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Février — La Lettre de l’Université Bouddhique Européenne

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La Lettre de l’UBE

n° 20 – février 2010

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Actualité de l’UBE

Les prochains cours à Paris


Nouvelle session du Cours en Ligne



La prochaine session du Cours en Ligne

débute le lundi 8 février 2010

Les inscriptions peuvent être effectuées

grâce au bulletin d’inscription

figurant dans nos pages de présentation.

Le bouddhisme et les dieux
– Rencontre-débat : samedi 6 février 2010, de 15H à 18 H

La question de Dieu – Dieu en question (à la Maison des associations du XIVe arrondissement)

Face aux théories théistes de divers mouvements religieux, les bouddhistes indiens ont eu l’occasion de développer une critique de l’idée de Dieu, notamment dans son rôle de créateur. Ce discours a généralement été repris, sans grandes modifications, face aux missions chrétiennes rencontrées à partir du XVIe siècle, ignorant ainsi les différences importantes existant entre la notion indienne de Dieu et celle développée dans les monothéismes. Cette critique bouddhiste est-elle valide face au Dieu des chrétiens ?

Cette rencontre réunira les membres du Centre de Recherche sur le Bouddhisme Contemporain (CRBC), laboratoire de l’ISTR de l’Institut catholique de Paris : enseignants de l’UBE – Jérôme Ducor, Philippe Cornu et Dominique Trotignon – et Thierry-Marie Courau, Dennis Gira, Paul Magnin et Eric Vinson.

à la « Maison des Associations du XIVe arrondissement », 22 rue Deparcieux 75014 Paris (M° Denfert-Rochereau) ; entrée gratuite, dans la limite des places disponibles

« Méditation » et culture mentale

La pratique bouddhique est le plus souvent présentée comme celle de la « méditation » ; mais ce mot, d’origine chrétienne, ne traduit que très imparfaitement le terme bouddhique de bhavâna, la « culture mentale ». Ce cycle se propose d’en présenter les principes théoriques et d’en étudier les diverses formes.

Au-delà de la seule pratique « en assise », les divers courants du bouddhisme ont proposé de multiples moyens de progression spirituelle : outre les interprétations variables des formes de bases (samatha et vipashyana), la « méditation » peut se pratiquer dans des postures variées, comme aussi à travers préceptes, pèlerinages, rituels, récitations et psalmodies, koân, travail manuel, « arts martiaux »…

– cours de Niveau 2 – séance n° 1 : samedi 20 février 2010

La culture mentale dans le canon pâli et le Theravâda – Cours de Dominique Trotignon

– cours de Niveau 2 – séance n° 2 : samedi 13 mars 2010

Les pratiques méditatives du Mahâyâna indo-tibétain – Cours de Philippe Cornu

– étude de textes – séance n° 3 : samedi 10 avril 2010

« La Liberté naturelle de l’esprit », les pratiques préliminaires du « Karling shitro » – texte tibétain – Cours de Philippe Cornu

– cours de Niveau 2 – séance n° 3 : samedi 1er mai 2010

Les pratiques méditatives du Mahâyâna sino-japonais (autre que le Zen) – Cours de Paul Magnin

– cours de Niveau 2 – séance n° 4 : samedi 29 mai 2010

Les pratiques méditatives dans le Zen – Cours de Taïkan Jyoji

– étude de textes – séance n° 21 : samedi 12 juin

Le Shôbôgenzô Zuimonki, de maître Dôgen – texte japonais – Cours de Kengan D. Robert

Séminaires d’études

Les inscriptions sont encore ouvertes pour les cycles 3 et 4 !…

3e cycle : Histoire(s) et légende(s) du Theravâda (6 places disponibles)

directeur d’étude : Dominique Trotignon

Bien qu’il soit l’un des courants les plus importants du bouddhisme contemporain, le Theravâda reste fort mal connu. Son ancienneté indéniable et son traditionalisme affirmé ont longtemps fait oublier que, durant ses vingt-trois siècles d’existence, il a connu une histoire mouvementée – largement réécrite… – ainsi que de nombreuses évolutions. Partant des discours et des simplifications actuellement les plus répandues, nous tenterons de découvrir et de reconstruire l’histoire et les caractéristiques réelles de cette école.

