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L’instrumentalisation des animaux

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Si les professionnels des soins conseillent parfois aux éleveurs de traiter moins durement les animaux conduits à l’abattoir, c’est parce que les meurtrissures font perdre de la valeur à la carcasse : on ne pense jamais qu’il faudrait éviter de maltraiter les animaux parce que c’est, en soi, immoral. Quant aux vétérinaires employés par l’industrie, leur rôle n’est pas de veiller à la santé des animaux, mais de contribuer à la maximisation du profit.

Les médicaments ne sont pas utilisés pour guérir les maladies, mais pour se substituer à des systèmes immunitaires détruits. Les éleveurs ne cherchent même pas à produire des animaux sains, mais à éviter qu’ils meurent trop tôt, avant d’avoir engendré un profit. Du coup, les animaux sont bourrés d’antibiotiques. 60 % des antibiotiques utilisés aux États-Unis sont destinés à l’élevage. Comme le remarque la philosophe Élisabeth de Fontenay :
Le pire se dissimule dans la formidable hypocrisie qui consiste à préconiser et mettre en œuvre une prétendue éthique du bien-être, comme s’il s’agissait d’une limitation apportée par respect de l’animal aux exactions de l’élevage industriel, alors qu’elle profite nécessairement au bon fonctionnement et à la rentabilité de l’entreprise. Une fois qu’ils ont servi, on détruit ce qui reste comme des objets encombrants et on les évacue comme des ordures.

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Une réalité cachée

Dans les années 1990, l’artiste peintre Sue Coe déploya pendant six ans des trésors d’ingéniosité pour s’introduire dans les abattoirs de différents pays, principalement aux États-Unis. Elle eut constamment à faire face à une hostilité marquée, allant d’imprécations telles que : « Vous n’avez rien à faire ici ! » jusqu’à des menaces de mort si elle publiait le nom de l’abattoir visité. On ne l’a jamais autorisée à utiliser son appareil photo ; seuls ses croquis étaient au mieux tolérés ! « Les abattoirs, en particulier les plus grands, sont gardés comme des bâtiments militaires. Je parvenais à y entrer généralement parce que je connaissais quelqu’un qui avait des relations commerciales avec l’usine ou l’abattoir ». Dans son livre « Dead Meat » (« Viande Morte »), elle décrit ainsi sa visite dans un abattoir de Pennsylvanie : « Le sol était glissant, et les murs et tout le reste étaient couverts de sang. Le sang séché avait formé une croûte sur les chaînes. Je n’ai aucune envie de tomber dans tout ce sang et ces intestins. Les ouvriers portent des bottes antidérapantes, des tabliers jaunes et des casques. C’est un spectacle de chaos contrôlé, mécanisé. »

Comme la plupart des abattoirs, « cet endroit est sale – crasseux, même, – des mouches volent partout ». Selon un autre témoignage, les salles de refroidissement sont pleines de rats et, la nuit, ils courent sur la viande et la grignotent. Vient l’heure du déjeuner ; les ouvriers se dispersent. Sue reste seule avec six corps décapités qui pissent le sang. Les murs sont éclaboussés et il y a des gouttes de sang sur son carnet. Elle sent quelque chose bouger à sa droite et s’approche du box d’abattage pour mieux voir. À l’intérieur, il y a une vache. Elle n’a pas été assommée ; elle a glissé dans le sang et elle est tombée. Les hommes sont allés déjeuner en la laissant là. Les minutes passent ? De temps à autres elle se débat, heurtant de ses sabots les parois de l’enclos. Un fois elle lève suffisamment la tête pour regarder dehors et retombe. On entend le sang qui goutte, et de la musique sort d’un haut-parleur. Sur commence à dessiner…

Un homme, Danny, revient de son déjeuner. Il donne deux ou trois coups de pieds violent à la vache blessée pour la faire lever, mais elle ne peut pas. Il se penche dans le box métallique et tente de l’assommer de son pistolet pneumatique, puis lui tire une balle de douze centimètres dans la tête. Danny attache une chaîne à l’une des pattes arrière de la vache et la soulève. Mais la vache n’est pas morte. Elle lutte, ses pattes s’agitent tandis qu’elle s’élève, la tête en bas. Sue remarque que certaines vaches sont totalement assommées mais d’autres pas du tout. « Elles se débattent comme des folles pendant que Danny leur tranche la gorge ». Danny parle à celles qui sont encore conscientes : « Allez, ma fille, sois gentille ! » Sue regarde le sang gicler « comme si tous les êtres vivants étaient des récipients mous qui n’attendaient que d’être percés ». Danny s’approche de la porte et fait avancer les vaches suivantes à coups de bâton électrique. Les vaches terrifiées résistent et donnent des coups de sabots. Tandis qu’il les force à pénétrer dans l’enclos où elles vont être assommées, Danny répète d’une voix chantante : « Allez, ma fille ! »

Sue visite ensuite un abattoir de chevaux au Texas. Les chevaux en attente d’être abattus sont dans un terrible état. L’un d’eux a la mâchoire fracturée. Les coups de fouet pleuvent sur eux avec des claquements qui s’accompagnent d’une odeur de brûlé. Les chevaux tentent de s’échapper de la zone d’abattage, mais des hommes les frappent à la tête jusqu’à ce qu’ils fassent demi-tour. Le compagnon de Sue voit une jument blanche en train de donner naissance à un poulain devant l’enclos. Deux employés la fouettent pour la forcer à aller plus vite vers la zone d’abattage et jettent le poulain dans un bassin destiné aux abats. Sur une rampe, au-dessus d’eux, le patron observe nonchalamment la scène, coiffé d’un chapeau de cow-boy.

En sortant d’une autre usine qui lui rappellera l’enfer de Dante, Sue Coe voit une vache à la patte cassée gisant en plein soleil. Elle s’approche d’elle, mais le personnel de sécurité l’arrête et l’oblige à quitter les lieux : « La Shoah ne cesse de me revenir à l’esprit, ce qui m’ennuie furieusement », écrit Sue.

Mattieu Ricard -Extrait de « Plaidoyer pour l’altruisme » – Éditions NiL

Source : Altermonde sans Frontière

Illustrations : peinture à l’huile et aquarelle de Stéphanie Valentin, publiées avec son aimable autorisation




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