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Au fil du mekong — Laos-Cambodge-Vietnam

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LAOS

Luang Prabang

Depuis ce matin, je suis en route dans un bus pourri pour une ville posée sur les bords du Mékong au Nord du Laos : Luang Prabang. Avant le départ, j’ai échangé cent dollars et je me retrouve avec une énorme liasse que j’ai répartie dans toutes mes poches. Un dollar rapporte 10 000 kips. Je suis enfin riche.
Je ne voyage pas pour autant en classe luxe, une fois encore, j’ai pris le mauvais bus, un antique autocar que je soupçonne d’être de fabrication chinoise et qui sillonnait la région à l’époque où elle flirtait sans retenue avec le bloc communiste. Si aujourd’hui, le système politique s’est nettement assoupli, le régime météorologique, lui est resté le même : chaud et humide.

Placide, le laotien s’adapte. Notre chauffeur transpire à grosses gouttes, essuie son front d’un coup de son krama, sorte de foulard palestinien local, du moins par l’aspect, un tissu rouge et blanc bon à tout faire : tantôt pagne, tantôt chapeau ou bien serviette. Il le revissera sur sa tête au prochain arrêt pipi mais pour le moment il le garde sur son épaule et l’utilise pour astiquer consciencieusement le volant rendu moite par l’effort de ses mains. Il faut dire qu’il ne ménage pas sa peine pour maintenir le cap, le car ondule de gauche à droite comme s’il recevait des rafales de vent latéral. Pourtant hormis le courant d’air chaud qui pénètre dans l’habitacle par toutes les portes ouvertes, il n’y a dehors pas un souffle de vent. La route est aussi déglinguée que le paysage de jungle et de rizière est somptueux et le jeux dans la direction du car n’a d’égal que la bonne volonté du conducteur à le garder en ligne droite. Aux mouvements latéraux s’ajoutent les coups de raquette des suspensions agonisantes à chaque nid de poule.

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Le voyage me semble interminable et les montagnes qui se profilent devant, rotondités granitiques couvertes de végétation, spécifiques à ces régions situées au sud de la chaîne Annamitique, épine dorsale de l’Himalaya qui part en quenouille, n’augurent rien de bon quant au confort à venir, seuls espoirs : les noirs nuages de mousson accrochés aux crêtes verte foncé apporteront un peu de fraîcheur sous forme de trombes d’eau… mais rendront la route encore un peu moins praticable.

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Ici, la sérénité est dans l’homme ou dans le décor, rarement dans les faits ; l’Européen lambda peine à trouver ses repères dans ce pays qui impose ses marques et où le fatalisme des habitants est à la hauteur des misères passées. Totalement inaptes à la fatigue de la route, mes compagnons de voyage jacassent comme des pies depuis ce matin. Il leur arrive même de crier pour couvrir le son d’une grosse télévision suspendue dans l’allée centrale que personne ne regarde. Elle débite sans s’essouffler des cassettes de film de karaté dont la Thaïlande voisine inonde le marché.

« Le voyage est toujours le même, c’est le transport qui change » me dis-je pour me consoler en laissant dodeliner ma tête bourdonnante de fatigue contre le dossier du siège de devant. Un cratère dans la chaussée expédie mon crane somnolent contre la vitre. Heureusement le guide touristique que j’ai emporté se veut rassurant : « Luang Prabang est une ville qui se visite à pied ». Ca me reposera.

Chaleur, moiteur… la torpeur est-elle ce que l’on ressent quand la fatigue se joint à la fournaise ? La nuit s’abat sur Luang et l’avenue principale s’illumine comme les champs élysées la nuit de Noël au moment ou nous arrivons à la gare routière. Je m’extirpe du bus, la poussière du voyage s’est s’infiltrée dans la trame des vêtements, elle croque sous les dents. Un steak à l’échalote avec un St. Esteph.1993 servi dans un restaurant tenu par un couple de français me réconcilie avec l’aventure et me déleste d’un bon paquet de billets. Deux jeunes filles posées sur des tabourets de bar me regardent m’assoupir sur ma table tandis qu’une chaîne hi-fi débite un air de disco remixé à la sauce locale. Il est temps de rejoindre quelque chose qui ressemble à un hôtel. Demain j’ai rendez-vous avec un marin d’eau douce pour une virée sur le Mékong.


