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Matthieu Ricard : pratiquer le bouddhisme comme le dalaï-lama

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Comme le fait remarquer le XIVe dalaï-lama, la tradition tibétaine a la particularité d’être une tradition vivante dont les rituels expriment la pratique des trois véhicules graduels du bouddhisme – Hînayâna*, Mahâyâna* et Vajrayâna*, lesquels ont non seulement été préservés, mais aussi combinés de façon harmonieuse. Ces trois véhicules, qui ont respectivement pour principes le renoncement, la compassion et la perception pure, sont donc le socle de toutes les pratiques spirituelles et de tous les rituels tibétains, chaque étape de la voie graduelle étant mise en valeur par la suivante. Comme l’alchimiste qui transformerait d’abord le fer en cuivre, puis le cuivre en or, le renoncement est ennobli et magnifié par la compassion universelle, laquelle devient à son tour infiniment vaste et profonde lorsqu’elle s’imprègne de la vision pure du Vajrayâna.
 
Le bouddhisme tibétain présente un vaste panel de pratiques associant éthique, méditation et sagesse. Si les rituels tantriques* collectifs frappent l’observateur par leur solennité, ils ne sont que la partie visible d’un plus vaste ensemble de rites mis en œuvre individuellement, dans le secret d’une cellule de retraitant.
 
Méditation
 
En général, ceux qui prennent conscience des limitations de la vie mondaine commencent par chercher un maître spirituel authentique, et se consacrent ensuite avec assiduité à l’étude et à la méditation dans un monastère ou un ermitage de montagne. S’ils ont une famille, ils méditent chez eux, pendant les longs moments de loisir que permet encore le mode de vie traditionnel des régions himalayennes. Au terme de nombreuses années de pratique, certains deviennent à leur tour capables de se consacrer au bien d’autrui, car le but de tout disciple est de se transformer soi-même pour mieux transformer le monde.
 
Rencontrer un être dont le champ de connaissance ne se limite pas à la simple compréhension intellectuelle des enseignements, mais dont la vie est l’illustration même d’un profond accomplissement intérieur est une expérience unique. Le bouddhisme tibétain a engendré nombre de ces hommes et femmes remarquables qui, exemples vivants de la perfection, nous montrent ce que nous pourrions devenir et nous rappellent les paroles du Bouddha : « Je vous ai montré le chemin, il ne tient qu’à vous de le parcourir. »
 
L’accueil du disciple par le maître est un geste spontané, comparable à celui que nous ferions en aidant un voyageur égaré qui cherche son chemin. Ayant l’expérience de toutes les méthodes spirituelles, le maître sait discerner celles qui conviennent à tel ou tel être. Cet accomplissement, ainsi que la connaissance et la compassion qui l’accompagnent, sont perceptibles dans ses enseignements les plus profonds comme dans ses gestes les plus simples.
 
Au sein des rituels, la voie du renoncement s’exprime dans la prise de refuge dans les Trois Joyaux (Bouddha, Dharma* et Sangha*), récitée trois fois au début de toutes les pratiques. On la retrouve dans les monastères où les vœux de renoncement donnent lieu à deux rituels de récitations mensuelles des règles monastiques, à la nouvelle et à la pleine lune. C’est l’occasion pour les moines rassemblés de confesser leurs manquements et de les réparer.
 
L’art de la controverse
 
Le Mahayâna ou Grand Véhicule s’appuie sur la compassion, la motivation altruiste du bodhisattva. Celle-ci apparaît juste après la prise de refuge, quand on prononce par trois fois le vœu d’atteindre l’état de Bouddha afin de pouvoir libérer tous les êtres du samsara : c’est la bodhicitta*, la pensée d’éveil, qui fait du pratiquant un bodhisattva*. La triple récitation signifie que le vœu concerne les trois temps, passé, présent et futur. Quant à l’étude philosophique des écoles mahayanistes, elle donne lieu à l’art ritualisé des débats entre moines, très codifié mais néanmoins animé qui se déroule dans la cour du monastère. Le moine sommé de répondre à la controverse philosophique est assis par terre. Son contradicteur est debout devant lui, frappe le sol du pied, avance la main ouverte vers son adversaire en remontant son rosaire autour du bras et pose théâtralement sa question. D’autres moines assistent au débat animé, faisant part de leurs remarques. Le jour de l’examen final, les futurs guéshé ou « docteurs en doctrine » se livreront à cet exercice dans le grand hall du monastère, face au trône de l’abbé et devant toute la communauté réunie.
 
Voir la réalité telle qu’elle est
 
Mais la vigueur et la richesse du bouddhisme tibétain se manifestent surtout dans ses rituels tantriques. D’une grande magnificence, ils durent parfois toute la journée, voire, lors de certaines cérémonies annuelles, jusqu’à neuf jours et neuf nuits sans interruption. Ces longues cérémonies se terminent parfois par des danses masquées, où le monde est transfiguré et les forces négatives dominées.
 
On retrouve dans les rituels tous les éléments de la méditation bouddhique, la vacuité, l’amour et la compassion. Un rituel est une pratique spirituelle le plus souvent conduite dans le cadre d’un monastère, dans une atmosphère de sérénité renforcée par la musique sacrée qui vise à favoriser le recueillement. La liturgie est chantée d’une voie grave, parfois scandée au rythme d’un grand tambour, entrecoupée de longues périodes de silence consacrées à la récitation intérieure des mantras*, les formules sacrées agissant de manière subtile sur l’esprit, et d’offrandes musicales avec trompes, hautbois, cloches, tambours et cymbales. Lors des cérémonies d’initiation, les moines, avec force détails, dessinent avec des poudres colorées un mandala représentant la Terre pure d’une déité. Il sera dissous à la fin du rituel, les poudres rassemblées et jetées dans une rivière, symbole d’impermanence.
 
La notion de mandala se réfère à l’aspect parfaitement pur de l’univers et des êtres qu’il contient. Dans la pratique, on fait appel à des techniques de visualisation. On s’imagine sous l’aspect d’une déité, laquelle n’est pas considérée comme un dieu créateur ou même comme une entité indépendante, mais comme une manifestation de notre nature ultime, qui est sagesse.
 
Pourquoi méditer sur un mandala ? Les êtres qui errent dans le samsâra sont tourmentés parce qu’ils ne discernent pas la véritable nature des choses. Le monde habituel, dit « impur », n’est que le produit d’une méprise. Il ne possède pas le moindre atome de vérité, comme l’eau miroitante d’un mirage. La visualisation du mandala permet de découvrir que les phénomènes sont intrinsèquement parfaits : le monde est un Champ de Bouddha ; les sons – le bruit de l’eau, du feu, du vent, les cris des animaux, les voix humaines – sont les sons des mantra ; les pensées sont le jeu de la conscience éveillée. Aucun détail du mandala n’est fortuit. Chacun est chargé d’un sens symbolique dont le pratiquant doit se souvenir. Méditer sur un mandala n’est donc pas une rêverie, une promenade imaginaire dans un paradis enchanteur sans rapport avec le réel. C’est la redécouverte de la nature même de notre être et du monde phénoménal. Dans les rituels tantriques, le but n’est pas d’échapper à la réalité, mais de la voir telle qu’elle est.
 
Le bouddhisme tibétain est aujourd’hui le courant du bouddhisme le plus populaire en France. De par sa culture et ses rites, il n’est pourtant pas le plus accessible. Alors pourquoi un tel succès ? Réponse dans Le Point Références.
 
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