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Ordination des nonnes bouddhistes : La glace semble être brisée

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Sa Sainteté le quatorzième Dalaï Lama lors de la Première Conférence de la Sangha Internationale
Sa Sainteté le quatorzième Dalaï Lama lors de la Première Conférence de la Sangha Internationale

Depuis quarante ans, sa Sainteté le quatorzième Dalaï-Lama apporte un soutien sans faille au rétablissement de l’ordination des nonnes. Dans une préface récemment rédigée pour une brochure sur les nonnes tibétaines, Sa Sainteté le Dalaï-Lama explique comment, au huitième siècle, lorsque le maître Indien Śāntarakṣita (725–788) a apporté la lignée d’ordination des moines (bhikṣus) au Tibet, il n’a pas amené de nonnes (bhikṣuṇīs), par conséquent la lignée d’ordination pour les nonnes n’a pas pu prendre racine au Tibet.

« Il serait bénéfique que les bhikṣus tibétains puissent se mettre d’accord sur une manière permettant de transmettre l’ordination des bhikṣuṇī Mūlasarvāstivāda. . . . Nous, Tibétains, sommes particulièrement privilégiés, » continue le Dalaï-Lama, « d’avoir été en mesure de sauvegarder la lignée des bhikṣus qui était sur la pente de l’extinction au Tibet durant le règne du Roi Langdarma au neuvième siècle. En résultat de quoi, de nombreuses personnes ont été en mesure d’écouter, de réfléchir et de méditer sur le Dharma en tant que moines pleinement ordonnés et cela a été d’un grand bénéfice pour la société tibétaine et les êtres vivants en général. C’est mon espoir que nous trouvions également un moyen de rétablir le sangha des bhikṣuṇī dans la communauté tibétaine.”

Plusieurs événements importants ont précédé cette prise de position claire du Dalaï-Lama. Le 27 avril 2011, Lobsang Sangye a été élu nouveau Premier Ministre de l’Administration Centrale Tibétaine. Le même jour, la nonne novice Allemande Kelsang Wangmo est devenue la première femme de l’histoire du Bouddhisme Tibétain à recevoir le titre de « Rime Geshe ». En mai 2012, Phayul, l’association de presse tibétaine en exil, citant les autorités gouvernementales officielles tibétaines en Inde a rapporté, « Après des années de débats et de soigneuses délibérations, les nonnes bouddhistes tibétaines seront finalement à même de recevoir les diplômes de Geshema (l’équivalent d’un doctorat en philosophie bouddhiste). » À ce jour, vingt-sept nonnes de cinq monastères différents se préparent aux examens de Geshe qui devront se tenir du 20 mai au 3 juin 2013 à Dharamsala. Auparavant, il était nécessaire d’étudier la totalité des textes du Mūlasarvāstivāda Vinayasūtra pour être autorisé à passer le diplôme de Geshe. N’ayant pas accès à l’ordination complète, les femmes n’étaient pas autorisées à étudier le Vinaya et par conséquent ne pouvaient pas prétendre à passer le diplôme de Geshema. De nos jours, l’ordination complète et les études de l’ensemble du Vinaya ne sont plus exigées pour terminer une formation académique. Même si l’obtention du diplôme de Geshema est un important pas en avant, tant que les nonnes ne seront pas pleinement ordonnées et n’auront pas étudié le Vinaya dans toute son étendue, leur diplôme de Geshema ne pourra pas être considéré comme étant pleinement équivalant au diplôme de Geshe et elles ne pourront pas célébrer la totalité des rituels.

Néanmoins, il s’agit d’un très grand pas en avant. Des progrès ont également été faits concernant la question de la pleine ordination des nonnes. En novembre 2011, les dirigeants religieux des quatre principales écoles du Bouddhisme Tibétain ont décidé de former un sous-comité d’experts représentant toutes les traditions, « afin d’en arriver à une conclusion finale à savoir si oui ou non il existe une méthode permettant de faire renaître la lignée des bhiksunīs et de statuer les choses de manière claire. » Ce « comité d’érudits de haut niveau » est constitué de dix Geshes – incluant deux représentants de chacune des principales écoles du Bouddhisme Tibétain et de deux érudites supplémentaires représentant les nonnes. Le comité s’est réuni le 6 août 2012 à Dharamsala. Le discours d’ouverture a été prononcé par le Professeur Samdhong Rinpoche, ancien Premier Ministre du gouvernement tibétain en exil, moine lui-même et fondateur de l’Université Centrale des Études Tibétaines à Sarnath/Varanasi. Dans son discours, il a résumé l’état actuel de la recherche et a suggéré des questions sur lesquelles le comité devrait se concentrer.

