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Chrétiens et bouddhistes : quel regard sur la mort ?

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Chrétiens et bouddhistes : quel regard sur la mort ?

©Dervy
©Dervy
Jésus a vécu une mort de souffrance, d’humiliations et de solitude, Bouddha l’a traversée dans la paix et la sérénité. Jésus est mort et ressuscité, Bouddha est « libéré » du cycle des renaissances. Leur attitude face à la mort marque une des grandes frontières entre bouddhisme et christianisme.

Faites le test : rendez-vous au rayon « spiritualité » d’une grande librairie, et dénombrez les ouvrages qui tentent de parler à la fois du Bouddha et de Jésus ; depuis quelques mois, c’est l’avalanche ! Les conférences-débats et tables rondes qui abordent ce sujet attirent énormément de gens.

En novembre de l’année dernière, par exemple, plus de 1 500 personnes se sont retrouvées à l’Opéra de Lille, un vendredi soir, pour assister à une table ronde dont le thème était simplement « Jésus et Bouddha ».

Tout cela semble confirmer la pertinence de l’intuition de Romano Guardini qui, il y a plus de cinquante ans, écrivait ceci sur la « rencontre » entre ces deux grandes figures :

« Il n’y a qu’un personnage qui pourrait donner l’idée de le rapprocher de Jésus, c’est le Bouddha. Cet homme constitue un grand mystère. Il vit dans une liberté effrayante, presque surhumaine, cependant qu’il est d’une bontépuissante comme une force cosmique. Peut-être le Bouddha est-il le dernier génie religieux avec lequel le christianisme aura à s’expliquer »

(Le Seigneur, Paris, 1945, p. 346).

Ce désir profond de comprendre ce que Jésus et Bouddha peuvent avoir en commun – on parle beaucoup moins de ce qui les sépare – reflète l’intérêt grandissant que de nombreux Français – pour la plupart baptisés – montrent pour le bouddhisme. Cette tradition sous toutes ses formes (bouddhisme tibétain, zen, communautés bouddhistes vietnamiennes, cambodgiennes, laotiennes et autres…), semble s’être bien installée en France. Pour preuve : le droit à l’antenne qui lui a été accordé tous les dimanches matins dans le cadre des émissions religieuses – droit qu’elle partage avec le christianisme, le judaïsme et l’islam. La question se pose donc de savoir ou d’imaginer comment le chrétien peut se situer devant cette nouvelle présence.

Pour l’Eglise, la réponse est très claire : chaque chrétien est invité à s’ouvrir au dialogue. Si le dialogue n’était rien d’autre que la tolérance, la tâche serait relativement aisée, et cette enquête n’aurait pas lieu d’être. En effet, la tolérance n’implique pas forcément un investissement personnel dans les nouvelles relations que crée la rencontre avec d’autres croyants.

Elle n’exige pas que l’on fasse un effort pour comprendre ce que croit autrui – dans la conviction que ce qu’il croit dit aussi quelque chose du mystère qui nous fait vivre. La tolérance n’implique pas non plus un engagement à « rendre compte » de sa propre foi à l’autre. En un sens, la tolérance laisse tout le monde tranquille tandis que le dialogue, beaucoup plus exigeant, invite chacun à avancer sur un chemin qui, même s’il est souvent accidenté, doit conduire à un approfondissement de la foi de chacun. Profitons de ce temps de Pâques pour creuser un point précis, central : l’attitude de Jésus et du Bouddha face à la mort, La manière, en effet, dont ces deux hommes ont affronté cette énigme de l’existence humaine donnera plusieurs clés pour comprendre l’originalité de l’un comme de l’autre. Elle a aussi l’avantage d’inciter chrétiens et bouddhistes à puiser aux sources de leurs traditions respectives pour mieux comprendre le sens de l’expérience de la mort à laquelle nul n’échappe.

Le Bouddha : la sagesse et la maîtrise

Il y a plus de 25 siècles, le Prince Siddharta abandonne tout ce qu’il possède pour se mettre en quête d’une voie qui puisse libérer définitivement l’homme d’un monde où la jeunesse cède inéluctablement sa place à la vieillesse, la santé à la maladie, et la vie à la mort.

Le jour où le Prince trouve cette vérité, il devient Bouddha (« l’Eveillé »).

A partir de ce jour-là, il est maître de lui-même en toutes circonstances.

Pour lui, la mort, telle que l’homme irréfléchi (c’est-à-dire la quasi-totalité de l’humanité) l’imagine, cesse d’être une menace. De fait, pour lui, elle n’existe tout simplement plus. Pour comprendre le sens de cette victoire du Bouddha sur la mort, il faut se familiariser d’abord avec quelques notions qui sont sans doute étrangères à notre manière habituelle de penser, mais qui, paradoxalement, reflètent l’expérience de tout un chacun. Pour entrer doucement dans ce monde nouveau, nous allons simplement nous mettre à l’écoute de l’histoire d’une femme, Kisagotami, telle qu’elle est racontée dans les « écritures saintes » bouddhiques.