Calendrier des sessions : les mardis : 16 mars, 6 avril, 4 mai et 1er juin 2010

4e cycle : Bouddhisme et science physique (5 places disponibles)

directeur d’étude : Michel Bitbol

Il ne s’agira pas ici de développer une analogie (un peu surfaite) entre Bouddhisme et théories physiques contemporaines, mais de montrer qu’une coopération peut s’établir entre les critiques de la métaphysique qui leur sont associées. Toutes les révolutions en physique (depuis Galilée et Newton jusqu’à la gravitation quantique) ont bénéficié d’une réflexion sur les conditions mentales et instrumentales de la connaissance, et d’une mise en question des thèses métaphysiques antérieures. Ce processus critique reste cependant limité dans le temps, et cède vite la place à de nouveaux rêves de « dévoilement de la réalité » ou d’« entrée dans l’esprit de Dieu », qui mobilisent les chercheurs mais leurs rendent leurs propres théories incompréhensibles (voir le cas de la mécanique quantique). C’est sur ce terrain de la thérapeutique philosophique que la synergie entre Bouddhisme et sciences physiques sera déployée.

Calendrier des sessions : les lundis : 12 et 26 avril, 10 et 31 mai 2010

Actualités du bouddhisme en Francophonie

pour connaître les principaux rendez-vous des associations
consultez notre agenda


Presse

« Bouddha, le Libérateur »

Numéro spécial « Le Point » hors série

LePoint-hors_serie.jpgAu sommaire

– Les aléas de la gloire – Catherine Golliau
– Bouddha dans le bocage normand – Victoria Gairin
– Entretien – Gérard Fussman : « Il n’y a jamais eu d’orthodoxie dans le bouddhisme »
– Ce que disent les textes sacrés – Philippe Cornu
– L’homme derrière les mythes – Catherine Golliau
– Point de vue – Johannes Bronkhorst : « La vraie nature de l’Eveillé »
– Entretien – Richard Gombrich : « L’homme se crée par ses actes »
– Who’s who – Philippe Cornu : « Ananda, Devadatta, Mahaprajapati… »
– Les concepts clés (impermanence, karma, nirvâna…) – Philippe Cornu
– Entretien – Françoise Pommaret : « Toutes les religions peuvent adopter le ‘bonheur national brut’  »
– Le bouddhisme antique – comment la pensée du Bouddha s’est transformée – Philippe Cornu
– Repères – André Padoux : L’ambivalence tantrique
– L’étrange histoire du roi Ashoka – Laurence Moreau
– Repères – Grégory Schopen : « Une belle vie de moine… »
– A la recherche du monastère de Tepe Narenj – Catherine Golliau
– Joutes verbales : le sérieux du jeu – Isabelle Ratié
– L’université de Nalanda vue par un chinois – Philippe Cornu
– Nagarjuna et le doute méthodique – Laurence Moreau
– La chine en quête de son dharma – Paul Magnin
– Entretien – Liying Kuo : « Le premier de tous els rituels, c’est la confession »
– Entretien – Roger Wei : « Le chan est une démystification de la vérité… »
– La longue histoire du bouddhisme tibétain – Anne-Marie Blondeau
– Entretien – Bernard Faure : « Il faut se garder des généralisations hâtives »
– Les mille et une représentations du Bouddha – Gilles Béguin
– Chronologie, lexique et bibliographie


Expositions

Musée d’ethnographie de Genève – Carl Vogt

du 29 janvier au 20 juin 2010

Le regard de Kannon

kannon-Geneve.jpgIncarnation de la compassion universelle, Kannon est la plus populaire des divinités du panthéon bouddhique. Il est vénéré dans tous les pays de l’Extrême-Orient: du Tibet au Japon, en passant par la Chine, la Corée, le Viêtnam, la Mongolie, et même jusqu’en Indonésie.

C’est ce qui explique ses nombreux noms dans les différentes langues asiatiques, tels Avalokitasvara, Guanyin, Chenrezig, Quan Âm… et même une entreprise d’appareils photo mondialement connue s’est baptisée en s’inspirant directement de son nom !

Aujourd’hui encore, on invoque Kannon et on lui consacre de grands pèlerinages pour recevoir sa protection dans les difficultés de la vie, ainsi que pour être guidé par lui au moment de la mort.

Capable de prendre de multiples formes pour se manifester en notre monde, il est l’objet d’une iconographie particulièrement riche, de type rituel ou populaire, et ses représentations peintes ou sculptées font aussi les délices des amateurs d’art asiatique.

Par delà les manifestations foisonnantes et bien visibles du culte de Kannon, il convient de dégager leur logique et leur signification, afin de mieux cerner ce phénomène et d’en dégager les valeurs, qui continuent d’animer un quart de la population mondiale.

À travers quelques-unes des pièces les plus remarquables du MEG, l’exposition offre une immersion dans la dimension spirituelle de Kannon, ce protecteur des vivants et guide des mourants.