Durant plus de trois mois, les moines-érudits se sont rencontrés à l’Institut Sarah à Dharamsala et ont épluché les treize volumes du Mūlasarvāstivāda Vinaya tibétain, prenant note de chaque endroit où l’on faisait référence aux nonnes et à leur ordination dans les textes. Contrairement aux réunions précédentes qui ne duraient que quelques jours, et n’allaient pas au-delà de la présentation d’interprétations contradictoires dans les commentaires des textes tibétains, la priorité a été maintenant donnée aux textes canoniques eux-mêmes.

Les Vénérables Jampa Tsedroen, Tenzin Palmo, et Thubten Chodron rencontrent les nonnes Tibétaines qui étudient à l’Université Centrale des Études Tibétaines à Sarnath en Inde en décembre 2011.
Les Vénérables Jampa Tsedroen, Tenzin Palmo, et Thubten Chodron rencontrent les nonnes Tibétaines qui étudient à l’Université Centrale des Études Tibétaines à Sarnath en Inde en décembre 2011.
En octobre 2012, accompagnée par Bhiksunī Thubten Chodron, abbesse de Sravasti Abbey (USA), juste avant la finalisation du rapport de 219 pages du comité, j’ai été invitée à présenter mes recherches. Contrairement aux réunions précédentes, tel qu’un séminaire important sur la question tenu en 2006, l’atmosphère de cette réunion était plutôt amicale et constructive. Les moines souhaitaient vraiment trouver une solution et ont promis qu’aucune référence ne serait cachée.

Geshe Rinchen Ngodup, un grand sympathisant à l’ordination des nonnes, était également présent à cette réunion. Il représentait le Tibetan Nuns Project à Dharamsala en compagnie d’un autre Geshe. Même si cela a été la première fois que j’ai tenu un discours académique en tibétain, ce qui a été un sacré défi, ma présentation a été suivie par des discussions intenses et des échanges très vivants sur différentes références.

Le jour suivant, un groupe de nonnes Tibétaines nous a rejoints à la conférence, accompagnées par Bhiksunī Tenzin Palmo. Bhiksunī Thubten Chodron a parlé du genre de changements qui pourraient être attendus dans le Bouddhisme Tibétain si les nonnes Tibétaines pouvaient être pleinement ordonnées. Elle a également présenté une théorie académique qui suggère que les deux moines Chinois qui ont contribué à restaurer la lignée tibétaine après le décès de Langdarma doivent avoir fait partie de la lignée Dharmaguptaka, une lignée différente de la lignée Tibétaine (Mūlasarvāstivāda). Donc en fait, la lignée des moines d’aujourd’hui n’a pu être conservée que grâce à une cérémonie d’ordination célébrée par des moines Mūlasarvāstivāda, aidés par des moines Dharmaguptaka (afin d’avoir le nombre suffisant de moines exigés par le rituel). BhiksuniTenzin Palmo a principalement parlé des méthodes utilisées ces dernières années pour rétablir l’ordination des nonnes dans la tradition du Theravāda au Sri Lanka. Par la suite, les dix moines ont dévoilé les conclusions de leurs propres recherches, qui devraient être publiées dans un avenir proche et mises à la disposition de tous les moines pour qu’ils puissent se faire leur propre opinion sur le sujet.

La lignée des Bhiksunīs peut être rétablie à tout moment.

