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Le patriarcat de Constantinople (4/4) – Vers une définition nouvelle de la primauté

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Vers une définition nouvelle de la primauté.

Ce grand labeur théologique a convergé avec l’attitude prophétique du Patriarche Athénagoras Ier qui, depuis 1953, s’est voué au rassemblement de l’orthodoxie. Effort fidèlement continué par ses succes- seurs Dimitrios Ier et Bartholomée Ier. Je vais tenter de montrer comment la primauté de Constantinople a essayé de se redéfinir, en utilisant les déclarations de ces patriarches, et finalement en donnant la parole à Bartholomée Ier. J’utiliserai aussi l’ouvrage du Métropolite Maxime de Sardes : Le Patriarcat Œcuménique dans l’Eglise orthodoxe et le recueil Eglise locale et Eglise universelle publié par le Centre du Patriarcat Œcuménique à Chambésy.

La primauté n’est pas un honneur vide, elle n’est pas non plus une papauté orientale. La faiblesse matérielle de Constantinople, sa pauvreté assurent d’ailleurs de son désintéressement et, paradoxalement, accroissent son prestige. Le Patriarche Œcuménique n’a pas la prétention d’être un « évêque universel ». Il ne revendique aucune infaillibilité dogmatique, aucune juridiction immédiate sur tous les fidèles. Il ne dispose d’aucun pouvoir temporel. Centre d’intercession pour la garde de la foi et l’union de tous, sa primauté n’est pas un pouvoir mais une offrande comme sacrificielle de service, dans l’imitation de Celui qui est venu non pour être servi mais pour servir. Il est prêt, au sein d’une collégialité fraternelle, à se mettre à la disposition des Eglises-sœurs, pour que s’affermisse leur unité et que se réalise la mission de l’orthodoxie. Son service est d’initiative, de coordination et de présidence, toujours avec l’accord des Eglises-sœurs. Tout en étant une abnégation créatrice toujours à renouveler et, pourrait-on dire, à mériter, la primauté relève des structures de l’Eglise, elle est indispensable pour assurer l’unité et l’universalité de l’orthodoxie. Elle met en relation les Eglises-sœurs, les amène à travailler et à témoigner ensemble, met en mouvement leur co-responsabilité. Depuis la disparition de l’Empire, elle assume le rôle d’ Eglise « convoquante ». Après avoir consulté et obtenu l’accord des Eglises-sœurs, elle peut se faire leur porte-parole. Elle est enfin un recours pour les communautés en situation exceptionnelle et dangereuse.

Deux présupposés sont impliqués par ce service : d’une part la sauvegarde du principe de conciliarité, de l’autre le principe de non-intervention dans les affaires intérieures des autres Eglises.

Athénagoras Ier (19488-1972) mit le premier en application cette conception de la primauté. A partir de 1961, il réussit à convoquer une série de conférences pan-orthodoxes où éclata, à l’étonnement de beaucoup, le « miracle de l’unité ». Il dota le Patriarcat d’une antenne à Chambéry, près de Genève, où il installa un secrétariat préconciliaire. Ses deux successeurs sont allés rendre visite à toutes les Eglises ortho- doxes, ils ont réuni plusieurs conférences préconciliaires, ainsi qu’une « synaxe » e tous les primats orthodoxes en 1992, à Constantinople même, et en 1995, à Patmos. Et l’irritant problème de la Diaspora a trouvé, de 1993 à 1995, grâce à ce travail pré-conciliaire, le commencement d’une solution : l’organisation d’ « assemblées d’évêques », pays par pays. Sainteté, comment vous apparaît votre rôle de Patriarche Œcuménique ?