Le caractère éphémère du monde

Kisagotami, née pauvre, se marie avec un homme riche.

Ce mariage ne lui apporte pourtant pas le bonheur car elle est continuellement harcelée par sa belle-mère.

Survient la mort de son enfant, son plus grand drame, qui la pousse au bord de la folie.
Désespérée, elle cherche tous les moyens de ramener son enfant à la vie.

Le Bouddha la reçoit alors et lui demande simplement de trouver une graine de moutarde auprès d’une maison où la mort n’aurait jamais frappé…

C’est ainsi qu’il lui montre, sans aucune complaisance, la futilité de sa recherche.

Elle décide alors de choisir la voie monastique.

Cette histoire nous montre comment le Bouddha amène l’homme à prendre conscience de la véritable cause de toute souffrance, c’est-à-dire de son ignorance du fait que tout, y compris lui-même et tout ce à quoi il attache tant d’importance, est impermanent, sans substance, et donc voué à la destruction.

Or l’homme semble incapable d’accepter cette vérité dans toute sa radicalité.

Il s’attache obstinément à l’illusion, terrible dans la perspective bouddhique, qu’au fond de lui existe un « soi substantiel » (en Occident, nous parlerions plutôt d’une « âme »), protégé des changements qui frappent pourtant tous les autres phénomènes.

Son attachement à ce soi illusoire et aux choses qui sont supposées l’épanouir plonge l’homme dans une activité incessante à travers laquelle il essaie de s’affirmer de mille manières et de satisfaire tous ses besoins, dont celui d’une existence durable, permanente.
C’est ainsi que l’homme, dans son ignorance, se condamne à la frustration perpétuelle de vouloir de toutes ses forces la seule chose qu’il n’aura jamais, à savoir un bonheur durable, fondé sur les sables mouvants d’un monde qui est foncièrement éphémère.

Il s’enferme alors dans le cycle redoutable des morts et des naissances (le samsara), une notion clé pour comprendre ce qu’a pu représenter la mort pour le Bouddha. Ce qui retient l’homme à l’intérieur de ce cycle, c’est la loi karmique (le karma : l’acte et ses conséquences) dont personne n’est dispensé. Selon cette loi, tout acte posé dans cette vie porte obligatoirement des fruits dans une vie future.

Les actes égoïstes qui découlent d’un désir de vivre non maîtrisé projettent sans cesse l’homme dans d’autres existences où il continuera à souffrir de la même frustration et de l’illusion en ce qui concerne sa propre réalité. Et, dans ce cycle, on ne rencontre pas la mort une fois mais des milliards de fois.

La sagesse libératrice

Cette longue explication, qui peut sembler un peu compliquée pour qui rencontre la pensée bouddhique pour la première fois, nous montre à quel point il est difficile de comparer l’attitude de Jésus et du Bouddha face à la mort.

Dire que le Bouddha a vaincu la mort,

c’est dire qu’il a trouvé le moi en de sortir définitivement du cycle des morts et des naissances.

Quel moyen ? La sagesse.

Car si l’ignorance et le comportement égocentrique qui en découle maintiennent l’homme dans ce cycle, c’est la sagesse qui dissipe cette ignorance, lui donne la possibilité d’en sortir.

C’est la sagesse qui permet de voir et d’accepter les choses telles qu’elles sont, c’est-à-dire sans substance et éphémères. Libéré de tout attachement, l’homme sage devient, pour en revenir à l’expression utilisée plus haut en parlant du Bouddha, maître de lui-même en toutes circonstances.

Toute sa vie devient l’expression de la sagesse et également de la compassion universelle et sans attache qui en est le fruit. Il cesse d’être enfermé dans le cycle des morts et des naissances car il n’y a plus en lui ces passions perturbatrices qui pèsent si lourdement sur l’homme aussi longtemps qu’il est spirituellement ignorant.

Ainsi peut-on dire que, dès son expérience d’éveil. le Bouddha avait vaincu la mort. Et, au moment de sa mort physique (le dernier moment de sa dernière vie dans le cycle du samsara), il demeure maître de la situation puisqu’il a déjà totalement intériorisé la vérité fondamentale, à savoir que toute existence en ce monde éphémère est vouée à la destruction.

Cette maîtrise explique d’ailleurs sans doute son dernier conseil à ses disciples.