Carola-ordination-3.jpgEn janvier 2013, j’ai été invitée à parler lors de la première « International Buddhist Sangha Conference » à Patna, sur le sujet du rétablissement de l’ordination des nonnes bouddhistes. La conférence a été inaugurée par Sa Sainteté le Dalaï-Lama et le Premier ministre du Bihar. Y ont également participé quinze autres représentants de haut niveau des pays Bouddhistes asiatiques, particulièrement des pays du Theravāda, où il existe des défis similaires concernant l’ordination des nonnes. Au Sri Lanka, les ordres monastiques ont disparu au onzième/douzième siècle et, même si l’ordre des moines est réapparu, il n’en va pas de même pour l’ordre des nonnes. Selon les documents existants, l’ordre des bhikkhunīs du Theravāda n’a pas été transmis aux autres pays du Theravāda. Il a, cependant, été transmis en Chine, au Vietnam et en Corée. Les érudits contemporains confirment la proximité entre le Theravāda Bhikkhunī Pātimokkha au Sri Lanka et le Dharmaguptaka Bhiksunī Prātimoksa en Asie de l’Est, l’une des raisons pour lesquelles on a fait appel aux bhiksunīs et bhiksus d’Asie orientale pour aider à rétablir l’ordre des nonnes dans un Sri Lanka moderne, en collaboration avec le Theravāda bhikku sangha du Sri Lanka. Les ordinations suivantes ont été données par un sangha mixte de Theravāda bhikkhus Sri Lankais et par les bhikkhunīs Sri Lankaises elles-mêmes auparavant ordonnées de cette façon. La lignée ré-établie au Sri Lanka grandit depuis plus d’une décennie et les bhikkhunīs de cette lignée ont déjà participé à des ordinations pour des femmes du Theravāda dans d’autres pays, incluant la Thaïlande et les États-Unis. En conséquence de quoi, l’ordre des bhikkhunīs dans la tradition du Theravāda compte maintenant plus de mille femmes au Sri Lanka, plus de cinquante en Thaïlande, au Népal, en Indonésie, à Singapour, en Europe et en Amérique du Nord ayant donc un peu d’avance sur la tradition Tibétaine.

Carola-ordination_4.jpgLe thème de la conférence de Patna était « Le rôle du sangha Bouddhiste au vingt et unième siècle. » La question de « l’ordination des nonnes » ne pouvait pas être ignorée durant cette conférence et pas seulement parce qu’à moins d’une heure de route, des centaines de femmes de plus de trente pays s’étaient réunies pour la treizième  » Sakyadhita International Buddhist Women’s Conference” à Vaishali, l’endroit où l’on pense que le Bouddha a fondé l’ordre des nonnes.
La conférence de Patna a été la première conférence d’une telle envergure où s’est tenue une table ronde sur le rétablissement de l’ordination des bhikkhunīs, composée de Bhikkhunī Dhammananda (Thaïlande), Bhikkhunī Ayya Santini (Indonésie) et moi-même (incidemment les trois seules nonnes pleinement ordonnées invitées à parler à la conférence). Durant cette table ronde, trois moines des traditions du Theravāda et du Mahāyāna se sont courageusement exprimés pour souhaiter une issue positive à la question. Suite à la table ronde, durant un atelier sur le même sujet mené par Bhikkhunī Dhammananda, plusieurs moines tibétains lui ont demandé des informations et ont exprimé leur bonne volonté pour une réintroduction de l’ordination des nonnes. Il semble donc que la glace soit rompue, tel qu’indiqué par de plus en plus de moines osant discuter ouvertement du sujet. Tout ceci est très encourageant.

L’idée de mettre en route une équipe de recherche indépendante ayant pour tâche de mettre à jour toutes les références sans être chargée de prendre une décision finale semble être une initiative très sage. Cela permet aux chercheurs de se concentrer sur les faits sans avoir peur d’être critiqués par les cercles conservateurs s’ils découvrent des sources favorables au projet dans les textes. Il est possible que chaque moine, qui a soigneusement étudié le Vinayasūtra du Mūlasarvāstivāda avec ses commentaires indiens et tibétains, sache que d’un point de vue légal le rétablissement de la lignée d’ordination Mūlasarvāstivāda pour les nonnes est complètement possible. Aussi longtemps que la lignée d’ordination des moines est vivante, la lignée d’ordination des nonnes est également vivante de manière latente et peut donc être rétablie à tout moment.

Les textes indiquent clairement que s’il n’existe pas de Mūlasarvāstivāda bhikṣuṇīs pour rétablir l’ordre, les moines Mūlasarvāstivāda peuvent célébrer la cérémonie d’ordination à leur place, étant donné que les premières nonnes à l’époque du Bouddha ont été ordonnées par des moines. Graduellement, le Bouddha a donné de plus en plus de responsabilités aux nonnes pour conduire les procédures d’ordination par elles-mêmes. Les premières étapes de l’ordination des nonnes, c.-à-d. celle d’une pratiquante laïque (upāsikā), l’admission d’une pré-novice à la communauté (pravrajyā), la phase de nonne novice (śrāmanerikā,) de probationnaire pour la pleine ordination (śiksamānā), ainsi que l’approbation sur la capacité de la probationnaire à conserver ses vœux de chasteté jusqu’à la fin de sa vie (brahmacāryopasthānasanvati) peuvent être gérées par les nonnes elles-mêmes, tandis que pour la pleine ordination (upasampadā), l’ordre des moines doit participer.

