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Le Tourisme humanitaire

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LE TOURISME HUMANITAIRE

tourisme_humanitaire.gifIl existe dans les pays occidentaux des milliers de petites ONG qui soutiennent un projet local : école, dispensaire, parrainage… La plupart d’entre elles sont nées initialement du désir de touristes, émus par le dénuement des populations rencontrées au cours d’un voyage d’agrément, de s’engager dans une aide plus durable. Cette tendance de fond n’a pas échappé à certains voyagistes : on assiste aujourd’hui à la montée d’un tourisme qui se qualifie lui-même de « responsable », « solidaire » ou « éthique ». Pour environ 1 500 euros hors billet d’avion, certaines structures proposent au touriste d’endosser pendant une ou deux semaines la panoplie du parfait French doctor.

Payer pour se mettre au service de populations déshéritées est de la part de ces nouveaux touristes une intention louable qu’il serait malséant de critiquer. Le doute concerne plutôt les organismes qui mettent en oeuvre ce type de programmes. En effet, cinquante ans d’actions de solidarité (un grand nombre d’ONG de développement sont nées dans les années 1960), tout comme vingt ans de « sans-frontiérisme » ont permis de dégager une expérience solide en termes d’aide (1). Elle montre qu’il ne suffit pas qu’une action se proclame « humanitaire » pour apporter un réel bienfait à ses prétendus bénéficiaires. La bonne volonté ne peut tenir lieu de brevet de compétence, sous peine d’engendrer de désastreux dommages collatéraux : populations locales enfermées dans un assistanat humiliant, perception des visiteurs comme d’intarissables « vaches à lait », succession d’initiatives sans suivi ni cohérence…

Au bilan, la prolifération d’aides privées ponctuelles, partiales, partielles, souvent inadaptées aboutit à transformer certaines régions, comme le pays dogon au Mali, en véritables cimetières de projets avortés : barrages sans eau, pompes et panneaux solaires en panne et sans pièces de rechange, squelettes bétonnés d’écoles et de dispensaires partout. Beaucoup de programmes n’ont jamais fonctionné faute de suivi, mais aussi parce qu’ils ne s’inscrivaient pas dans les institutions nationales d’éducation et de santé : l’Etat ne peut pas forcément fournir un instituteur ou un infirmier à demeure simplement parce qu’une ONG bien intentionnée a construit un bâtiment et expédie sporadiquement du matériel (d’ailleurs pas toujours adapté). Cet humanitaire-là s’exerce paradoxalement au détriment du bon fonctionnement des services publics et ne permet pas d’engager durablement les populations sur la voie d’un développement endogène. On peut même se demander dans quelle mesure la misère entretenue ne constitue pas, lorsqu’elle se pare du masque de l’« authenticité », un merveilleux produit d’appel pour attirer la manne touristique. Malgré la bonne volonté réelle de ceux qui s’engagent dans ce type de voyages, s’improviser bon samaritain de l’humanitaire pour quinze jours est donc souvent un leurre.

Qu’importe, le « tourisme solidaire » vend – cher – la bonne conscience. Car à l’ère de la touristification de masse, cette dernière constitue un produit comme un autre. S’il représente actuellement moins de 1 % des séjours d’agrément des Français à l’étranger, sa montée en puissance correspond à une tendance de fond : le désir de plus en plus fort des touristes de voyager « autrement », en partant à la rencontre d’autres civilisations et en contribuant au développement local. En 2001, l’Organisation mondiale du tourisme a créé un Code mondial d’éthique du tourisme, qui pose quelques principes pour moraliser les pratiques des opérateurs et associer les populations locales aux retombées financières du tourisme. Cependant, tout comme le commerce équitable, le « tourisme responsable » est souvent réduit à une niche au sein de cette troisième industrie mondiale qu’est l’industrie touristique : si certains voyagistes s’engagent effectivement à promouvoir des pratiques plus respectueuses de l’environnement et des populations locales, d’autres en font sans vergogne un argument promotionnel, qui permet surtout de séduire une nouvelle clientèle tout en augmentant sensiblement le prix des séjours facturés au consommateur, au nom d’une illusoire solidarité, dont les populations locales – au nom desquelles est effectuée le prélèvement supplémentaire – ne voient guère la couleur. Comme dans le commerce équitable, on trouve dans le tourisme éthique la même guerre des labels, des chartes et des autocertifications, où la mystification, voire des pratiques purement frauduleuses, côtoie le meilleur.

NOTE
– 1) Voir notamment T. Bierschenk, J.-P. Chauveau et J.-P. Olivier de Sardan (dir.), Courtiers en développement. Les villages africains en quête de projets, Karthala, 2000, ou M. Poncelet (dir.), Les ONG en villes africaines, Academia Bruylant, 2006.

Sylvie Brunel
– Source : www.scienceshumaines.com

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