Elle se poursuit par une initiation aux principes de l’iconographie bouddhique, notamment à travers la collection d’images pieuses japonaises du célèbre anthropologue André Leroi-Gourhan. Enfin, elle invite le visiteur à mettre ses pas dans ceux des pèlerins qui visitent en foule les temples dédiés à Kannon.

Renseignements : Musée d’ethnographie de Genève – Carl Vogt

65 Boulevard Carl-Vogt 1205 Genève (Suisse) – Tél. [00-41]-(0)22.418.45.50


Le bouddhisme sur Internet

Sur le « Site des Adhérents » de l’UBE

www.bouddhisme-universite.net


rubrique « Vidéothèque »

=> une sélection d’enregistrements vidéo des émissions « Sagesses bouddhistes » dans lesquelles sont intervenus des enseignants et collaborateurs de l’UBE

=> à savoir aussi : 2 émissions réalisées avec Jérôme Ducor (sur la Terre Pure et Shinran) seront diffusées les dimanches 7 et 14 février prochain… => en savoir plus…

rubrique « Bibliothèque virtuelle »

=> l’ensemble des articles consacrés au bouddhisme, publiés dans le Bulletin de l’École Française d’Extrême-Orient de 1901 à 2002, est accessible sur notre site… 103 articles au total !

=> un début d’accès au Canon pâli… Une table du Dîgha-Nikâya et du Majjhima-Nikâya et de leurs traductions disponibles (en français et/ou anglais, sur Internet et/ou en librairie)


Découvert entre les fils de la toile…

– Des moines japonais trouvent d’étranges solutions pour que les jeunes reviennent fréquenter les temples bouddhistes !… Kansho Tagai, alias Mr. Happiness, transmet l’enseignement du Bouddha… en rappant. Le moine accueille des concerts de hip-hop dans son temple, pour attirer les plus jeunes. Et ça marche : le temple est deux fois plus fréquenté qu’avant… :

http://www.total-manga.com/news-japon/bouddhisme-hip-hop.html

– On trouve de plus en plus d’artistes occidentaux qui avouent s’inspirer du bouddhisme… Découverts au hasard du Net, en janvier : un jazzman suédois, Stefan Orins, qui, dans une oeuvre créée en 2006 et intitulée « Bonheur Temporaire », retrace en dix compositions les différents états de vie définis par la philosophie bouddhique ; ou le chorégraphe hongrois Josef Nadj, du Centre Chorégraphique National d’Orléans, qui a présenté à Paris, le mois dernierr, son « Shô-bô-gen-zo » avec lequel il a, dit-il, « essayé de créer des kôan visuels ».

Plus de détails

– Comment renaître pour se faire une nouvelle vie toute neuve ? Dans la banlieue de Bangkok, les moines thaïlandais du temple de Promani, proposent une cérémonie de « renaissance express » ! Version « modernisée » d’un rituel très ancien (évoqué et expliqué lors de notre série de cours, l’an passé, sur « La mort », à l’UBE…).

Plus de détails


Le site « Buddhachannel » propose, depuis trois ans, de nombreux articles
ainsi que des reportages vidéos consacrés au bouddhisme
(plus de 250 à ce jour : enseignements, actualités, reportages, etc.).
Chaque semaine, un dossier thématique propose un ensemble de contributions
sur un thème donné, dont régulièrement un thème lié au bouddhisme.
Certains événements donnent aussi lieu à des dossiers particuliers…

BUDDHACHANNEL

Les « Dossiers » thématiques hebdomadaires à venir…
Les dossiers plus particulièrement consacrés au bouddhisme sont signalés en gras…

– du 1er au 7 février : Bouddha & Jésus
– du 8 au 14 février : Nirvana
– du 15 au 21 février : Sélection – Votre parole
– du 22 au 28 février. : Alimentation & spiritualité


Bouddhisme et violence

Faure-violence.jpgLe bouddhisme passe généralement pour une religion tolérante dont la doctrine, pacifique, a fait de la compassion son idéal. Chez lui, point de croisades ou de guerres saintes ! Pourtant, les contre-exemples ne manquent pas et c’est précisément parce que les bouddhistes font de la non-violence leur « marque déposée » que le rapport compliqué (voire parfois ambigu) du bouddhisme à la violence pose question.

Bernard Faure – historien des religions, spécialiste reconnu du bouddhisme, à qui l’on doit notamment un excellent « Sexualités bouddhiques » – a publié en 2008 un ouvrage intitulé « Bouddhisme et violence » qui a le grand mérite d’aborder ce sujet sous des angles multiples : les positions doctrinales (pour ou contre…) et leurs justifications (défense du Dharma, meurtre par compassion…), la réalité des communautés bouddhiques dans la société (rapport au politique et à la guerre, nationalisme bouddhique, vis-à-vis des autres religions ou des « hérésies » internes…), la violence envers les animaux, la violence institutionnelle (le milieu monastique, la place des femmes…), les violences visuelles et symboliques (divinités courroucées, démons, exorcismes…), etc.