Ban Tien

40 000 kips viennent de changer de poche. Mon batelier se frotte les mains et je suis de nouveau pauvre. L’étrave de la pirogue fend les eaux du Mékong et slalome entre des objets flottants faciles à identifier : tronc, branchages, cadavres d’animaux, bidons.. Je peux laisser une main traîner dans l’eau car on avance trop vite pour les crocodiles. De toute façon, pour espérer en caresser un il faut descendre 3000 kilomètres plus bas, dans le delta.

Sur les rives boueuses, entre les palmiers à sucre, tout un peuple s’active : pêcheurs, potiers, orpailleurs, agriculteurs, éleveurs ou jeunes enfants qui barbotent. De ci, de là, des constructions de bois imputrescibles se dressent sur leurs pilotis, une pirogue amarrée attend que son propriétaire endormi dans un hamac termine sa sieste, des buffles immobiles jouent aux hippopotames et trempent jusqu’au garrot.

On s’arrête au village de Ban Tien, visages joyeux, sabaï dii (bonjour), maisonnettes blondes de paille et de planches, nattes sur le sol de terre battu, canards et cochons en roue libre dans tous les coins. Il traîne par ici une odeur indéfinissable de riz, de bois carbonisé, d’urine, peut être l’odeur d’un rêve ; je prends des photos, caresse les mains qui se tendent. Les dents sont pourris mais je ne travaille pas pour les magazines de mode, ces sourires là valent de l’or et ne sont pas à vendre.

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Retour à Luang Prabang. A deux pas d’un temple du XVI eme siècle, aux bas-reliefs ourlés d’or abrités par une toiture à cinq pans d’une prodigieuse légèreté, une famille s’acharne à ligoter les pattes d’un énorme cochon fou de terreur. Une fois maîtrisée, la bête est chargée sur un side-car bricolé à partir de fers à béton accouplé à une antique Honda et l’équipage monte à bord. Le cochon hurle, la moto s’éloigne en pétaradant dans la ville. Fin du spectacle, les acteurs sont partis mais le décor reste, dans le temple le bouddha d’or n’a même pas soulevé une paupière.


Ventiane

Ventiane se visite à bicyclette affirme mon guide touristique. A pied ou en vélo, qu’importe, pourvu que je ne me fasse pas remarquer, mon visa est périmé depuis trois semaines et on ne plaisante pas avec ce genre de laxisme dans ce pays où rappelons le, le pouvoir appartient aux ultra d’un parti communiste fondé sur le modèle soviétique. Même si on me jette en prison, le confort ne peut pas être pire que dans ce guest house où j’élis domicile : douche commune, cafard, futon douteux, pas de fenêtre et moustiques qui vrombissent comme des B52.

L’interrupteur est défaillant et je dors avec un néon qui clignote au-dessus de ma tête. Pour un pays au réseau électrique balbutiant, j’apprécie la performance.

Le lendemain, je passe la journée à régler mon problème de visa. Je dois payer une amende mais à force de discussion on finit par passer l’éponge. Je réussis même à confier des pellicules à un attaché d’ambassade ; elles rentreront par la valise diplomatique. Je croyais avoir de la chance mais en sortant de l’ambassade, j’ai beau chercher, on a piqué une roue à mon vélo. Me voici de nouveau piéton mais cette fois traînant une bicyclette amputée. Un tuk-tuk s’arrête bientôt en bourdonnant à ma hauteur. Il me ramène chez moi avec mon chargement et je négocie le prix de la course pendant tout le voyage.


