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Dialogue Bouddhisme / Christianisme – Entrevue avec Dennis Gira

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ENTREVUE AVEC DENNIS GIRA

Avril 2007

Dennis Gira
Dennis Gira
Dennis Gira est un Américain qui vit à Paris depuis plusieurs années.

Il est le rédacteur en chef du site Internet Theologia.fr.

Il enseigne aussi à l’Institut catholique de Paris.

Ce théologien poursuit depuis les années 1960 une longue recherche afin de mieux connaître le bouddhisme. Il a séjourné huit ans au Japon afin de rencontrer le peuple japonais.
Il en a étudié la langue de même que les grandes traditions religieuses de ce pays. Cette plongée au coeur du bouddhisme l’a amené à dialoguer avec des bouddhistes afin de mieux comprendre comment cette voie spirituelle et le christianisme peuvent mieux se reconnaître.

La voie du dialogue interreligieux pour les catholiques est ouverte depuis le Concile Vatican II.

Elle sera de plus en plus d’actualité.

Nous avons rencontré Dennis Gira dans son bureau à Paris chez Bayard Presse.

Propos recueillis par Jérôme Martineau
www.revue-ndc.qc.ca


NDC – Pourquoi êtes-vous allé au Japon dans les années 1960?

Dennis Gira − Je suis né aux États-Unis dans la ville de Chicago. Il faut savoir qu’à cette époque le Japon était très ouvert envers les Américains. Je me suis rendu dans ce pays pour rencontrer ce peuple. C’est en étudiant la langue que je me suis aperçu qu’ils utilisaient des mots chrétiens. Je me suis dit que cela n’était pas possible puisque leur histoire religieuse n’était pas chrétienne. J’ai parlé de ce problème avec des Jésuites qui m’ont dit que pour comprendre ce peuple il fallait étudier son arrière-plan religieux. Tout le sens qui se cache derrière les mots qu’ils utilisent est largement inspiré de leurs traditions religieuses comme la pensée des athées en France est très influencée par la tradition chrétienne.

NDC – Vous continuez à étudier le bouddhisme. Pourquoi cette voie spirituelle a-t-elle séduit tant d’Occidentaux?

D. G. – Le bouddhisme propose aux Orientaux depuis 2500 ans une réponse aux grandes énigmes de l’existence. Cette voie a été balisée par de grands maîtres spirituels. Le bouddhisme a eu un grand impact sur la civilisation en Asie et c’est normal que les gens de nos pays soient interpellés par le rayonnement de cette voie spirituelle.

D’autre part, il faut ajouter que beaucoup de personnes de nos pays ne sont pas satisfaites du monde dans lequel elles vivent. L’égoïsme de nos sociétés et les conflits qui perdurent font que des individus cherchent d’autres voies pour vivre leur spiritualité. Les Occidentaux ont investi de grandes énergies pour contrôler le monde et nous devons constater que cela est un échec. En Orient, les voies spirituelles ont mis beaucoup d’efforts afin de maîtriser le monde intérieur. Plusieurs personnes de nos pays croient maintenant qu’ils doivent explorer la manière de faire des Orientaux.

Une autre raison à mon avis milite en faveur du fait que des personnes se tournent vers les religions orientales. De plus en plus d’individus ne sont plus en accord avec la manière dont on leur a présenté Dieu dans leur jeunesse. Elles sont troublées par le problème du mal et elles cherchent une réponse ailleurs que dans le christianisme. Le bouddhisme propose des réponses au problème du mal et cette voie ne parle pas de dieu avec un grand « D ». Dans le bouddhisme, tout s’explique sans Dieu. Cette idée attire beaucoup d’Occidentaux qui ne voient plus comment intégrer Dieu dans leur existence alors qu’ils constatent que la science semble dominer notre univers. C’est là que réside la grande différence entre le bouddhisme et le christianisme.

NDC – Vous dites aussi que les gens n’aiment pas qu’on leur dise comment croire et que croire. Est-ce que cela a une influence sur leur recherche spirituelle?

D. G. – En effet, nous vivons dans une société où le critère de vérité réside dans l’expérience de chacun. Cette donnée met les religions qui parlent de révélation en difficulté. Cela est surtout vrai lorsqu’un magistère commence à dire ce qu’il faut croire. C’est un des problèmes qui est inscrit dans la foi chrétienne. Pour sa part, le point de départ du bouddhisme réside dans le fait qu’il demande aux adeptes de vérifier tout ce qui est dit par leur propre expérience. Les gens perçoivent alors le fait que le bouddhisme est d’une tolérance totale.