Tel que le Dalaï-Lama l’a expliqué, le rétablissement de sa propre lignée d’ordination Gelug, a été rendu possible grâce à l’aide de deux moines Dharmaguptaka Chinois. Et à de nombreuses reprises au cours de l’histoire, des moines d’autres lignées ont fait des exceptions et se sont investis pour aider à ranimer ou revitaliser des lignées en déclin. De la même manière, les érudits pensent que les moniales (bhiksunīs) Dharmaguptaka pourraient être invitées avec les moines du Mūlasarvāstivāda tibétain à faire revivre la lignée des nonnes, qui pourraient alors continuer la lignée tibétaine. Ce qui détermine la lignée dans laquelle les bhiksunīs s’engageront est la lignée des moines participants (bhiknus). Les moines du Sri Lanka ont déjà montré comment procéder. C’est juste une question de temps pour que la tradition tibétaine suive cet exemple et trouve sa propre manière de faire. L’importance de l’ordination des femmes est plus grande que jamais pour la survie du Bouddhisme Tibétain et du Bouddhisme dans le monde.

Sa Sainteté le Dalaï-Lama semble avoir une vision encore plus large, à savoir que tous les moines Bouddhistes de toutes les traditions forment un conseil et qu’ensemble – de manière unanime ou au moins avec une majorité largement marquée – ils parlent officiellement en faveur de la réintroduction de l’ordination complète des nonnes. Alors que les nonnes tibétaines, par crainte d’être stigmatisées, gardent leur ordination complète secrète, les nonnes du Sri Lanka et de Thaïlande continuent à se battre pour que leur nom monastique et leur titre de bhikkhunī soit inscrit sur leurs papiers d’identité. Dans les pays occidentaux, où il est tout à fait habituel pour les nonnes Chrétiennes de faire porter leurs noms monastiques sur leur passeport, ce n’est plus un problème pour les nonnes Bouddhistes non plus. Étant donné que le bouddhisme est relativement récent dans ces pays, l’ordination des nonnes a été mise en place relativement tôt et pour les nouveaux arrivants, c’est très souvent un sujet allant de soi de nos jours. Si nécessaire, les nonnes iront dans des pays où elles pourront recevoir l’ordination de bhiksunī, mais un nombre de plus en plus important d’entre elles demande à recevoir l’ordination dans leur propre pays et leur propre langue. De plus, des pratiquants vivant en Occident qui entrent en contact avec le bouddhisme considèrent comme étant acquis que, tel que décrit dans les textes anciens, les quatre groupes de disciples du Bouddha (catusparisat), y compris des hommes et des femmes pleinement ordonnés, ont été introduits par le Bouddha lui-même au tout début et qu’il s’agit d’un principe de base du Bouddhisme. Par contraste, dans les pays où le Bouddhisme Tibétain et du Theravāda se sont développés sur plusieurs siècles, il reste une brèche entre ce que le Bouddha a établi et les réalités sociales qui ont été autorisées à entrer dans le sangha.

Pour résumer, les développements durant cette dernière année et demie indiquent que la tradition Tibétaine est à l’aube d’une ouverture. Si une décision est prise sur l’une des deux options à mettre en place, à savoir l’ordination par des bhiksus seuls ou avec l’assistance de bhiksunīs d’autres traditions vivantes, il n’y aura alors plus aucun obstacle à l’étape suivante qui consistera à organiser un dialogue international sur la question, tel que souhaité par Sa Sainteté le Dalaï-Lama.

Bhikkhunī Jampa Tsedroen: Chercheuse universitaire & Professeure

Carola-ordination-5.jpgBhiksunī Jampa Tsedroen (Dr. Carola Roloff) est une nonne bouddhiste et une chercheuse universitaire postdoctorante à plein temps à l’Académie des Religions du Monde à l’université de Hambourg (Projet ReDi sur le dialogue et la religion dans une société moderne).

De 1981 à 1996 elle a étudié la philosophie bouddhiste et la pratique au Tibetan Centre et a depuis étudié la tibétologie et l’indologie classique avec un focus sur les études bouddhistes à l’université de Hambourg (MA 2003, PhD 2009). Depuis le début 2010, Ven. Jampa s’occupe d’un projet sur l’ordination des nonnes, sponsorisé par le DFG (Fondation Allemande pour la Recherche). Durant l’été 2012, elle était professeure invitée à l’Académie des Religions du Monde. Pour plus d’informations, visitez son site www.jampatsedroen.de

Cette traduction à été facilité par SAKYADHITA FRANCE

La branche française de l’internationale Association des femmes bouddhistes

www.buddhistwomen.eu




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