Savanaketh

Je continue à descendre le Mékong… par la route, en car. La Nationale 13 longe le Mékong qui sert de frontière avec la Thaïlande. Le fleuve séparait il y a un peu plus d’un demi-siècle l’Indochine française du royaume de Siam sous influence anglaise, extrémité orientale de l’Empire des Indes. Depuis 1946 le Laos a retrouvé son indépendance et l’Angleterre a cessé sa tutelle.

Entre la route et le Mékong, on jardine. Neuf laotiens sur dix vivent de l’agriculture, économie de subsistance oblige. Les parcelles cultivées se succèdent, grouillantes ; chapeau conique sur la tête, outillage archaïque en main, courbés en avant, image intemporelle d’une population perpétuant les savoirs-faire ancestraux et ignorant la famine. Seul les seaux en plastique noir dont les laotiens font un usage immodéré témoignent d’un peu de modernité. Tout pousse ici, pas besoin d’engrais, la terre enrichie par les alluvions permet toutes les fantaisies végétales : melons, pastèques, courges et autres cucurbitacées étranges, mais aussi des tamariniers avec leurs fruits en gousses, des goyaves, des bananiers… il se pourrait bien qu’en plantant un sucre en morceau, on obtienne de la betterave.

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Le car tombe en panne. Les passagers patientent au bord de la chaussée défoncée et je me régale de brochettes de maïs et de thé vert, assis sur une belle borne kilométrique rouge et blanche, comme chez nous. Le chauffeur et son assistant plongent sous le véhicule pour bricoler la boîte de vitesse et profitent de l’ombre pour y faire une sieste. Nous repartons goguenards quatre heures plus tard, les vitesses craquent, il en manque sûrement une ou deux mais ça roule. Comme la Nationale est en réfection, nous bifurquons sur un tronçon annexe de latérite et tout le monde se déguise en cow-boy, foulard sur les voies respiratoires pour respirer malgré la poussière rouge. Voyageurs d’Afrique et d’Asie : même combat.


Paksé

Ville agitée, tracée de grandes avenues rectilignes, certaines maisons ressemblent à des villas provençales, ocre des façades compris. On voit parfois passer des Simca hors d’âge, des Motobécanes. Je croise Monsieur Ky, 50 ans cette année et pas une ride, son visage est lisse comme un marbre. Il me fait visiter sa ville où des témoignages de la présence française abondent, à commencer par le nombre de bars. Chacun d’entre eux est l’occasion de trinquer autour d’un verre de lao-lao, un alcool dont le goût se situe à mi-chemin entre un médicament et de l’éther, Monsieur Ky me dit que c’est son secret de longévité, que ça fait rester jeune. Ca doit être vrai, ce soir là, je m’endors comme un bébé.

Comme Monsieur ky a une pirogue, le lendemain nous allons à la pêche, j’espérais pouvoir photographier des dauphins d’Irrawady, animaux rares et sacrés, en fait des dauphins d’eau douce mais ils faut descendre plus au sud, dans le district de Siphandone, là où le Mékong se partage en une multitude de bras et autant d’îlots. A défaut de dauphins, nous revenons avec dix gros poissons que nous dégustons aussitôt en buvant du Lao-lao. Je vais encore bien dormir.

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Champasssak

Site du vat Phou, la cité des dieux… J’ignore laquelle dans cet enchevêtrement de bas reliefs et de colonnes de grès fut la première pierre posée au IXe siècle mais à n’en pas douter elle devait être ciselée de motifs comme les autres. Il ne reste que des ruines de ce qui est une sorte de Vatican du Bouddhisme. On a peine à imaginer qu’il y eut de somptueuses joutes nautiques dans le grand bassin et que la Dynastie royale y posséda un pavillon d’agrément aux abords du sanctuaire qui s’élève encore à l’Est. Si le luxe un tantinet mégalomane a disparu, la spiritualité ne s’est pas dissoute dans les eaux de la source lustrale qui coule des flancs de la montagne sacrée. Les dieux Shiva, Vishnou ou Krishna dont la présence est sensible entre les pierres et les frangipaniers continuent à veiller sur les lieux.