A part quelques-uns qui, comme lui, avaient accepté le caractère éphémère de leur existence,

ces hommes éprouvaient encore un attachement quasi passionnel pour leur maître.
Sereinement, le Bouddha leur redit que tout, dans ce monde, est voué à la destruction.
Et, à l’article de la mort, devant tous ceux qui lui sont proches, il ajoute :

« Poursuivez votre but dans la sobriété, »

Ou, selon d’autres textes : « Soyez votre propre flambeau. »

Après quoi il entre dans ce qu’on appelle le nirvana, et qui veut dire littéralement « extinction »

(il ne s’agit pas là de l’anéantissement ou de l’extinction de la personne du Bouddha mais de la dissipation totale de l’ignorance et de l’extinction des désirs et des passions qui en découlent).

Il laisse ainsi entendre que seule la Loi bouddhique (le dharma) peut donner la victoire dans la lutte que chaque homme doit mener pour vaincre la mort et sortir définitivement du cycle des morts et des naissances, Il a, bien sûr, enseigné les pratiques nécessaires pour y parvenir, et ces pratiques varient selon les différentes écoles ou les différents pays où les préceptes du bouddhisme sont suivis aujourd’hui.

Dans tous les cas, le pratiquant tend à l’acquisition de la sagesse libératrice qui lui permettra de devenir pleinement conscient de ce qu’il est réellement, et cela, à chaque instant de son existence. Ainsi fait-il sien l’éveil du Bouddha et, dans l’idéal, il devient à son tour maître de lui-même en toutes circonstances, y compris au moment de la mort.

Et s’il n’arrive pas à cette maîtrise, du moins apprend-il à accueillir ce moment avec plus de sérénité.

Et après ? Il est bien difficile à répondre à cette question.

Pour celui qui demeure dans l’ignorance, chaque mort ouvre sur une nouvelle naissance, plus ou moins heureuse selon la qualité des actes prisés dans les vies précédentes, et le cycle continue. L’après-mort ne correspond donc pas à ce que l’on appelle l’au-delà en Occident.

Mais que dire du nirvana sinon qu’il est libération, victoire sur cette ignorance qui est source de toute souffrance en ce monde. » Et, au-delà de cette affirmation, le Bouddha et le bouddhisme se taisent, sagement. Nous faisons de même.

Jésus : la confiance et la fraternité

Si les mots de sagesse et de maîtrise caractérisent, en quelque sorte, l’attitude du Bouddha devant la mort, ceux de confiance et de fraternité (dans le sens d’amour et de relation fraternelle) peuvent servir de clés pour comprendre l’attitude de Jésus face à la même réalité.
Jésus ne s’est pas présenté comme un maître spirituel qui, ayant trouvé les réponses aux énigmes de l’existence, et surtout à celle de la mort, aurait voulu les partager avec ses disciples en leur enseignant une sagesse ou une discipline mentale. La voie qu’il a proposée est éminemment personnelle. La dynamique de la voie chrétienne sera donc d’abord celle d’une rencontre authentique entre des personnes libres. Et celui qui s’engage sur cette voie est appelé à tisser, dans l’amour et dans la confiance, tout un réseau de relations. Une maîtrise totale de cette dynamique-là est donc inimaginable, tout simplement parce que la liberté des personnes qui font partie de ce réseau est inviolable.

Aucune sagesse, aucune pratique ne peut ainsi conduire à la maîtrise totale de ce qui est le plus riche dans l’existence de l’homme : ses relations avec ses frères et sa relation avec Dieu.

Une communion que la mort ne brise pas

L’importance capitale pour Jésus de ses relations avec ses amis et avec Son Père se révèle dans les passages de l’Evangile qui racontent les dernières heures de sa vie. Jésus a voulu la compagnie de ses disciples et partager avec eux l’intimité de ses derniers moments. La Cène a eu lieu à son initiative. Et, là, il n’a cessé d’assurer à ses amis, visiblement bouleversés par l’annonce de sa mort, qu’il ne les laisserait pas seuls. Il a souligné son désir de profonde communion avec eux, d’une communion que la mort ne briserait pas. Et lors de son agonie au Jardin de Gethsémani, qui était une agonie réelle, il a demandé à ses disciples de rester auprès de lui.

C’est peut-être là que l’on voit le plus clairement que Jésus, à la différence du Bouddha, ne prétendait pas être maître de la situation. Il a fait l’expérience réelle de « l’absence » de ses amis endormis, il a été confronté, seul, avec la dure réalité d’une mort qui l’a beaucoup troublé. En effet, comment une mort c’est précisément dans cet abandon à son Père, abandon jusqu’à l’acceptation de la mort sur une croix, que le salut de l’homme s’est accompli. Face à la mort, plutôt que de se fier à une sagesse qui lui aurait donné la maîtrise de cette expérience, il se fie à la force de sa relation avec son Père. Et c’est cet acte de confiance qui débouche sur la résurrection – la résurrection de la chair.