Nous vous proposons de découvrir l’un de ces chapitres, qui s’intéresse plus particulièrement à la violence envers soi-même : suicide, don de soi, ascèse. Une occasion de montrer que le discours est rarement univoque et que la réalité des bouddhismes s’inscrit dans des cultures mutiples et variées…

Bouddhisme et violence – Bernard Faure
éditions Le Cavalier Bleu, coll. « Mobilisations », Paris, 2008


Violence envers soi-même

Violence bien ordonnée commence par soi-même. Comme toutes les institutions, le bouddhisme resta ambivalent envers la forme intériorisée de violence que constitue l’ascétisme, mais surtout envers le suicide – ou cette forme particulière de suicide que constitue le « don de soi » ou auto-immolation. Paradoxalement, l’une des principales sources scripturaires de cette forme de vio­lence envers soi-même est un texte apocryphe d’origine chinoise, le Sûtra du filet de Brahmâ, qui condamnait sévèrement toute participation directe ou indirecte au meurtre.

Le suicide

Les penseurs bouddhistes ont traité le suicide de manière clairement différente des autres formes de mort infligée. Sans doute parce que le bouddhisme n’a pas fait de la vie une valeur suprême, à la différence des traditions occidentales. La question du suicide est complexe, et il convient de ne pas se limiter aux passages normatifs que l’on peut recenser dans le canon bouddhique.

De nombreux textes canoniques condamnent le suicide, même s’il n’est pas jugé aussi grave que le meurtre, puis­qu’il n’est pas passible d’expulsion (et pour cause !). On trouve pourtant, dans le premier bouddhisme comme dans le Grand Véhicule, divers cas de suicides qui semblent plutôt faire l’objet d’une approbation silencieuse, quand il ne s’agit pas d’une admiration marquée.

En tant qu’il est causé par le désir de non-existence, le suicide contribue à créer un karma négatif, et il est renvoyé dos à dos avec le désir d’exister. Une des raisons de cette condamnation est peut-être le fait qu’il était la marque des saints dans la tradition jaïne, dont les bouddhistes entendaient se démarquer. Il est cependant accepté dans le cas d’un arhat qui, ayant épuisé tout son karma, peut dès lors entrer dans le Nirvâna (Hînayâna) ; ou d’un bodhisattva qui se sacrifie pour le bénéfice d’autrui (Mahâyâna). Les Jâtakas ou « Vies passées du Buddha » contiennent ainsi de nombreuses légendes dans lesquelles le futur Buddha se sacrifie pour sauver un autre être vivant. Selon le Traité de la grande vertu de sagesse, le suicide n’est pas un péché parce qu’il n’occasionne pas la mort d’autrui. L’école des Sarvâstivâdin, quant à elle, reconnaît divers types d’arhats, dont certains peuvent commettre le suicide, tandis que d’autres, comme le Buddha, peuvent raccourcir de manière surnaturelle leur durée de vie. Le suicide, dans leur cas, n’est donc plus un acte entraînant rétribution karmique. En fait, on peut se demander si la mort même du Buddha n’est pas un suicide déguisé, dans la mesure où, étant omniscient, il sait parfaitement que le repas que lui offre son disciple laïc Chanda va causer l’intoxication alimentaire dont il périra. Il avait d’ailleurs, nous dit-on, prédit sa mort trois mois avant l’événement.

Dans le Vinaya, le suicide ne semble pas strictement interdit. Ce qui l’est, c’est le fait d’inciter autrui à se suicider. À vrai dire, on voit mal comment le suicide pourrait constituer une offense passible d’exclusion, dans la mesure où le coupable s’est déjà radicalement exclu de toute communauté humaine par son acte, et que le Vinaya bouddhique, éminemment pragmatique, à la différence par exemple du christianisme, ne prend pas en compte la vie future et la communauté des saints. Mais même un suicide raté ne vaut pas à son auteur l’exclusion. Le suicide ne semble donc pas équivaloir à un meurtre.