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Les laotiens sont dans leur grande majorité bouddhistes, ils préparent en ce moment le nouvel an lunaire, le Boun Vat Phou. Des pèlerins ont envahi le site et les cérémonies d’offrandes et de prières se succèdent dans les fumées d’encens tandis qu’à l’écart se déroule une sorte de foire du Trône. Stands de jeux, musique, manèges et restaurants en échoppe génèrent une ferveur qui s’apparente davantage à celle d’une fête foraine qu’à une assemblée charismatique. Un bonze sympathique (le contraire aurait été surprenant, les bonzes sont tous sympathiques) me raconte que la cité de Shrestrapura, au bord du Mékong à quelques kilomètres de Vat Phou est la plus ancienne création urbaine d’Asie du sud-est. Crée par les khmers au VIe siècle, elle est maintenant enfouie sous terre. Des archéologues affirment que certains en seraient partis pour aller fonder le lieu mythique d’Angkor, au Cambodge. Il paraît même qu’ une route existerait à travers la jungle, reliant les deux sites. Il pointe un doigt emprunt de religiosité entre eux colonnes affaissée : le chemin démarre ici. Je jette un coup d’œil à l’enchevêtrement de végétation parfaitement impraticable. Je préfère encore l’autocar.


Si Phan

Derniers jours avant le Cambodge. Je retourne à la pêche (photographique) aux dauphins d’eau douce dans la région aux quatre mille îles. J’ai trouvé un guide, prof d’anglais dans le civil, promeneur de touristes à ses heures.

C’est ici que le fleuve prend ses aises et s’étale sur plus de dix kilomètres de large, je n’ai pas le temps de compter tous les îlots mais je fais confiance au Mékong. Quatre mille, il en est capable, il sait tout faire, c’est un caméléon liquide. Torrent de montagne à sa source perchée à près de cinq mille mètres aux confins du Tibet, il déboule chargé des neiges fondues de l’Himalaya, à travers la Chine. Ensuite, il lézarde (normal pour un reptile), se ballade, tantôt léthargique, tantôt rapide, il sait même chuter de très haut. Une fois par an, bien plus au Sud, il se charge des eaux de la mousson et repart dans l’autre sens, le courant s’inverse. Du jamais vu. Le Mékong est le meilleur copain des laotiens, ils y lavent leurs légumes, s’y baignent, y font leurs besoins. Lorsqu’ il s’agit de boire, on prélève son eau que l’on fait soigneusement bouillir (les amibes tuent encore, même avec les copains faut faire gaffe), avant de la servir dans un verre lavé… dans le fleuve.

Ca y’est, j’en ai vu un… Enfin, il m’a semblé apercevoir un aileron. Si ça se trouve c’était un requin, j’interroge mon pilote de pirogue : « shark ? ». Il se marre, me répond oui de la tête et accélère à fond pour contourner un sampan chargé d’un autocar à la limite de l’enfournement.

CAMBODGE


Mondokeri

Vroum vroum, me voici motard. J’ai un casque, des lunettes et déjà une grosse brûlure sur le mollet gauche, celui qui reste coincé sous le pot d’échappement quand on tombe. Je rigole mais je ne devrais pas, ça peut s’infecter. Même si le Cambodge est LE pays où ont sait soigner les plaies. Et pour cause : vingt ans de guerres, de terreurs, d’abominations… à coup de B52, de napalm, de mines, de loi martiale, de déportation, de génocide, bref de tout ce qui tue. Trois millions le de tués ou de disparus. Pas question de mettre un pied en dehors des pistes ou des chemins balisés tant il reste de mines antipersonnel dont il faudra bien finir par se débarrasser. Le problème c’est qu’une mine ne coûte rien à fabriquer et enfouir sous le sable comparé aux frais pour la rechercher et la rendre inoffensive.

