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Idée Lecture — Ma Chine, Route de la Soie, Tibet, Hong Kong à vélo

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Ce long et périlleux voyage aura permis à François Picard de constater le mode de vie dans les différentes régions de Chine, des confins du désert de Gobi en passant par la Route de la Soie et l’impressionnante muraille de Chine. Il traversera également les montagnes où la vie des habitants est bien particulière, révélant des traditions d’un autre siècle, en totale contradiction avec des villes modernes telles que Hong Kong, Canton ou encore Shenzen.

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La Chine revêt ainsi deux dimensions qu’il est intéressant d’étudier et d’observer à travers des voyages tels que ceux effectués par notre « journaliste tout terrain ». Le portrait de la Chine que nous offre François Picard est étonnamment riche et nous donne l’opportunité de comprendre un peu mieux comment fonctionne le pays et ses habitants, malgré le régime au pouvoir et ses détracteurs.

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Quelques mots sur l’auteur :

François Picard est né en 1976, et c’est dès l’âge de 9 ans qu’il prend goût aux voyages, ballotté entre différentes régions du monde, du Texas en passant par le Cameroun.

En 2000, il obtient son diplôme de journaliste de la grande école de communication du Celsa et entame toute une série de reportage dans des pays tels que le Kosovo, la Géorgie, l’Irak et l’Albanie.

A partir de 2004, il effectue ses voyages en vélo et traverse ainsi la Chine, le Pakistan, l’Inde et le Bengladesh. Il réalise également en 2004 un film sur son périple en vélo de l’Ukraine, de la Russie, du Kazakhstan et de l’Ouzbékistan, intitulé « Odessa-Tachkent, un vélo et des hommes ».

François Picard est un passionné des rencontres avec les différentes cultures et aime à observer comment les hommes cohabitent avec leur diversité et leur complexité, liées souvent à la situation économique du pays.

« Ma Chine. Route de la Soie, Tibet, Hongkong à vélo. »

De François Picard, préfacé par Sylvain Tesson, illustré par Denis Graveleine.

chez Artisans-Voyageurs au prix de 16,50 €

Disponible en librairie et sur www.culture-aventure.fr


EXTRAIT DU LIVRE PROPOSE PAR FRANCOIS PICARD

POUR LES BUDDHACHANNELLISTES

Nous avons tous les deux la trentaine. Jusqu’à nos treize ans, nous avions sans doute la même insouciance. Je courais après les vachettes dans les rodéos texans et Tenzin après les petits yacks du troupeau de ses parents. Puis, ces derniers l’envoyèrent au monastère. Il s’agissait de signifier leur attachement à leur religion (ou « philosophie » devrais-je dire), mais surtout d’assurer à leur fils une éducation. Ses parents sont plutôt aisés avec leur centaine de yacks et leurs 400 moutons, mais l’avenir auquel peut prétendre un fils de nomade n’a rien de bien reluisant.

Sitôt dans le monastère de Labrang, on lui rasa ses cheveux et on le revêtit d’une robe à sa taille. 17 ans après, la même question le taraude : peut-il envisager un avenir en dehors de ce monastère ? Il projette parfois de quitter les ordres, mais la décision ne peut être prise à la légère car dans le bouddhisme tibétain (à la différence du bouddhisme chinois) tout départ est définitif.

Dans ce temple niché au milieu des montagnes rocailleuses, Tenzin égrène les jours comme un chapelet : il les passe entre ses doigts en priant. Dès six heures, dans la fraîcheur apaisante des matins d’été ou sous la neige silencieuse de l’hiver, il se rend à la prière collective. Il suit ensuite ses cours de « logique », une des spécialités que propose le monastère avec l’astrologie, la philosophie, la médecine, la géographie ou le sanskrit (la langue dont descend le tibétain). Contrairement à ses amis qui étudient encore, l’après-midi il occupe un petit emploi.

Mais Tenzin n’est pas un moine comme les autres. Il y a quelques années, après un mois de marche, il a franchi la frontière indienne sans passeport pour se rendre à Dharamsala (là où le dalaï-lama est réfugié) et perfectionner ses connaissances du bouddhisme. Ce passage illégal ainsi que sa participation à l’écriture d’un livre sur le Tibet lui ont valu de goûter aux geôles chinoises. Il n’est pas bavard sur le sujet.

Chacune de ses actions est censée le guider vers une vie meilleure. La récompense suprême : le nirvana, qui nécessite des vies et des vies, des réincarnations et encore des réincarnations. Mouche, plombier, microbe, rhododendron, éponge, poireau, président de la république, araignée… Le bonheur suprême se mérite et même le dalaï-lama (qui a pourtant de l’avance) devra traverser d’après lui encore dizaine de vies avant de l’atteindre !

– Penses-tu que l’on puisse dire qu’un arbre ou une mouche aient été mauvais durant leurs vies ?

– Certains végétaux sont mauvais. Les mauvaises herbes par exemple. Et quand une mouche sent que l’on va la tuer, elle essaie de fuir. C’est bien la preuve qu’elle pense, donc qu’elle peut être mauvaise.

– Et si un moustique te pique, c’est qu’il est mauvais ?

