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Bali, l’île des dieux

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Que demande le vacancier ? Des poissons rôtissent sur le pool Grill (barbecue collectif en français) ? La vue sur le jardin « balinais » («un havre de végétation tropicale » précise la plaquette de l’hôtel ) est splendide et n’a de balinais que le nom qu’on lui donne. On se prélasse en sirotant une célèbre boisson caféïnée et gazeuse et on s’étire avec nonchalance sur la terrasse de ce que dans le Bali des voyagistes, on appelle un « pavillon balinais ». C’est la même chose qu’un bungalow traditionnel dont la campagne est tapissée, délicieux habitat au toit recouvert d’alang-alang, l’herbe à éléphant, mais celui-ci est climatisé, équipé d’une télévision satellite et d’un minibar.

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Un repas de fruits et coquillages dans un décor de bougainvilliers et d’hibiscus, le corps reposé et massé, les fesses sur du sable blond à la granulation parfaite. Chacun confie ses enfants au baby club et les planches à voiles sont gréées par d’autres, il n’y a plus qu’à se lancer. A Bali, le seul risque de morosité c’est de penser au retour, mais le danger le plus couru, c’est de se contenter de son hôtel. Il est tentant, dans cet espace clos, ersatz d’un « ailleurs reproductible » partout sur le globe pourvu que la température moyenne annuelle avoisine les trente degrés, de considérer que le décor de l’hôtel et l’ambiance de la boite de nuit circonscrivent l’essentiel de ce qu’il faudra retenir.

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Tous les balinais sont des artistes. Lorsqu’il s’agit de ravir les dieux et d’exprimer la dévotion, rien n’est trop beau. L’art ici n’est que l’expression de la ferveur religieuse. Maîtriser l’espace, les corps, produire de la beauté est pour eux l’essence même de la vie. Partout s’expriment les arts traditionnels, sculpture sur bois, danses, processions, théâtre, masques de bois, bas reliefs… A Bali comme dans toute l’Indonésie, tout le monde est artiste et aucun mot n’a été prévu dans la langue officielle (le bahasa indonésia, obligatoire depuis l’indépendance de 1945, complète les quelques 250 langues et dialectes parlés par les 300 groupes ethniques). Un médecin peut jouer du xylophone en bambou dans le gamelan local (orchestre), le plombier sait aussi sculpter, le chauffeur de taxi joue les grands classiques du théâtre, le cuisinier est danseur…

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Quant à la peinture, elle est parmi les médias artistiques le plus exploité, pas (ou peu) de perspectives, un style naïf reproductible à l’envie avec une propension aux décors de rizières, de palmes ou d’animaux dans lesquels chaque détail sera minutieusement reporté. L’artiste n’a pas d’autre vocation de reproduire ce qu’il voit, sans déformation, ni interprétation. La recherche créative est restreinte. L’expression est charmante mais n’a pas vocation à s’exposer aux foudres de la critique. On ne peint pas pour étonner ou surprendre, on peint simplement pour témoigner de son appartenance à une identité culturelle et, commerce oblige, on prend soin de s’exprimer sur des formats qui tiennent dans les valises des touristes.

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Anti-stress de notre monde occidental, contrepoint en moderato de l’agitation des Cités de notre monde post moderne, Bali, sans pour autant nier le progrès fait désormais partie de ces étapes recherchées et nécessaires à l’homme contemporain. Il parait que Bali est « une destination » à la mode. Même si on peut admettre comme définition que « La mode, c’est ce qui se démode », la seule désaffection dont a pu souffrir l’île tient davantage à des événements non souhaités qu’à la lassitude des voyageurs, seuls les attentats extrémistes de 2002 ou le tsunami de 2005 dont la localisation reste pour beaucoup imprécise ont pu nuire à la fréquentation. Le coup porté à l’économie locale a été brutal. C’est dommage car à Bali le touriste est souvent accueilli en ami, la gentillesse de ses habitants n’a d’égal que la finesse de son humour et sa joie de vivre communicative. Si Bali est un sirop qui rend inapte le plus stressé des occidentaux à l’agitation, l’addiction est bien évidemment recommandée. Exotique sans excès, dotée d’un climat amical, d’une cuisine succulente, de fleurs luxuriantes, de décors harmonieux, animées par des rites religieux omniprésents et ouverts à tous : il existe à Bali une douceur de vivre comme nulle part ailleurs.

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Voir est une chose, raconter ce que l’on a vu en est une autre (Sacha Guitry le disait alors même que les agences de voyages n’existaient pas : « Les voyages, ça sert surtout à ennuyer les autres une fois qu’on est revenu ». Avant de partir, faut il avoir davantage envie de voir que de partir ? On peut rester à la surface des choses, se contenter de l’écume et oublier la mer, choisir des séjours dont le seul souvenir marquant sera la température de l’eau de la piscine. On peut aussi voyager pour se découvrir soi même et partager un peu de l’existence de ceux qui nous servent et accessoirement nettoient notre chambre. Bali vit majoritairement du tourisme, mais ce n’est pas une raison pour rester affalé sur une serviette. Après cette petite pause où l’estivant l’emporte sur le curieux, je décide de partir en virée sur l’île, voir de quoi l’intérieur des terres est fait et écouter ce que ses habitants ont à raconter, après tout, c’est bien là le but de mon voyage. Bali regorge de recoins que même le plus exhaustif des guides ne mentionne pas. Seuls moyen de les rencontrer, se laisser conduire par le hasard et suivre ses envies. Une modeste carte touristique permettra toujours de retrouver son hôtel.