Neuf heures de moto sur des pistes de latérite franchement défoncées, je ne me plains pas, je double des vélomoteurs hors d’âge encombrés de volumes de marchandises ahurissants : casseroles, bouteilles de gaz, sacs de riz, paniers et toujours ces fameux seaux en plastique noir. Le paysage est surprenant de verdure, en fait la jungle primitive, on croirait un gigantesque jardin. Un jardin avec des éléphants, je croise deux cornacs qui véhiculent chacun un stère de bois, je me range sur le côté, je coupe le moteur, on ne sait jamais, et si les éléphants n’aimaient pas les motos japonaises, après tout elle leur ont un peu piqué leur boulot de transporteur. Même casqué, je ne fais pas le poids. « Soua sadaï »…« bonjour », je parle déjà la langue, les cornacs sont enchantés de voir un barang (un français), les éléphants eux, m’ignorent. Tant mieux.

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Pas grand chose à voir à Mondokeri, à part une version de Lara Croft en cambodgien sur une télévision dont le son est réglé au maximum pour couvrir celui du générateur d’électricité remisé derrière la cloison de bambou. Et puis je n’oublierai jamais cette partie de pétanque endiablée avec mes Hôtes, chacun cherchant à sauver l’honneur national. Il faut dire que la pétanque, depuis la présence française dans la région est un peu devenu le sport national. Un jour à Marseille, des australiens m’avaient même dit, « c’est curieux, les français du Sud jouent à un jeu Cambodgien ».


La ville flottante

Le plus grand bateau du monde en partance pour nulle part, à moitié Arche de Noé et à moitié Kon Tiki. Il fallait l’ingéniosité de l’Asie pour inventer pareille île flottante suspendue sur ce lac Tonlé Sap dont la particularité est de multiplier par trois son volume à la saison des pluies et de s’étaler en proportion. Ici, c’est le paradis des pêcheurs, le plus grand réservoir à poissons d’Asie au-dessus duquel vit (on devrait dire flotte) une population d’origine vietnamienne particulièrement joyeuse. Livré à l’inconsistance de l’eau, rien ne possède de place définitive et cette prédominance de l’horizontalité participe à l’interaction avec le milieu. De fait la géographie du village est en perpétuel mouvement et le moindre déplacement se fait en bateau, les enfants savent nager avant de savoir marcher et manier une pirogue avant d’apprendre à lire. Et pour cause, ils se rendent à l’école à la godille.

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Sur le Mékong

Les enfants du Mékong ont la peau couleur chocolat. Mi enfants, mi poissons, ils sont nés dans le fleuve… par le fleuve… pour le fleuve, je ne sais plus. Quand ils plongent comme les canards on voit la plante de leurs pieds, toute blanche… comme le lait. Le dessous de leur pied ne voit pas le soleil, alors forcément.
Ici, plus qu’ailleurs, l’eau c’est la vie. Elle vous nourrit et vous porte jusqu’à la mort, et ici, la vie se réincarne après la mort, alors sûrement qu’un jour ou l’autre on retournera jouer dans le fleuve, comme avant. Le cycle de la vie, le cycle de l’eau, tout recommence au début un jour ou l’autre. De la guerre naît la paix, de l’eau naît la vie, d’un visage naît le sourire… et réciproquement.


Angkor

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On ne peut pas envisager de visiter Angkor comme on visiterait Eurodysney. Le monde merveilleux de Mickey ne fait pas le poids face à la capitale de l’empire Khmers. Certes, on y rencontre des personnages avec des grandes oreilles, d’autres avec trois têtes ou bien des créations animalières peu ordinaires, mais chaque déesse sculptée, chaque motif de bas relief, dalle au sol, colonnade ou angkor5.jpgchapiteau sont ici empreint d’une telle charge émotive que l’envoûtement procuré n’a rien à voir avec la naïveté d’un univers de carton pâte.