Dans ses entretiens avec le roi gréco-indien Milinda (Ménandre), le moine Nâgasena déclare: « Ô moines, on ne doit pas se jeter dans un précipice ; quiconque le fait doit être sanctionné par la règle. » Certes, la menace d’être soumis à pénitence, voire d’être exclu de la communauté, ne devait guère paraître dissuasive à quelqu’un qui projetait de se jeter du haut d’une falaise… Nâgasena précise d’ailleurs que cette interdic­tion vise seulement l’homme moral, « cet homme aux qualités nombreuses […] qui fait progresser les êtres. »

L’ambivalence du premier bouddhisme à l’égard du suicide est renforcée par le fait que celui-ci, condamné ou à peine toléré par les textes doctrinaux, réapparaît sous un jour plus positif dans de nombreuses notices hagiographiques. Une opinion assez répandue est que le bouddhisme interdit le suicide pour les êtres ordinaires, mais l’accepte – voire le recommande – pour ceux qui ont atteint l’Éveil, dans la mesure où ces derniers sont délivrés de tout désir (même du désir d’extinction), et ne créent donc plus de karma. On aurait donc là une éthique à deux vitesses, en fonction de l’état d’esprit de la personne.

Le suicide protestataire

De nombreux cas d’immolation par le feu ont été répertoriés – notamment en Chine. Certains lecteurs auront encore en mémoire l’image de Thich Quang Duc, ce moine vietnamien qui s’immola dans une rue de Saïgon pour protester contre ce qu’au Vietnam on appelle la « guerre américaine ». Mais l’on a oublié que, au cours de la même année 1963, sept autres moines et nonnes s’immolèrent par le feu pour protester contre la politique religieuse du président Ngô Din Diem, contribuant ainsi à la chute du régime corrompu de ce dernier.

Le suicide protestataire du moine vietnamien Thich Quang Duc
Le suicide protestataire du moine vietnamien Thich Quang Duc

Selon les commentateurs de l’époque, son acte se fit dans une perspective non-violente, inspirée de Gandhi. Walpola Rahula juge en revanche qu’un tel acte, tout héroïque qu’il soit, est en désaccord avec la doctrine « authentique » du Buddha. Un autre « bouddhiste engagé », Thich Nath Hanh, oppose d’une part le suicide ordinaire, acte d’autodestruction résultant du désespoir ou d’un désir de non-existence, et à ce titre condamné par le bouddhisme ; et d’autre part l’immolation par le feu, fondée sur la compassion et non sur un désir de non-existence.
Quoi qu’il en soit, l’acte fut très vite récupéré, devenant le symbole de la guerre du Vietnam et de l’opposition des moines au régime de Ngô Dinh Diem. Les bouddhistes vietnamiens étaient alors dans une situation inconfortable : ne soutenant ni le gouvernement du Sud­Vietnam (dominé par les chrétiens et manipulé par les Américains), ni le Vietcong communiste, ils s’étaient retrouvés exclus de la scène politique. Ils essayaient par leur contestation – manifestations et suicides – de retrouver une influence. Au demeurant, leurs demandes étaient assez prosaïques : levée du ban sur le drapeau bouddhique traditionnel, accorder les mêmes droits aux bouddhistes qu’aux catholiques, arrêter d’emprisonner des bouddhistes, donner aux moines et nonnes bouddhiques le droit de pratiquer et de répandre leur religion, aider les familles de ceux qui avaient été tués à Hué et punir les responsables.
Au demeurant, cet acte frappa l’opinion publique américaine et internationale, et fut interprété comme la preuve que le régime de Diem ne respectait pas la liberté religieuse. Diem mourut assassiné la même année, ce qui, loin d’apporter la paix, augmenta l’escalade dans la guerre. Mais les bouddhistes vietnamiens militaient de plus en plus en faveur de la paix. Thich Nath Hanh s’illustra dans cette action dès 1964, amalgamant les protestations contre la persécution, la recherche de la paix, et l’image du bodhisattva, allant jusqu’à comparer le suicide du moine (âgé de 67 ans) à la crucifixion du Christ. Son coeur, préservé comme une relique, serait conservé dans la Reserve Bank du Vietnam. L’automobile qui le conduisit à Saïgon est elle aussi encore vénérée comme une relique à la pagode de Thien Mu, près de Hué. Les bouddhistes vietnamiens ont même construit une pagode de Thich Quang Duc à Melbourne, en Australie, et il est devenu un des saints patrons du bouddhisme vietnamien. Rétrospectivement, son acte s’est détaché de son ancrage local pour être réinterprété comme un manifeste en faveur de la paix mondiale. Il a même fait des émules américains, puisque huit personnes au moins s’immolèrent pour protester contre la guerre.