Le Patriarche Œcuménique a pour mission de veiller au caractère universel de l’orthodoxie, de manifester son unité et de donner, quand il le faut, l’impulsion nécessaire dans ce sens. Pour reprendre l’expression de saint Ignace d’Antioche, le primat doit « présider dans l’amour », ou plutôt « à l’amour ». C’est pourquoi j’ai inlassablement visité, consulté toutes les Eglises orthodoxes, j’ai réuni et souhaite réunir à nouveau leurs primats. L patriarche de Constantinople est le primus inter pares dans l’épiscopat de notre Eglise. Il est responsable de la coordination des Eglises-sœurs. Dans le grand recueil de droit canonique de langue grecque, le Pidalion -un mot qui signifie « gouvernail »- on trouve cette définition : « Le propre du Patriarche est d’avoir charge d’enseignement et, sans se troubler, de se considérer comme l’égal de tous, grands et petits ». L’égal, ou plutôt le serviteur. Et ce ne doit pas être une figure de rhétorique, comme tant de formules le sont devenues dans le christianisme ! Je l’ai dit dans mon homélie à St-Pierre de Rome, les pasteurs doivent vivre dans l’humilité et se repentir de la tentation du pouvoir, parce que, comme l’a dit le Christ, « cette espèce de démons ne peut être chassée que par la prière et le jeûne ». La primauté est un ministère de service, un ministère crucifiant, il ne faut pas souhaiter être admiré des hommes, mais plaire à Dieu. Si les mots n’engagent pas la vie, ils deviennent un verbiage qui disqualifie l’Evangile. L’orthodoxie doit être une « orthopraxie », sinon elle se réduit à un pharisaïsme orgueilleux. Si nous comprenons un peu ce que nous disent les moines, cette capacité de se mettre radicalement en cause, nous découvrons que les péchés, les erreurs, les souffrances du frère pèsent sur moi, et que chacun est responsable pour tous. C’est bien cela ma charge, au double sens de devoir et de fardeau : être responsable pour mon frère. Car on ne se sauve pas seul : on se sauve avec toute l’humanité et tout l’univers. Le Christ a dit à son Père, en parlant de ses disciples : « Comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi je les envoie, et je me consacre moi-même pour qu’ils soient aussi sanctifiés en vérité » (Jean 17, 18-19). Oui, il a dit cela, le Seigneur sans péché ! Combien plus devons-nous, nous pécheurs, nous purifier et nous consacrer nous-mêmes dans notre humble service. Dans l’épître aux Ephésiens, nous lisons que le Christ « ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu, mais s’anéantit lui-même… » (2, 6). Ekènosen – s’évida en quelque sorte. C’est ce que les théologiens nomment la « kénose ». Quand il se révèle, notre Dieu n’apparaît pas comme une plénitude close, qui nous écraserait, mais comme une ouverture d’amour où l’autre, l’homme, trouve sa vocation et sa liberté. Ainsi, nous qui sommes à l’image du Christ, sommes-nous appelés à nous comporter, pour que l’autre soit sauvé, pour que l’autre soit. La primauté n’est donc pas un pouvoir mais une « kénose » qui se veut -se prie- vivifiante pour les autres. Mon prédécesseur, le doux Patriarche Dimitrios, incarna vraiment l’humilité du Christ, cette humilité que doit revêtir l’Eglise si elle veut être parmi les hommes. Ce qu’elle est dans son essence eucharistique : la communauté des anawim, des pauvres du Christ. C’est pourquoi je tente de me consacrer au Seigneur, à son Autel. A son service et au service de l’humanité qui est sienne. Pour être crucifié dans l’Eglise crucifiée, pour être ressuscité avec tous dans l’Eglise ressuscitée. La Croix et la Gloire s’identifient, comme l’a montré Saint Jean, le Vendredi saint et Pâques sont inséparables. Je me réfugie dans la miséricorde de Dieu, en priant qu’il manifeste sa force dans ma faiblesse. « Les rois des nations, dit Jésus, dominent sur elles, et ceux qui exercent le pouvoir sur elles se font appeler bienfaiteurs. Mais pour vous, qu’il n’en soit pas ainsi. Au contraire, que le plus grand parmi vous se comporte comme le plus jeune, et celui qui commande comme celui qui sert. Quel est en effet le plus grand, celui qui est à table ou celui qui sert ? N’est-ce pas celui qui est à table ? Et moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert !  » (Luc 22, 24-27).

Le primat doit mériter sans cesse une autorité qui n’est pas un pouvoir mais la capacité, au sens premier de ce mot qui vient du verbe augere, faire croître, de se soumettre à toute vie pour la faire grandir toute. Le patriarche œcuménique agit toujours en communion, puisque c’est la communion qu’il doit favoriser. Il ne peut rien sans l’accord de l’ensemble des Eglises, il tient pour irremplaçable la valeur de la conciliarité à travers laquelle le Saint Esprit parle à l’Eglise.

Ce rayonnement de la communion n’a pas de limites. Le patriarche doit être un « veilleur œcuménique » qui prie et travaille sans se décourager pour l’unité des chrétiens. Au-delà, il témoigne et lutte pour la paix entre tous les hommes, de toutes les cultures, de toutes les religions.