Angkor a été créé voici plus de dix siècles, par le roi Yasovarman, premier du nom. Il avait repéré les deux éléments essentiels qui lui permettraient d’élever la capitale khmers, de l’eau pour la nourriture avec la proximité du Tonlé Sap, du bois pour les constructions avec la forêt qui couvrait les collines. Il y ajouta le grès et fit ériger un premier temple au sommet d’une butte : Phnom Bakhèng. Ses successeurs marquèrent tour à tour l’empreinte religieuse du site en rivalisant de prodiges architecturaux pour bâtir un à un les deux cents temples qui forment à ce jour une des plus belle splendeur du monde, inscrite au patrimoine de L’Unesco.

Angkor, cité lumière où on raconte que des fêtes d’une incroyable magnificence y furent données a été longtemps été cité engloutie. Enfouie sous la jungle, tapie sous la mousse, oubliée des hommes davantage occupés à de sanglantes luttes de pouvoir qu’à s’inspirer de la sagesse des Dieux qu’ils inventent. Les statues et les temples de grés ont bien faillit mourir. Les pluies de mousson, la végétation dantesque et les pillages ont laminé le site, les colonnes ont basculé, les racines ont soulevé les fondations, les lichens se sont accrochés aux pierres comme des sangsues, et les animaux de la jungle ont repris leurs droits. Il a fallu attendre le XIXeme siècle pour que les hommes réintègrent et redécouvrent le site. Un inventaire est entrepris et un gigantesque chantier archéologique est mis en route. Il faut relever ce qui peut l’être, remonter les ruines pierres par pierres, remettre Bouddha sur son socle, décramponner les stolons de lianes qui enlacent Shiva, récupérer des statues jetées dans des puits… Durant tout le XXeme siècle, des hommes braveront les difficultés, y compris les guerres et les pillages qui sont une de ses composantes, pour remettre à flot la grandeur d’Angkor Vat.

On prévoit que des millions de touristes viendront visiter Angkor dans les années à venir. Les avant-troupes sont déjà là, ils débarquent par autocar entier, caméscope au poing, casquette fluo sur le crâne, se répandent bruyamment, oubliant parfois qu’il ne sont pas dans un parc d’attraction mais au cœur d’un gigantesque lieu de culte. Plus tard, ils rejoindront, éprouvés, les chambres climatisées du Sofitel et ré embarqueront au plus vite pour la Thaïlande voisine davantage rodée à satisfaire leurs exigences de vacanciers. Ils garderont du Cambodge le souvenir d’une ville proprette (Siem Reap) et de ruines légendaires. Dommage.
A Angkor, alors qu’il faut quitter les lieux avant la nuit, les bonzes aux robes safran continuent à se glisser sans bruit entre les lingams (symboles de Shiva) et les têtes de Bouddha de deux mètres de haut. Ils n’ont pas vocation à remplir le rôle de gentils organisateurs, ils sont ici pour se recueillir.


Phnom Pen

Je suis malade, je me suis réveillé en pleine nuit agité d’une fièvre très élevée. Ma chambre tourne autour de moi et je suffoque. Au petit matin, une main bienveillante me tamponne le front. On m’explique que l’on m’a retrouvé à poil dans l’escalier, délirant et brûlant de fièvre : paludisme. Ca dure depuis deux jours, j’ai sans arrêt la gorge sèche, je transpire sous le ventilateur et l’instant d’après je grelotte. Je suis malade et le Cambodge ne se porte pas très bien non plus.

