamais vu de colonnes doriques à Venise! Peu importe, c’est l’intention qui compte…


Source: Le Figaro




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