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La Mélancolie, le Fil du Génie

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LA MÉLANCOLIE, LE FIL DU GÉNIE


Van_Gogh_3.jpgLa mélancolie touche la philosophie, l’art et la médecine. Avant de se trouver réduite à la psychose maniaco-dépressive de la psychiatrie classique, elle fut une puissance intérieure qui permettait d’ouvrir les portes de la transmutation et du génie. Faut-il la redécouvrir aujourd’hui ?

La mélancolie reflète les fluctuations de la relation entre l’âme et le corps. Pour les anciens, ce tempérament mélancolique est source de génie et de folie, mais il est aussi source de grande sagesse si on le gère d’une certaine manière, comme Pénélope. C’est l’attitude de tristesse introvertie qui permet le deuil, c’est-à-dire le passage. Notre modernité a retenu de la mélancolie sa définition la plus étroite et pathologique, quand en réalité, cet état, qui peut effectivement amener à la dépression si rien n’est fait, peut aussi porter l’individu à la plus géniale des inspirations.

Le tempérament mélancolique

L’Antiquité, avec la théorie d’Hippocrate, définit la mélancolie comme l’un des quatre tempéraments de base, et la décline sur les plans physique, émotionnel et mental.

Sur le plan physique, elle est associée à la rate. La plupart des traitements visent à éliminer l’excédent de bile noire, notamment par des purgatifs. Spécifique de la bile noire, l’ellébore est une plante qui sera en usage jusqu’au XIXe siècle.

Sur le plan émotionnel, le mélancolique est en proie à la tristesse et à la crainte. «Si crainte et tristesse durent longtemps, un tel état est mélancolique.»[[Hippocrate, Aphorismes]] L’anxiété, et les manifestations liées au chagrin et à la mort, sont associées à la mélancolie. Les représentations de la mélancolie sont toujours attachées à la pensée : la tête au creux de la main. C’est l’aspect le plus mental de toutes les émotions, car elle est suscitée par des images du passé ou du futur.

Sur le plan mental, la mélancolie est associée aux facultés d’imagination et de mémoire et au génie.

Des quatre tempéraments hippocratiques, il est certain que la mélancolie est celui qui apporte à l’individu les plus grandes épreuves, comme la crainte de la mort, la nostalgie des choses perdues, et le confronte à son identité et son altérité. De ce fait elle est aussi promesse d’une alchimie victorieuse.

L’épreuve qui enclenche la nature mélancolique, est toujours en rapport avec le mariage du ciel et de la terre, de l’âme et du corps. L’effort qui se vit pour atteindre des dimensions inaccessibles est tel, qu’il désajuste et déséquilibre l’être. C’est un choc qu’il faut assimiler. Ceci exige de l’individu de digérer l’expérience qui l’amènera soit à la sagesse soit à la folie. Mais cette assimilation peut passer par l’anxiété la tristesse, même le rire dérisoire.

L’effort du dépassement

La mélancolie est un état qui nous amène à des seuils ; soit le seuil de la contemplation des origines, des causes, de comment les choses sont venues à l’existence et, à partir de là, une acceptation et un sursaut qui donneront la sagesse et une fureur héroïque comme disait Platon, permettant à l’être de se surpasser et de se transmuter ; soit on n’est pas à la hauteur de cette vision, pour une raison ou pour une autre, et on sombre dans la folie avec tous ses excès. Dans ce cas, cela devient une maladie de la raison. Sinon c’est un dépassement de la raison qui apporte la sagesse, c’est-à-dire le discernement au-delà de la spéculation, l’intuition des choses ; alors, du point de vue antique, on parvient au mariage du ciel avec la terre, et du point de vue héroïque, à devenir un être transcendé.