On dit parfois ici que le bouddhisme est la cause de tous les maux, il aurait rendu les hommes veules et passifs. On dit que le si le Laotien écoute le riz pousser, le Vietnamien le travaille et que le Chinois le vend, le Cambodgien lui, le regarde. La puissance d’il y a mille ans s’est assoupie au soleil. D’une civilisation combative et entreprenante, d’un royaume extrêmement vaste et unifié, il ne reste que des miettes ; des hectares de ruines, un pays amputé de ses provinces, une économie moribonde, un sol impraticable à cause des mines, des milliers de gens malades ou handicapés dont la plupart n’ont accès ni à l’électricité, ni à l’eau potable et encore moins aux soins les plus élémentaires. Autrefois, on faisait trois récoltes de riz dans l’année, ce qui nécessitait un réseau complexe d’irrigation. Aujourd’hui, une seule. Les Khmers rouges ont même réussit en leur temps l’exploit d’affamer la population. Le Cambodge reste un des pays les plus pauvres du monde : un tiers de sa population vit sous le seuil de pauvreté, corruption, privilèges, arbitraire et autoritarisme étatique empêche le décollement économique. Le développement du tourisme permet de faire entrer des devises étrangères mais le danger de vendre ce que la Thaïlande voisine a tant de mal à juguler est réel ; le porno-tourisme n’apportera que des misères et ne permettra pas d’offrir aux enfants un avenir décent. Il y a déjà 220 000 personnes atteintes du Sida sur un total de 11.5 millions d’habitants, et selon les organisations humanitaires, le fléau gagne du terrain chaque minute.

Le Cambodge a tant de belles choses à promouvoir, à commencer par l’irréductible sourire de ses habitants qu’il doit réussir le tournant de ce siècle qui s’ouvre.

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Qu’importe la fièvre, il faut vivre. Je sors en ville : ça grouille, ça klaxonne, ça pédale, ça mange sur le trottoir, ça jacasse, ça rigole. J’ai du mal à croire que les Khmers rouges aient pu évacuer les deux millions et demi d’habitants de cette fourmilière en quelques heures ! C’était en 1975, l’année zéro de la renaissance khmère, c’est à dire hier. Polpot est mort et ses adjudants croupissent dans leurs cellules mais les traces d’impacts de munitions sont visibles sur tant de façades, il y a tant d’hommes mutilés aussi qui tendent la main… et tant d’enfants qui courent et qui jouent autour d’eux . Je me ressens encore les affres de la maladie mais je sais que la fièvre est en train de passer. Après tout, il suffit d’y croire.

VIETNAM


Hô Chi Minh-Ville

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Changement radical. Los Angeles à deux pas de la Mer de Chine. Il y a des indicateurs socio-économiques qui sont visibles de la rue, quelque chose me dit que cette ville est à l’aise dans ses baskets : les enseignes des magasins, la couleur des voitures et la façon dont on les gare, l’architecture des immeubles, la joyeuse cohue à la sauce japonaise, chapeau conique sur chemisette Lacoste (de contrefaçon) en sus. Même les cartons d’emballages qui traînent témoignent d’une ville qui n’a pas peur du progrès en marche, ici on fait dans le branché : téléphones cellulaires, produits informatiques, vidéo… une métropole qui consomme, pollue et fait du bruit. Une cité moderne quoi.

Autrefois, c’était un petit port de pêche, seul le bruit des voiles des jonques qui remontaient le Delta venait troubler la sieste à l’ombre des kapokiers. Et puis les français ont débarqué, aménagé le décor à leur goût pour laisser ensuite la place aux américains qui eux même « s’effacèrent » (doux euphémisme quand on sait qu’ils ont largué sur le pays quatre fois plus de bombes qu’en a nécessité la guerre 39-45) devant les forces communistes du Nord, étoile révolutionnaire sur la casquette, les Bo doï.

Saïgon pourtant née bien avant les théories marxistes est devenue « ville nouvelle ». En 1975 elle est rebaptisée du patronyme du vainqueur de Dien Bien Phu et père de la révolution. Nguyen Tat Thanh Ho Chi Minh, de son vrai nom, est quant à lui enterré à Hanoï, là haut dans le Nord pluvieux et bureaucrate. Et comme le Nord c’est…au Nord, et qu’ici on est loin des diktats, on continue à appeler la ville par son nom d’avant, à sortir tard le soir dans les karaokés et jouer des coudes dans les embouteillages. Je suis sûr que les saïgonnais parlent le Vietnamien avec l’accent marseillais.