– En tous les cas, il y a des chances que tu aies eu affaire à lui dans une autre vie et qu’il se venge…

– Tu ne tues jamais d’animaux ?

– On n’en a pas le droit, mais on en mange quand même. On a besoin de forces pour l’hiver, répond-il en tapotant son gros ventre.

– Si tu reveux une autre soupe, j’envoie quelqu’un tuer un yack, je lui réponds en riant.

Derrière lui, deux moines sont absorbés par le DVD d’une chanteuse tibétaine pop, invitée sur un plateau de télé chinois.

Nous quittons notre restau pour le monastère trois fois centenaire. Le spectacle extérieur est toujours aussi fascinant. La cité monastique est entourée par un corridor de moulins à prière autour desquels tournent matin et soir, des dizaines de Tibétains (de Tibétaines pour la plupart) qui récitent leurs mantras et font leurs dévotions. Les gestes sont religieux, superstitieux…

– C’est aussi sportif, souligne Tenzin. Le parcours compte deux kilomètres et entretient la forme de ces vieilles dames !

Pour gagner le salut de leur âme, d’autres pèlerins viennent dans les temples faire des offrandes de genévriers, pommes, oranges ou bonbons. Certains amènent des drapeaux à prières ou demandent des audiences aux moines. Que les problèmes soient familiaux, de cœur ou de boulot, le lama « de tutelle », a toujours des conseils pour rendre la vie meilleure.

Dans le village, plusieurs autres monastères accueillent environ 800 moines. Parmi eux, l’école tantrique des Bonnets Rouges, dont les « moines » aux cheveux longs vénèrent les protecteurs de Bouddha. Ils peuvent se marier et plusieurs générations se succèdent ainsi dans les ordres.

Un temple bonpos, la religion qui a précédé le bouddhisme chez les Tibétains, n’est pas loin non plus. Mais les influences sont telles entre les deux mouvements, que le profane ne peut distinguer les édifices.

Nous arrivons devant l’entrée du monastère de Labrang. Des panneaux recensent en anglais les persécutions subies pendant la Révolution culturelle, quand la lamaserie comptait encore 4000 moines. L’intérieur du monastère, lui, reste « politiquement correct » en n’affichant pas de photos du dalaï-lama. Plus loin des zones touristiques, dans les montagnes, les autorités sont beaucoup plus tolérantes. On y voit sa photo en vente dans des boutiques ou exhibée sous l’œil indifférent des forces de l’ordre lors de rituels. Les autorités savent qu’une plus grande autonomie de la région administrative du Tibet devra un jour être mise en place et cela les amène à toujours plus de persécution. Mais ce « Tibet oriental », jamais il ne quittera le giron chinois, tout le monde le sait. Paradoxalement, la culture tibétaine y est moins persécutée et mieux préservée.

Les photos des différentes réincarnations du fondateur du monastère ornent les temples. Quelques années après leur mort, les plus hauts gradés se réunissent et désignent sa réincarnation. Un des nombreux enfants moines qui jouent aux jeux vidéos dans les cybercafés ou se chamaillent entre deux cours, a ainsi appris il y a quelques années, que c’était lui. Son quotidien a été bouleversé et il est depuis vénéré de tous.

C’est le même genre de conciliabules qui conduisit à la désignation du dalaï-lama en 1937 et à celle du panchen-lama (qui est en quelques sortes son second) en 1995. Tenzin fait mine de ne pas voir les photos de ce derniers.

– Quelles photos ? Ça ne me dit rien ou en tous les cas, ce n’est pas un portrait que j’ai chez moi.

Tenzin ne souffre pas d’une cécité subite mais les moines reconnaissent un autre panchen-lama, Gedhun Choekyi Nyima, disparu mystérieusement. Probablement en résidence surveillée, il est considéré comme le plus jeune prisonnier politique du monde. Les photos qui ornent le temple sont celles d’un autre gamin, Gyaincain Norbu, que Pékin a désigné comme panchen-lama officiel. Éduqué par les autorités, il aura bientôt dix-huit ans et fait de plus en plus d’apparitions publiques, le gouvernement voulant en faire le représentant officiel du bouddhisme tibétain.

Privilège rare, Tenzin, m’amène chez lui. Comme il n’a pas les 10 000 yuans (1000 euros) qui lui permettraient de s’acheter une des nombreuses maisons en ciment qui entourent le monastère, il loge avec deux autres moines. De hauts murs nous mettent à l’abri des regards extérieurs lorsque nous franchissons les portes de sa cour.

Je n’ose aborder la question de l’homosexualité, pourtant si présente dans cet ordre. Je laisse mes chaussures à l’extérieur. Dans un coin de la chambre, j’aperçois trois photos du dalaï-lama.

– Les autorités peuvent venir dans les temples mais pas chez les gens, explique Tenzin devant ma surprise, en sortant un téléphone portable d’un pli de sa tunique. On ne risque pas grand-chose de toutes les façons. Ce sont surtout les livres du dalaï-lama qui peuvent être dangereux, et je n’en ai pas. Ils sont très durs à trouver.

J’ose enfin la question qui me brûle les lèvres depuis plusieurs heures.

– Si tu avais de l’argent, est-ce que tu quitterais la vie monastique ?

Il n’a pas la réponse.

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