Du deuil à la renaissance

La mélancolie nous met dans la situation vécue en Orient par le Bouddha lorsqu’il quitte son palais : il découvre que tout est mortel et illusoire. Alors que le deuil se termine après un temps plus ou moins long selon les individus, la mélancolie, elle, s’installe sous la forme de l’incorporation de l’objet perdu sur le sujet lui-même, de telle sorte que celui-ci reprend à son compte l’ambivalence des sentiments qu’il portait auparavant à l’objet aimé.

Le défi philosophique c’est de trouver du sens dans le non sens, de sortir de la tension intérieure, de la dualité. C’est là qu’il y a l’œuvre au noir.

Cette vision alchimique[[Voir articles du dossier Alchimie parus dans revue 193]], depuis Platon jusqu’à la Renaissance et, par la suite, à travers quelques cercles restreints, permit de canaliser la force positive de la mélancolie, en assumant l’éphémère, l’imperfection, pour en faire émerger, à partir du plomb, par un long travail dans la matière, la lumière impérissable de l’or de l’esprit.

Mélancolie et modernité

Au XIXème siècle, la mélancolie réapparaît, comme le mal du siècle, le spleen… et aussi, sous sa forme pathologique, en tant que maladie de la psyché, et la psychiatrie s’empare de la folie, qui apparaît toujours comme le côté sombre des génies marginaux de l’époque, d’un Rimbaud à un Van Gogh. Le concept se massifie et le XXème siècle, ayant perdu toute trace de spiritualité, traitera par des médicaments et des calmants ces blessures de l’âme, sans jamais revenir à la cause métaphysique de ces interrogations. Et collectivement, cette tristesse et ce désespoir donneront naissance à l’homme isolé victime de la pire des prisons, le totalitarisme.

Mélancolie et génie

En réduisant le concept de la mélancolie à l’approche psychiatrique, on se prive d’une clé pour comprendre et encourager des dimensions créatrices insoupçonnées en l’homme. Car il y a un invariant dans la structure mélancolique, comme le montre Freud, qui réside dans l’impossibilité, chez l’individu, de faire le deuil de l’objet perdu, et explique la présence de ce tempérament chez les grands mystiques, toujours menacés d’un éloignement de Dieu, chez les révolutionnaires toujours en quête d’un idéal qui se dérobe, et chez certains créateurs toujours en quête d’un dépassement de soi. La mélancolie est créatrice si elle est bien gérée. Pour cela elle doit devenir une méditation qui conduit au deuil et efface nos tristesses. Mais si l’on traite la mélancolie avec des anti-dépresseurs, on ne parviendra jamais au génie.

Folie et sagesse

Nous avons tous besoin d’un grain de folie et nous aspirons tous à un peu de sagesse. Comme l’a dit Edgar Morin, l’homme est demens et sapiens à la fois et c’est de cette gestion, de sa capacité d’agir de façon complémentaire, que naît l’humain.

La mélancolie est cousue de ces deux fils qui s’entrecroisent, celui de la folie et celui du génie. La considérer comme de la folie est l’éradiquer de soi-même, comme un corps étranger que l’on combat ou l’on chasse hors de soi. Le fil du génie, fait de cette humeur mélancolique, comme fille de Saturne, une source d’imagination créatrice et de réflexion philosophique, de vision et de force d’action capable de transformer l’histoire et l’homme. Car elle nous permet d’assumer la tristesse de l’imperfection et de l’impermanence du monde des apparences, et de faire le deuil de tout attachement, tout en œuvrant à chaque instant dans la quête d’un perfectionnement constant, pour incarner progressivement l’étoile de l’idéal dans la matière.


Par Fernand Schwarz

À lire :

Philippe BRENOT, Le génie et la folie en peinture, musique et littérature, Odile Jacob, 2007

Nombreux sont les artistes, personnalités célèbres dont l’exaltation créatrice se retrouve souvent proche de la mélancolie, de la dépression, de la manie ou encore de la folie. Philippe Brenot, psychiatre anthropologue s’est penché sur ces destinées hors du commun.

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