Si c’est un Dieu qui a créé Bali, il en est un autre qui a créé Honda (à moins que ce soit le même !) : une signature sur un bordereau, un dépôt de caution symbolique et je pétarade déjà sur deux roues. Cheveux au vent, dans les virages qui montent vers les terres, le moteur quatre-temps m’emporte avec gourmandise dans des paysages quasiment célestes. L’air est doux, les odeurs sont sublimes. Les routes virevoltent et invitent à baguenauder à l’envie dans un décor de jungle apprivoisé et de cultures qui ondulent. Féerie des couleurs, espaces magnifiés, décors purs et sincères, les habitants que je croise me saluent d’un sourire. Haie d’honneur humaine et végétale, le Bali de l’intérieur est un jardin qui se visite sourire aux lèvres et chemise ouverte. Et je n’ai même pas réussi à me perdre.

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Aux environs d’Ubud, se trouve sans conteste le site religieux le plus charmant de toute l’île. Un temple a été érigé autour d’une source sacrée, dont on dit qu’elle fut créée par le Dieu Indra. L’eau en provenance d’une rivière qui coule non loin de là sort en résurgence au cœur d’un bassin de pierre. Son bouillonnement offre de telles vertus purificatrices qu’il attire des pèlerins en provenance de toute l’île. Rien à voir avec un Jacuzzi, les baigneurs d’ici portent un sarong autour des hanches et ne batifolent pas dans les éclaboussures, pas plus qu’ils ne palabrent. Après avoir déposé des offrandes fleuries sur des autels, hommes et femmes se séparent et pénètrent lentement dans les bassins. Le silence et la ferveur sont de mise pour agréer aux Dieux et si les pèlerins en ablution semblent si dévots, c’est que beaucoup viennent chercher ici ce que la médecine traditionnelle ne peut leur offrir : un soin du corps et de l’esprit.

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La légende de la source sacrée de Tirta Empul

Bali_17.jpgUne bataille eut lieu un jour entre les Dieux et le démon Maya Danawa. Les Dieux furent défaits et se retirèrent jusqu’à une source empoisonnée. Tous assoiffés, sauf l’un d’entre eux, Indra, ils burent l’eau de la source et moururent aussitôt. Indra frappa alors la terre autour de la source et fit jaillir un élixir d’immortalité avec lequel il put ressusciter ses compagnons. Les Dieux rétablis repartirent derechef à l’attaque contre Maya Danawa. Ils réussirent à le blesser et son sang maléfique se répandit dans les eaux du Sungai Pakerisan qui s’écoulent à proximité. Aujourd’hui encore, les eaux de cette rivière ne sont pas utilisées pour l’irrigation ; la légende affirme que du sang coulera des plantes qui auront poussé avec cette eau.

Je ne m’en lasse pas. L’île est propice à la béatitude, elle invite à la pause et offre à regarder, boire, sentir, se sentir. Bali, c’est un regard vers soi même, un repli intime, une méditation, une île. A part son crawl, on ne vient pas ici pour travailler. Tout est beau dehors, alors elle nous rend beau dedans.

On s’assied les jambes en tailleur sur un batik aux motifs luxuriants et on s’attarde à regarder la mer où des surfers graciles virevoltent dans le coucher de soleil. Le corps s’assouplit, l’âme aussi. On devient zen, on devient pure, on devient beau. Partout, ce ne sont qu’offrandes déposées pour des Dieux que l’on ne voit pas mais que l’on devine, spectacles en préparation, artistes penchés sur leur ouvrage ou ornements divins. La dévotion est sans limite et s’expose sous formes multiples ; il n’est pas un jour, pas un village, pas un détour où l’on ne croise une procession, une cérémonie, un temple, un groupe attardé à une prière collective.

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La religion pratiquée à Bali est l’hindouisme. Si l’Indonésie est actuellement le plus grand pays musulman du monde, elle n’a pas toujours été sous l’influence de l’Islam. Entre le VIIe et le XVe siècle, le bouddhisme et l’hindouisme ont dominé. A partir du XVe siècle, alors que l’Islam s’imposait à Java située sur les routes du commerce, les hindous ont été refoulés sur Bali. L’île alors inhospitalière à cause de sa faune sauvage ne les a pas empêchés de survivre et ils ont pu perpétuer leurs traditions jusqu’à nous, en intégrant les coutumes déjà implantées. Cependant, bien qu’inspiré du Mahabaratha et du Ramayana indien, l’ pratiqué à Bali est assez différent de celui que l’on rencontre en Indes (pas de castes par exemple).. On dit aussi que les Dieux hindous fâchés de l’influence grandissante de l’Islam sur Java auraient fait naître les volcans de l’île pour y installer leurs résidences.