Car nous appartenons à une seule famille humaine qui a le même Père céleste. Car le Christ porte en lui toute l’humanité. Rappelez-vous la parabole du Jugement dernier, dans l’évangile selon Saint Matthieu : les « bénis du Père » sont appelés par leur « Roi » symbolique, parce que, dit-il « j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir ». Et comme ils ne savent pas, de le connaissent pas, s’étonnent, il explique : « en vérité, je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez fait à l’un des plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Matthieu 25, 34-40).

Le Patriarcat se trouve en Turquie. Je suis personnellement un citoyen loyal de ce pays qui est le mien et qui m’est cher. C’est une nation moderne et laïque où coexistent juifs et chrétiens de toutes confessions, avec une majorité de musulmans. La minorité grecque orthodoxe se compose de citoyens bien insérés dans l’Etat démocratique turc. Du reste l’hospitalité turque, traditionnellement, est généreuse. Dans la demeure patriarcale, une mosaïque représente Mehmet II, le Conquérant, concluant avec le patriarche Gennadios Scholarios une alliance qui devait préserver les droits religieux des orthodoxes. Le Patriarcat est une Institution de nature purement spirituelle. En Turquie même, son utilité est incontestable pour promou- voir des valeurs spirituelles et morales qui sont communes aux chrétiens et aux musulmans. Il ne se mêle jamais de politique. Ce qui ne l’empêche pas, bien au contraire, de participer à la douleur des personnes et des peuples qui sont victimes de l’histoire.

Et le patriarcat lui-même est une victime de l’histoire. Il subit les conséquences des mauvaises relations entre deux Etats, la Grèce et la Turquie. Deux Etats qui, pourtant, sont condamnés à vivre ensemble. Deux Etats dont les peuples se ressemblent, marqués qu’ils sont par le même creuset de la Méditerranée orientale. Certains mots grecs sont passés dans la langue turque et inversement. Les coupoles des grandes mosquées d’Istanbul sont imitées de celles de Sainte Sophie. En musique, ce sont souvent les mêmes mélismes. Sans parler de la cuisine ! Cette convivialité a été en partie détruite par la crise de Chypre. Nous avons alors servi d’otages. Elle est menacée maintenant par le drame bosniaque et les querelles concernant la mer Egée. La communauté grecque-orthodoxe d’Istanbul a ainsi subi une terrible hémorragie. Il y a cinquante ans, nous étions plus de cent mille, aujourd’hui nous ne dépassons pas les cinq mille. Et l’école théologique de Halki reste fermée. Qui nous succédera, qui gardera en vie le patriarcat ? La montée de l’islamisme inquiète tous les démocrates de ce pays. En 1993, le cimetière orthodoxe de Néochorion, comme d’autres cimetières, a été profané. Comble de l’ironie : la presse turque me prête des sympathies pour la Grèce, la presse grecque pour la Turquie. Pourtant, je n’ai d’autre souci que la réconciliation et la paix…

Partir d’ici ? C’est exclu. Le patriarcat n’a jamais quitté cette ville, sauf pendant cinquante-sept ans, au 13eme siècle, quand elle fut occupée par les latins, et qu’il s’est réfugié à Nicée. Aujourd’hui, s’installer à Thessalonique ou à Patmos, se serait s’identifier à la Grèce, alors que le patriarcat se situe au-dessus des nations. De ce point de vue, je considère comme une bénédiction de siéger dans un pays de constitution laïque et à majorité musulmane. Istanbul est à la croisée des routes du monde, un pont entre l’Europe et l’Asie, l’Occident et l’Orient, le christianisme et l’islam. Et nous, au patriarcat, nous nous considérons nous-mêmes comme un pont entre les peuples, nous refusons les murs qui divisent. Certes, nous ne pouvons cacher ni notre pauvreté, ni une certaine précarité. L’une et l’autre me semblent en accord avec l’esprit de l’évangile. C’est une erreur de penser qu’un témoignage spirituel a besoin de la richesse et de la puissance. Voyez les moines : plus ils sont pauvres, plus ils jeûnent, non seulement de nourriture, mais de nos illusions et de nos folies, plus ils font place à la force de l’Esprit et rayonnent dans l’invisible, mais aussi dans le visible, sur la face cachée de l’histoire.

par Olivier Clément

www.orthodoxa.org

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