Cela ne veut pas dire qu’il y a mille manières de devenir bouddhiste. Il est vrai que le bouddhisme est beaucoup plus patient. Les maîtres ne vont pas dire quoi penser. Ils vont laisser les gens partir, sachant que tôt ou tard ils vont découvrir que cette vérité est inscrite au fond d’eux-mêmes. Ils seront alors mieux disposés à entendre le message.

Il y a aussi à mon avis une quatrième cause qui amène les gens vers le bouddhisme. Les gens d’aujourd’hui n’aiment pas l’idée que la grâce soit donnée. Nos contemporains aiment se sentir responsables. La grâce ne semble plus faire partie de leurs préoccupations. Le bouddhisme ne parle pas de la grâce. Chacun peut suivre sa voie et le Bouddha donne tous les moyens nécessaires pour y parvenir. Il suffit de faire confiance aux guides spirituels. La grâce fait partie de notre foi et elle est parfois mal expliquée, ce qui fait que les gens ont de la difficulté à l’accepter.

Cela amène de plus en plus de personnes qui ne croient plus en Dieu et qui pensent que Dieu n’existe pas à croire qu’ils sont entièrement responsables de leur propre devenir. Cela concerne aussi la mort. C’est à ce moment que la croyance en la réincarnation prend de plus en plus de place dans nos sociétés. Il y a présentement en Europe 24% de la population qui croit en la réincarnation. Ces personnes pensent qu’elles peuvent achever complètement leur vie en optant pour le cycle des naissances et des morts. Elles ont entendu parler de cette réalité à propos du bouddhisme mais le problème est que les bouddhistes ne croient pas en la réincarnation.

NDC – Alors, que croient-ils par rapport à la vie après la vie?

D. G. – Cette attitude, selon le bouddhisme, nous plonge dans un comportement égocentrique. Si on ne s’en défait pas, nous continuons à tourner en rond et cette route ne va pas toujours en montant. Les gens peuvent rêver de renaître dans la peau d’une divinité mais cette divinité sera prisonnière elle aussi. C’est l’éveil qui permet à l’homme de se libérer du cycle des naissances et des morts. Le but du bouddhisme n’est pas de réaliser tout son potentiel humain à travers une série de vies mais de sortir définitivement de tout cela. Ce n’est que la sagesse qui peut nous permettre de le faire.

Ils essaient de se libérer du cycle des naissances et des morts dans lequel l’être vivant est prisonnier. Cela s’appelle le samsâra. On ne peut pas traduire le mot samsâra par celui de réincarnation. La réincarnation c’est le fait que l’âme ou un principe spirituel passe de corps en corps. À la fin de la vie on enlève un corps comme si c’était un vêtement pour en prendre un autre et ainsi on va dans une pente montante vers la pleine réalisation de notre potentiel humain. Les bouddhistes considèrent qu’il faut échapper à tout prix à cette succession de vies et de morts. De plus, ils ne parlent jamais d’une âme qui passe de corps en corps. Ils considèrent comme une erreur de notre part l’attachement que nous avons envers quelque chose qui soit permanent.

NDC – Pourtant on dit que le Dalaï-Lama, chef du bouddhisme tibétain est une réincarnation d’un grand sage. Qu’en est-il?

D. G. – C’est vrai qu’ils utilisent le mot réincarnation. Il s’agit ici du bouddhisme tibétain qui ne concerne que 2% ou 3% du bouddhisme dans le monde. Le Dalaï-Lama, selon cette tradition, est la réincarnation d’un grand sage plein de compassion. Il ne faut pas imaginer que tous les êtres vivent dans cette situation. Cette forme de réincarnation permet à un être « réalisé », au lieu de sortir définitivement de ce cycle, revient pour aider les gens à y échapper. C’est lui qui décide des circonstances dans lesquelles il va renaître. La forme de réincarnation du Dalaï-Lama est différente de celle en quoi bien des gens croient. Les gens entrent dans le cycle des morts et renaissances selon que leurs actes sont positifs ou négatifs.

NDC – Vous avez mené dans le livre Jésus, Bouddha, : Quelle rencontre possible? un dialogue avec Fabrice Midal, bouddhiste. Est-ce que cet exercice a été difficile?