Le don de soi

À première vue, l’immolation de soi-même ressemble beaucoup à un suicide. Comment s’expliquer qu’elle ait pu connaître une telle vogue dans le bouddhisme ?
Le terme « auto-immolation » est employé de préférence à celui de « suicide » pour souligner le caractère religieux d’un acte qui s’inscrit dans une longue tradition. Parmi les plus célèbres exemples de « don de soi » ou de suicide religieux commis par altruisme, on peut mentionner le cas où le bodhisattva, s’étant réincarné en lièvre dans une lointaine vie antérieure, se jette dans le feu pour nourrir un ascète affamé. Il existe aussi des cas où le bodhisattva se sacrifie simplement pour entendre un vers du Dharma. En Inde, ces histoires, visant à illustrer la compassion bouddhique, n’étaient pas toutefois perçues comme des modèles à imiter au pied de la lettre.

Le célèbre
Le célèbre

La situation changea radicalement en Chine, où à partir du ye siècle de notre ère on recense de nombreux cas d’auto-immolation commis en émulation des modèles canoniques. Les diverses « Vies des moines éminents » rapportent plus de cinquante cas de ce type, et ceci, contrairement à ce qu’on pourrait attendre, avec les plus grands éloges. Ils font même l’objet d’un chapitre particulier, consacré à ceux qui ont « abandonné leur corps », et sont du même coup souvent qualifiés de « défenseurs du Dharma. » Le suicide protestataire est essentiellement un phénomène moderne inspiré par la ferveur nationaliste, mais on en trouve pourtant certains précédents dans la Chine médiévale, par exemple celui du moine Daoji, qui mit fin à ses jours en 574, avec sept de ses amis, pour protester contre la répression impériale à l’encontre du bouddhisme, durant la dynastie des Zhou septentrionaux (557-581). De même, le moine Dazhi (567-609) se brûla le bras et en mourut pour protester contre la politique de limitation du clergé par l’empereur Sui Yangdi.

L’immolation par le feu trouve une de ses sources scripturaires dans un passage du Sûtra du lotus, où le bodhisattva Baishajyarâja est dit avoir, au cours d’une vie antérieure, fait offrande de son corps au Buddha après avoir absorbé quantité d’encens pour devenir une torche vivante. Le feu qui le consuma aurait duré 1 200 ans, et c’est à la suite de cet acte méritoire qu’il put renaître au stade de bodhisattva. Une autre source d’inspiration provient des nombreuses histoires dans lesquelles un bodhisattva se sacrifie pour le bénéfice d’autres êtres. Selon le Traité de la grande vertu de sagesse, l’« offrande supérieure » consiste à donner en aumône son sang, sa chair, ses richesses, son royaume, sa femme, et toutes ses possessions.

S’inspirant de ces modèles, le moine Tancheng (Ve siècle) aurait ainsi offert son corps à un tigre ; Fajin (mort en 435) aurait donné des morceaux de sa chair pour sauver d’autres personnes de la famine ; tandis que Puan (mort en 609) fit la même chose pour sauver la vie de trois cochons. Le moine Xuanlan, quant à lui, mit fin à ses jours par la noyade en 644, émulant ainsi l’exemple des bodhisattvas qui abandonnaient leur corps afin d’obtenir la Perfection du Don. Certains adeptes de l’École de la Terre pure s’immolèrent également pour atteindre plus rapidement le paradis du buddha Amitâbha (en japonais : Amida). L’un des tout premiers cas est celui du moine Jiaozhi, qui, après un premier essai manqué, parvint à s’immoler en secret en 455. Dans bien des cas, toutefois, le suicide religieux était motivé par un dégoût du corps ou de la vie, souvent dans une situation de crise individuelle ou sociale.
L’auto-immolation semble avoir exercé une véritable fascination sur les bouddhistes de l’époque des Tang (618-907). Malgré (ou à cause de) la vogue des actes de sacrifice de soi, ceux-ci sont sévèrement condamnés et qualifiés d’hérésie par certains moines éminents. À partir de l’époque des Song (960-1279), toutefois, cette vogue semble avoir diminué. Les siècles suivants ne font état que de quelques cas, et les exemples contemporains ne constituent qu’une résurgence tardive (et, il faut l’espérer, définitivement abolie).

L’auto-immolation était une forme de pratique toujours ouverte à la négociation et à l’innovation de la part des pratiquants, des participants, des hagiographes et autres membres de la communauté. L’immolation pour la paix n’était pas tant un acte de protestation politique qu’un acte fondé sur la croyance que le saint, par son action désintéressée, pouvait influer sur la destinée du monde qui l’entoure (et notamment sur la guerre, au même titre que les catastrophes naturelles) .

