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Petites histoires et autres contes : Le son d’une main

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Le son d’une main est un kōan qui fut utilisé par des maîtres du Zen pour leurs disciples. Ici, deux petites histoires qui racontent dans quelles circonstances un maître le donna à son disciple.

Un kōan, provoque une rupture dans la continuité attendue d’une phrase. Le disciple se concentre sur son kōan, il l’utilise comme moyen pour saturer son mental. Dans sa forme pure transmise par le maître à son disciple, le kōan est ni une devinette, ni un mot d’esprit : c’est une courte phrase, une brève anecdote qui provoque un arrêt du mental.

Maître Mokurai dit Tonnerre Silencieux avait un jeune disciple âgé de 12 ans nommé Toyo.
Du fait de son assiduité aux enseignements, et parce qu’il n’était encore qu’un gamin, Mokurai écoutait toujours Toyo avec une grande bienveillance.

L’usage dans les temples, c’était de demander une audience privé ; et Toyo voyait bien que des vieux disciples entraient dans la chambre de Maître Mokurai pour recevoir de lui, un enseignement plus intime.
Il n’en concevait pas de jalousie, mais lui aussi il aurait bien aimé être reçu comme un grand.

Toute les fois qu’il le demandait, il obtenait de Maître Mokurai le même refus :

‒ Tu es trop jeune Toyo, patiente encore.

Mais un jour, Maître Mokurai accepta enfin de le recevoir en tête à tête.

Le cœur de Toyo battait très fort lorsqu’il pénétra dans la pénombre de la chambre de Maître Mokurai. Il frappa le gong pour dire qu’il était là ; puis restant sur le seuil de la porte il s’inclina trois fois pour montrer son profond respect.

Marchant d’un pas léger et sans faire de bruit, Toyo alla s’asseoir devant Maître Mokurai.

Toyo écoutait avec tout son corps et le maître parla :

‒ Tu connais le son produit lorsque tu frappes tes mains l’une contre l’autre : maintenant, dis-moi quel est le son produit par une seule main ?

Toyo resta silencieux, il salua respectueusement Maître Mokurai et retourna dans sa chambre.

L’histoire dit que de la fenêtre de sa chambre il entendait chanter des Geishas.

Alors, il pensa avoir compris.

Dès le lendemain soir, il demandait à Maître Mokurai de le recevoir de nouveau :

‒ J’ai trouvé.

Et il prit un shamisen (un instrument à trois cordes de la famille des luths) pour jouer la même musique qu’il avait entendu. Maître Mokurai sourit :

‒ Tu n’y es pas, ta musique est belle, mais ce n’est pas le son d’une main.

Et Toyo retourna dans sa chambre.

Cette fois-ci, pour que le chant des Geishas ne trouble pas son esprit, il prit ses affaires pour se loger dans une chambre où plus aucun chant ne viendrait troubler sa méditation : et il s’assît pour méditer.

‒ Quel peut bien être ce son produit par une seule main ?

Le kōan tournait dans sa tête et il n’entendait pas la pluie qui goutte par goutte frappait le toit de sa chambre. Il méditait très fort, et soudain, le bruit de la pluie entra dans sa chambre, entra dans sa tête :

‒ J’ai trouvé !

Et tout heureux il alla le dire à Maître Mokurai en imitant le bruit de la pluie qui tombe goutte par goutte.

‒ Qu’est-ce que c’est ?

‒ C’est le bruit le bruit de la pluie qui tombe goutte par goutte.

‒ Tu n’y es pas.

Sans se décourager, Toyo retourna à sa concentration méditative…sans plus de succès il imita le bruit du vent, celui de l’oiseau et même le chant des grillons. A chaque fois Maître Mokurai le renvoyait à sa méditation ; et il se passa plus d’une année jusqu’à ce que Toyo épuise toutes ses réponses : et il trouva le son qui n’a pas de son.

Le Maitre Zen Takeda Mokurai 1854-1930 devint moine à l’âge de 10 ans. Il étudia avec plusieurs maîtres Zen avant de rencontrer Yuzen Gentatsu (1842-1918) qui lui enseigna son Zen et certifia son illumination, sept années plus tard. Il lui enseigna aussi l’art de la calligraphie et du Sumi-e.

Takeda Mokurai s’établit à Kyoto au temple Kennin-ji, dont il fut l’abbé dès 1892 et pendant presque trente ans. Takeda Mokurai, comme son maitre Yuzen Gentatsu est aussi un grand artiste et un poète, il disait :

 » Le ciel est élevé, tous les éléments sont en ordre.

Les océans sont vastes, l’ultime demeure pour toutes les rivières.

Le monde de la nature de Bouddha est en parfaite harmonie.

Alors pourquoi devrions-nous intervenir?  »

La seconde histoire met en scène Mamiya Eishu 1871-1945. Il devint moine à l’âge de neuf ans au Temple Ryutakuji dirigé par Maître Tengan. Treize années plus tard, il fut envoyé à Kyoto au temple Tenryu-ji pour étudier avec Maître Gasan Shotei. Il continua d’aller d’un enseignement à un autre jusqu’à obtenir son certificat d’illumination au temple de Empukuji dont le précepteur était Maître Shaku Soen 1871-1945 (premier Maitre du Zen qui enseigna aux Etats-Unis).
Mamiya Eishu fut aumônier sur les champs de bataille de la guerre russo-japonaise. À son retour, il publia des poèmes bouddhiste qu’il illustrait de sumi-e. Rappelé sous les drapeaux auprès des soldats, marqué par les tragédies de la guerre de Shanghai, il mourut de maladie en 1945.

L’histoire ne le dit pas, mais certainement qu’il reçu le kōan du son d’une main de Maître Shaku Soen qui valida son Zen et certifia son illumination.

Alors que sans succès, et depuis des années nuit et jour Mamiya Eishu méditait sans obtenir l’éveil, il demanda un kōan.

‒ Quel est le son produit par une seule main ? Fut la réponse du maître.

Et Mamiya Eishu, l’esprit fixé sur son kōan n’obtenait aucun résultat.

‒ Tu ne fais pas assez d’effort, tu as trop de désir avidité quand tu manges. Tu as trop d’attachements à vouloir trouver le son produit par une seule main. Il vaudrait mieux que tu meurs et tu n’aurais plus aucun problème à résoudre.

Mamiya Eishu retourna méditer dans sa chambre. Dès le lendemain, il revenait vers son maître.

‒ Cette fois-ci, qu’elle est ta réponse ?

Et Mamiya Eishu tomba comme mort.

‒ D’accord, tu es bien mort, mais qu’as-tu trouvé ?

Mais alors, Mamiya Eishu ouvrit les yeux pour dire :

‒ Je n’ai pas de réponse.

‒ Les morts ne parlent pas, sors d’ici !

Comme l’éclair fend le ciel : Mamiya Eishu reçu l’éveil.

En illustration la reproduction d’un Sumi-e de Maître Mokurai




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