Scooter Honda équipé d’un petit panier, chandail Bénetton et Levi’s, Kim a tout de la jeune fille bien née. C’est elle qui m’a branché dans un anglais impeccable sur un des innombrables marchés de la ville ou j’essayais de connaître le nom des fruits. Vu l’état de mes tongs et la propreté de mon short, je doute qu’elle ait été attirée par mes signes extérieur de richesse. D’ailleurs, elle n’a rien à voir avec ces filles qui se produisent le soir dans des bars en string numérotés et que l’on retrouve au bras d’un touriste fortuné (facile) dans les boutiques à la mode dès le lendemain.

Je lui offre un café, lui raconte ma descente du Mékong et elle me parle de sa famille expatriée en Californie (tiens, tiens) suite à la main mise des communistes sur le Sud. Plus tard, elle me donne rendez-vous dans la boîte de nuit d’un hôtel international. J’ai juste le temps de rentrer prendre une douche avant de la rejoindre. Kim, ça veut dire « Bijou» en vietnamien, elle me présente ses amis, tous issus de cette nouvelle jeunesse saïgonnaise, celle dont les parents se sont enrichis récemment dans des activités tournées vers l’international (l’économie de marché se débrouille très bien avec les exigences du socialisme). On fait rapidement connaissance, on discute, on rit, on boit et on termine la soirée en dansant sur les tables. Kim me raccompagne en scooter dans la nuit, je m’accroche à sa taille fine comme une tige de soja et aux stop, elle penche la tête en arrière pour me parler.

Plus tard, depuis le quinzième étage de mon hôtel, on a partagé un verre de jus de mangue en regardant les lumières de la ville qui s’étirent jusqu’aux sables du delta. On a encore beaucoup parlé, beaucoup rit et puis on n’a pas fait que ça. Désolé.


Mi Tho

Le Mékong n’aime pas l’eau salée, il n’a pas envie d’aller se baigner dans la Mer de Chine, alors il fait de la résistance, se sépare en neuf bras dans un delta de 40000 km2 comme autant de tentacules pour se raccrocher à la terre. Mais la ventiane_laos.jpgterre ne veut plus de lui, elle se fait marécage, rizière, elle se fond dans l’eau, se dérobe en fusionnant avec lui. Le Mékong peut compter sur l’appui des hommes, ils construisent même des canaux pour le garder avec eux. Mais c’est la mer qui vient le chercher, elle remonte dans tout le delta à marée haute et plus haut encore pendant la mousson… Et finalement le fleuve finit par se rendre, par livrer ses flots limoneux à l’eau salée. Le pire n’est jamais décevant, il y a de très belles plages aux confins de l’Indochine.

Voir la Mangrove et mourir. Glisser silencieusement le long des palétuviers en guettant le serpent qui va sauter d’une racine dans la pirogue pour m’infliger sa morsure définitive. Connaître le Nirvana et libérer le cycle des réincarnations : mourir pour continuer à vivre. L’Asie m’a prise dans sa nasse, de la haine naît l’amour et tant pis pour l’apocalypse, il faudra repasser. La guerre n’est pas le propre de l’homme et la nature a finalement horreur des bombes.
Mon périple sur le Mékong m’a fait perdre quelques kilos mais ce n’est rien en regard de tout ce qu’il m’a apporté. Maintenant je sais ce que vaut la vie, ce qu’est la mort.

On ne fait pas plus taire un cœur qui bat qu’on ne peut stopper l’eau du Mékong. C’est sans espoir, elle finirait par déborder sur les côtés, enjamber le parapet. A l’instar des combattants Vietcong, elle est susceptible de passer sous la terre, dans des galeries, vaille que vaille. La vie n’a jamais cessé ici parce que sa source est intarissable, elle est liée à la cosmogonie du monde et se déversera sans fin, limpide, forte et joyeuse comme un enfant qui joue sans se soucier du lendemain.

Jean-Charles Rey

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