Kobo Daishi, dit Kukaï
Kobo Daishi, dit Kukaï
Une pratique voisine est la momification volontaire, dont on trouve de nombreux exemples dans le bouddhisme chinois et japonais. Il s’agit en l’occurrence d’ascètes qui se sont mortifiés de leur vivant dans le but explicite de devenir des momies après la mort. Leur momification, qui doit être en principe naturelle, autrement dit sans traitement du corps (embaumement, etc.) atteste qu’ils sont morts en « odeur de sainteté », et qu’ils ont réussi à transmuer leur corps mortel en un « corps de gloire » imputrescible. Lun des cas les plus connus est celui de Kûkai (mort en 835), le fondateur de la secte japonaise du Shingon. Selon la légende, il serait entré en concentration (samâdhi) – autrement dit dans une sorte d’animation suspendue ou de catalepsie – sur le mont Kôya en 835, pour y attendre la venue du Buddha futur Maitreya .

maître Myoe (voir ci-dessous)
maître Myoe (voir ci-dessous)


Dans le Shugendô, un mouvement de type ascétique fortement influencé par le bouddhisme ésotérique, on trouve ainsi de nombreux cas de momification volontaire inspirés de l’exemple de Kûkai. Ces ascètes se ren­daient dans les montagnes où, pendant trois ans, ils s’abstenaient de céréales, puis, pendant deux ans encore, de légumes. Au bout de cette période, ils passaient au jeûne complet, ne buvant plus que de l’eau. À ce régime­là, il ne leur restait bientôt plus que la peau et les os, ce qui anticipait le but recherché. Il s’agissait en somme d’un lent suicide par inanition.

Parfois le « don de soi » prend une forme ambiguë, et ne se distingue plus clairement d’un sacrifice humain. Tel est le cas du rituel connu sous le nom de « Traversée vers Fudaraku », qui consistait à partir en mer dans un frêle esquif pour rejoindre l’île de Fudaraku (nom japonais du Potala, le paradis du bodhisattva Avalokiteshvara). En fait, à peine parvenu au large, l’esquif était censé s’enfoncer dans les flots, entraînant avec lui son passager. On rapporte ainsi le cas d’un moine qui s’était préparé pour cette apothéose pendant des mois. Le jour venu, il fut accompagné en grande pompe jusqu’au rivage, et partit sous les vivats des spectateurs, lesquels voyaient en lui un bodhisattva qui, de l’au-delà, pourrait intercéder en leur faveur. Mais lorsque son embarcation commença à sombrer, le contact de l’eau froide ramena notre moine à la réalité. Tant bien que mal, il parvint à regagner le rivage, où il fut plutôt mal accueilli. On le remit séance tenante sur une autre embarcation, en lui faisant comprendre qu’il n’était pas question qu’il revienne. Cette fois-ci fut la bonne.

La « Traversée vers Fudaraku »
La « Traversée vers Fudaraku »

L’immolation par le feu est la forme la plus extrême du sacrifice de soi, mais on pouvait aussi se brûler simple­ment une partie du corps – les doigts, les bras, le sommet du crâne, etc. Fazang (643-712), le grand commentateur de l’Avatamsaka-sûtra, se brûla ainsi un doigt à l’âge de 16 ans devant le stûpa du monastère Famensi, où était préservée une relique du doigt du Buddha. On note de nombreuses immolations dans la tradition de l’Avatamsaka, un sûtra pourtant très « philosophique », prônant l’harmonie des différents plans de réalité. Un autre représentant de cette école, le maître japonais Myôe (1173-1232), se coupa l’oreille devant une statue de Buddha. Au cours des siècles, plusieurs centaines de moines, nonnes et laïcs se sacrifièrent ainsi de diverses manières et pour des raisons variées, généralement en public – ce qui donnait parfois lieu à un débat entre partisans et adversaires (au sein même du clergé, et parmi les confucianistes). De nos jours encore, il est d’usage de se brûler le cuir chevelu lors de l’ordination. Au Japon, on trouve également de nombreux cas de sui­cides collectifs, par lesquels les disciples d’un maître le suivent dans la mort. À la mort de Myôe, par exemple, plusieurs nonnes du Zenmyôji, un couvent fondé par celui-ci, se noyèrent ainsi par désir de renaître avec lui en Terre pure.

Le jeûne et l’ascèse

Lorsqu’on descend encore d’un cran dans l’échelle des mortifications, on trouve diverses pratiques ascétiques telles que le jeûne. Dans ses formes moins sévères, celui­ci faisait partie du régime quotidien des nonnes, asia­tiques comme occidentales, et l’on a pu parler à ce sujet de « sainte anorexie ». Poussé à son extrême, il s’appa­rente au don de soi, puisqu’il peut aboutir à la mort. Mentionnons à ce propos un cas récent dont j’ai pu être le témoin. Le 17 octobre 2007, à une heure du matin, par une nuit glaciale et lumineuse, j’attendais, transi, avec une foule silencieuse qui s’était rassemblée devant un petit temple, sur la pente est du mont Hiei, dominant le lac Biwa (Japon). Après une longue attente, les portes du temple s’ouvrirent, et l’on vit enfin apparaître le « Buddha vivant » pour lequel on avait bravé le froid et le manque de sommeil. Une bien timide ascèse en comparaison de la sienne. Il était émacié, d’une pâleur effrayante, et parvenait à peine à avancer, soutenu par deux acolytes. La clarté lunaire et les psalmodies inces­santes des dévots donnaient à la scène un parfum d’autre monde.