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Bali_8.jpgLe lelong est une danse traditionnelle, autrefois interprétée par des nymphes célestes, elle est désormais exécutée par de jeunes danseuses moins mythiques mais tout aussi ravissantes. Le thème de la danse ne varie jamais : un roi enlève une princesse, se fait sermonner par un oiseau et finit par se battre avec le frère de la jeune fille séquestrée. Tous les rôles sont tenus par des jeunes filles, y compris les rôles masculins, ce qui n’arrange rien à la difficulté de pénétrer le récit lorsque l’on est un spectateur profane. Il ne me reste plus qu’à apprécier la beauté des tenues et le travail en miroir des corps des deux danseuses, jambes fléchies, genoux vers l’extérieur, chaque mouvement d’une partie de leur personne condamne le reste de l’anatomie à l’immobilité absolue. Les bras chaloupent au rythme des instruments à percussion, gongs ou métallophones qu’agrémente une flûte en contrepoint et semblent posséder plus d’articulations que d’ordinaire. Quant aux mains, elles terminent le mouvement et le pétrifient dans une plastique qui va au-delà de la grâce. Les dieux à qui toute forme d’art à Bali est destinée sont aux anges, ceux qui ne sont pas des divinités le sont tout autant.

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Envers du décor, il parait que le touriste est pressé et les spectacles ont tendance à voir leur durée s’aligner sur la capacité d’attention des occidentaux. Amorcé au début du siècle sous l’influence de la colonisation, le phénomène perdure. Tandis que sur scène, les danseuses continuent à accompagner l’orchestre de gamelan, mon voisin de spectacle, un vieil anglais installé dans l’île, m’explique à voix mesurée : « autrefois, une danse qui pouvait durer 6 heures voit sa durée réduite à soixante minutes. Selon lui, impossible dans ces conditions de retrouver l’émotion originelle… et de contenter les dieux ». J’approuve discrètement mais me garde d’ajouter un commentaire, je consulte ma montre, cela fait déjà plus de deux heures que le spectacle a commencé et assis en tailleur sur un tapis qui gratte, j’ai déjà atteint mon seuil de saturation.

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Pour les balinais, le corps n’est que l’enveloppe de l’âme. Si le corps est obligatoirement souillé lors de son passage terrestre, l’âme a cet immense avantage de l’immunité face aux turpitudes de notre monde. Elle reste inviolée et conserve sa pureté originelle. A la mort d’un balinais, il convient donc de libérer l’âme de son réceptacle de chair et d’os pour qu’elle puisse rejoindre sa place parmi les dieux. Elle reviendra à Bali dans un temps futur et sous une autre enveloppe. C’est le principe de la réincarnation ; le passage s’accomplit par le ngaben, autrement dit, la crémation. La peine et le chagrin observés dans nos sociétés n’ont pas cours ici ; les funérailles, bariolées et vivantes, auxquelles on peut même convier le touriste que je suis, ont vocation de consacrer la libération de l’âme davantage que la perte de la vie.

Les paupières recouvertes de petits miroirs, le corps décoré de fleurs, le défunt est hissé sur une plate forme de bambous avant d’être porté en procession dans la ville. Spectacle surprenant pour un profane, manifestations fastueuses et bruyantes bien éloignées des standards de nos rites funéraires, les hommes de la famille, déguisés de masques d’épouvantes font d’incessants va-et-vient et autres gesticulations pour chasser les mauvais esprits. Une fois arrivée sur le lieu de la crémation, la dépouille est revêtue d’un habillage de papier mâché et de bois (souvent représentant une créature fantastique), puis il est procédé à la crémation. Sitôt celle-ci exécutée, les cendres sont confiées à la mer pour être dispersées par les flux des vagues. L’esprit et le corps sont de nouveau deux entités distinctes. A Bali, mieux qu’ailleurs, il se pourrait qu’on sache sauver les âmes.

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Déforestation

Les deux pays qui possèdent la plus vaste réserve de forêts du monde sont l’Indonésie et la Malaisie. Ce sont aussi eux qui exportent le plus de bois exotiques vers la France. Il ne s’agit pas seulement de mobilier de jardin dont la demande ne cesse de croître, mais aussi de contreplaqués, de planches brutes de sciage ou même de papier. Les produits sont manufacturés principalement à partir de bois de teck issu de plantations de l’Ile de Java mais aussi d’espèces des forêts anciennes tels que le Balau, le Keruing ou le Nyatoh.

La tentation d’exploiter la forêt sans accorder d’importance aux problèmes écologiques générés par les abatages massifs est grande. A cela s’ajoute le problème de la culture du riz sur brûlis (procédé d’agriculture sédentaire qui consiste à brûler la forêt pour enrichir le sol et faire de la place aux cultures) et les incendies gigantesques que connaît l’archipel chaque année. Le gouvernement s’efforce de faire appliquer une politique de gestion de la ressource et tente de maintenir le manteau forestier à un niveau acceptable. Mais les habitudes agricoles, la corruption liée aux besoins économiques et les catastrophes naturelles sont des fléaux bien difficiles à combattre.

Jean-Charles Rey

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