D. G. –Le bouddhisme m’a interrogé mais je ne suis pas devenu bouddhiste peut-être parce que je suis né à Chicago, une ville très catholique… Je crois que c’est la formation que j’ai reçue des Jésuites qui a fait que je suis resté catholique. J’ai eu des maîtres extraordinaires qui m’ont dit que la vocation du chrétien est de créer une synthèse sapientielle (de sagesse) fondée sur le Christ. Cette synthèse ne recule devant aucune question et elle va vers absolument tout. Le chrétien peut ainsi aller très loin dans le questionnement. Cette attitude a été une ancre qui m’a maintenu dans le christianisme.

C’est vrai que j’aurais pu être séduit par le bouddhisme. J’ai eu un premier choc en arrivant au Japon. J’ai vécu dans un pays qui n’est pas chrétien mais dont les habitants ont une vie morale extraordinaire. Leurs attitudes m’ont interpellé. Le bouddhisme met en évidence l’interdépendance de toutes choses. Je me suis rappelé un événement que j’avais vécu alors que j’avais environ dix ans. J’avais un stylo en plastique et je me suis rendu compte qu’à travers ce stylo je pouvais être en contact avec le monde entier à cause de la matière première liée à sa fabrication qui rejoignait bien des travailleurs différents. Nous ne trouvons pas dans le christianisme quelque chose qui va dans ce sens. L’interdépendance est au coeur de l’expérience spirituelle du bouddhisme. Ils peuvent à partir d’un grain de poussière entrer dans une expérience d’éveil parce que l’univers est en lien avec ce grain de poussière.

Le dialogue est l’ascèse du 21e siècle. Beaucoup de gens pensent que dialoguer ressemble à une conversation de salon. Il faut faire de réels efforts pour comprendre qui est l’autre. On entre dans ce dialogue comme on le fait pour les rencontres interpersonnelles. La première attitude à adopter est de respecter l’autre. Il faut tout faire pour comprendre qui il est et ne pas interpréter qui est l’autre par ma propre expérience. Le dialogue entre deux personnes est une chose difficile. Imaginez ce que peut être le dialogue interreligieux!
Il faut faire attention au langage. J’ai constaté comme je l’ai dit en début de l’entrevue, que les Japonais utilisent dans le bouddhisme des mots chrétiens. Cela ne veut pas dire que je comprends le sens qu’ils donnent à ces mots. Ces termes sont chargés de sens dans ma vie mais ils ont un autre sens dans le bouddhisme.

Dans le dialogue interreligieux, tout le monde doit avoir l’humilité et la lucidité de reconnaître qu’il y aura toujours un fossé considérable entre l’expérience de l’autre et ce que je peux en comprendre lorsque j’utilise mes mots. Si ce respect n’existe pas et si on ne fait pas tout pour combler ce fossé, en sachant qu’on ne pourra pas le faire totalement, on aura l’impression de dialoguer mais on le fera comme face à un miroir parce que nous aurons tout interprété avec nos mots. Il faut dépasser cela et c’est là que réside cette ascèse.

POUR ALLER PLUS LOIN

Dennis Gira a écrit deux livres qui méritent d’être lus.

Le lotus ou la croix, les raisons d’un choix

« Le lotus ou la croix » est un livre qui explique pourquoi Dennis Gira est demeuré catholique. Ce livre fait ressortir dans une synthèse intelligente la pertinence de la foi chrétienne pour le monde d’aujourd’hui. Les différences entre le christianisme et le bouddhisme y sont montrés. Ce livre devrait être lu par toute personne qui s’interroge à la fois sur les richesses du christianisme ainsi que sur les liens à faire entre le bouddhisme et le christianisme.

Le livre Jésus et Bouddha, quelle rencontre possible?

« Le livre Jésus et Bouddha » est un échange de lettres entre Dennis Gira et Fabrice Midal, bouddhiste. La lecture de ce livre est enrichissante parce qu’elle permet de voir en action deux personnes qui pratiquent le dialogue interreligieux. Ils le font avec lucidité.

– Dennis Gira, Le lotus ou la croix, les raisons d’un choix, Paris, Éditions Bayard, 2003, 156 pages.
– Dennis Gira et Fabrice Midal, Jésus Bouddha, quelle rencontre possible?, Paris, Éditions Bayard, 2006, 192 pages.

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