Ce rituel, dont les origines remontent au Xe siècle, marquait le terme d’une ascèse de mille jours. Trois années durant lesquelles il avait effectué des circuits quotidiens de quarante kilomètres ou plus, ce qui a valu à cette pratique religieuse les qualificatifs un peu absurdes de « marathon » ou d’« athlétisme spirituel ». Le point culminant en avait été un jeûne total de sept jours – sans la moindre nourriture, boisson, ni sommeil, à constamment psalmodier des mantras et prières – qui venait juste de s’achever. Ce jeune moine de 32 ans avait alors, pour reprendre l’expression consacrée, approché les rives de la mort, à tel point que, pendant cette dernière semaine, ses proches s’inquiétaient de ce qu’il ait franchi le point de non-retour.

C’est précisément au terme d’une ascèse de ce genre que le Buddha en vint à prôner la Voie du Milieu entre les deux extrêmes hédoniste et ascétique. Ce revirement lui fit, dit-on, perdre ses six premiers disciples, qui crurent qu’il avait renoncé au renoncement. En l’occurrence, les propos modérés du Buddha sont battus en brèche par le message plus radical de l’iconographie. Car l’image du Buddha ascétique, émacié par six années de mortifications au point de n’avoir plus que la peau et les os, s’est répandue dans le bouddhisme indien comme un modèle à émuler. Et c’est cette imagerie qui a conduit à tous les cas d’ascétisme extrême, tels qu’on les voit dans l’hagiographie bouddhique en Chine et au Japon, et dans le rituel du mont Hiei.

Deux célèbres représentations du Buddha ascète, datant du début de l'ère chrétienne et originaires du Gandhara (Afghanistan actuel)
Deux célèbres représentations du Buddha ascète, datant du début de l’ère chrétienne et originaires du Gandhara (Afghanistan actuel)

On peut juger qu’il s’agit d’une aberration, du même type que les cas extrêmes de mortification rejetés par le Buddha au profit d’une « Voie du Milieu ». Mais, comme le souligne Norbert Elias dans le cas de la société occi­dentale, ces formes de violence envers soi-même ne sont peut-être que la résultante des pressions qu’exercent la société en général, et la communauté bouddhique en particulier, pour que leurs membres parviennent au contrôle des pulsions et à la maîtrise de soi. Selon Elias, « l’auto contrainte que l’individu s’impose, la lutte contre sa propre chair n’est pas moins fervente, unilatérale, radicale, passionnée, que son pendant, la lutte contre les autres, l’abandon à la jouissance et au plaisir. » Dans « La Part maudite », Georges Bataille avait déjà suggéré que le bouddhisme avait, non pas pacifié le Tibet, mais simplement déplacé la violence de l’extérieur vers l’intérieur. Dans une optique voisine, Elias considère que la monopolisation de la violence par l’État crée dans les espaces pacifiés un autre type de maîtrise de soi ou d’autocontrainte : « Au mécanisme de contrôle et de surveillance de la société correspond ici l’appareil de contrôle qui se forme dans l’économie psychique de l’individu… Dans un certain sens, le champ de bataille a été transposé dans le for intérieur de l’homme. » Michel Foucault a repris des idées semblables dans son étude de la discipline occidentale et chrétienne. Une approche du même type serait souhaitable dans le cas de la discipline bouddhique.
La façon dont ces actes extrêmes de mortification se répandent dans l’imaginaire collectif et s’avèrent capables de faire des émules, lorsque les conditions sont propices, montre qu’il ne s’agit pas seulement d’une forme de violence envers soi-même. À la limite, le choc qu’elles peuvent produire sur des psychismes fragilisés par une crise sociale ou politique s’apparente à une forme de violence psychique exercée sur autrui, au nom d’une idéologie particulière.

Pour en savoir plus :

Sur le site de l’UBE…


Dans la « Bibilothèque virtuelle », un article de Hubert DurtDu lambeau de chair au démembrement. Le renoncement au corps dans le bouddhisme ancien (Bulletin de l’École Française d’Extrême-Orient – BEFEO, volume 87 n° 1 de 2000)


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