Une libération pour…

Toute la dynamique de la mort et de la résurrection du Christ manifeste à quel point la relation entre les personnes est toujours prioritaire pour celui qui s’engage sur la voie proposée par Jésus-Christ. La confiance qui libère l’homme de ce qui pèse sur lui dans ce monde est, pour le chrétien, la confiance en Quelqu’un. C’est une confiance qui le libère aussi pour une vie d’amour, une vie d’amour qui commence dès cette vie et qui devrait déjà la transformer. Une vie d’amour qui sera plus forte que la mort et qui marquera l’existence au delà même de la mort.

C’est sans doute pourquoi il est impensable pour un chrétien d’imaginer un accomplisse ment de l’homme qui ne comprendrait pas sa dimension corporelle. Car la relation, qui est ce qu’il y a de plus riche dans l’expérience humaine, passe toujours par le corps. C’est ce que l’on voit dans les scènes où le Christ ressuscité rencontre ses disciples. Ces derniers le reconnaissent aux plaies qui témoignent de son amour pour eux, de la profondeur de la relation qu’il avait vécue, et continue à vivre, avec eux. Source incessante de réflexion en ce moment où l’Eglise médite intensément sur le mystère pascal.

Deux visions différentes de l’homme

Cette réflexion sur l’attitude du Bouddha et de Jésus face à la mort souligne les grandes différences qui existent entre l’expérience de ces deux hommes, mais reconnaître les différences fait partie d’un vrai dialogue.

Pour l’un, l’idée d’un Dieu capable d’aimer l’homme, tel que le découvre le christianisme, est inconcevable.

Pour l’autre, la vie n’aurait pas de sens en dehors de l’amour de ce Dieu pour chaque homme et pour toute l’humanité.

Pour l’un, les relations entre les hommes doivent être marquées par une très grande compassion,

mais la sagesse aide l’homme à comprendre que ces relatif)ns se vivent au sein d’un monde qui est éphémère.

Qui n’accepte pas cette réalité aura du mal à échapper à l’attache-ment et à l’individualisme qui ne peuvent qu’engendrer le malheur, pour soi-même et pour autrui.

Pour l’autre, ce sont l’amour et la confiance vécus dans les relations entre l’homme et Dieu, et entre les hommes, qui donnent sens à la vie.

Et cet amour ne peut être éphémère. Il fait partie de l’accomplissement de l’homme et de toute la création.

Ce que Bouddha et Jésus partagent, c’est l’intuition que, pour arriver à un véritable bonheur,

il y a un « soi » qui doit mourir.

L’homme n’a aucune possibilité de se réaliser s’il s’enferme sur lui-même.

Cette intuition, d’une importance capitale, devient le fondement cie la collaboration entre chrétiens et bouddhistes qui peuvent promouvoir ensemble la paix : paix intérieure pour les personnes, paix durable entre les hommes et paix authentique – et non simple cessation des hostilités – entre les nations.

Elle permet aux pratiquants des deux traditions de partager aussi très humblement des moments privilégiés de silence pendant lesquels tous peuvent se ressourcer avant de poursuivre leurs engagements communs. Enfin, elle aide à la création d’une ambiance d’écoute et d’accueil, car ceux qui ont su « mourir » à eux-mêmes savent plus aisément s’ouvrir à la différence de l’autre. Ils savent, au fond d’eux-mêmes, que les personnes qui partagent cette même expérience ne peuvent plus être éloignées les unes des autres.


Dennis GIRA[[Dennis Gira est un Américain qui vit à Paris depuis plusieurs années et il est le rédacteur en chef du site Internet Theologia.fr. Il enseigne aussi à l’Institut catholique de Paris. Ce théologien poursuit depuis les années 1960 une longue recherche afin de mieux connaître le bouddhisme. Il a séjourné huit ans au Japon afin de rencontrer le peuple japonais. Il en a étudié la langue de même que les grandes traditions religieuses de ce pays. Cette plongée au cœur du bouddhisme l’a amené à dialoguer avec des bouddhistes afin de mieux comprendre comment cette voie spirituelle et le christianisme peuvent mieux se reconnaître. La voie du dialogue interreligieux pour les catholiques est ouverte depuis le Concile Vatican II. Elle sera de plus en plus d’actualité. Nous avons rencontré Dennis Gira dans son bureau à Paris chez Bayard Presse.]] – Directeur adjoint de l’ISTR de la Catho de Paris et rédacteur en chef de Questions Actuelles

Source : Port Saint-Nicolas

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