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La Paix vue par Victor Hugo

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Victor HUGO

Discours au Congrès de la Paix

Lausanne, septembre 1869

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[Appelé à présider le Congrès de la Paix à Lausanne, en septembre 1869, Hugo revient dans son discours d’ouverture sur les thèmes de celui prononcé à Paris en semblable occasion vingt ans plus tôt :  » Un jour viendra où l’on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d’Amérique, les États-Unis d’Europe, placés en face l’un de l’autre, se tendant la main par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies, défrichant le globe, colonisant les déserts, améliorant la création sous le regard du Créateur, et combinant ensemble, pour en tirer le bien-être de tous, ces deux forces infinies, la fraternité des hommes et la puissance de Dieu ! « .]

Concitoyens des États-Unis d’Europe,

Permettez-moi de vous donner ce nom, car la République européenne fédérale est fondée en droit, en attendant qu’elle soit fondée en fait. Vous existez, donc elle existe. Vous la constatez par votre union qui ébauche l’unité. Vous êtes le commencement du grand avenir.

Vous me conférez la présidence honoraire de votre congrès. J’en suis profondément touché.

Votre congrès est plus qu’une assemblée d’intelligences; c’est une sorte de comité de rédaction des futures tables de la Loi. Une élite n’existe qu’à la condition de représenter la foule; vous êtes cette élite-là. Dès à présent, vous signifiez à qui de droit que la guerre est mauvaise, que le meurtre, même glorieux, fanfaron et royal, est infâme, que le sang humain est précieux, que la vie est sacrée. Solennelle mise en demeure.

Qu’une dernière guerre soit nécessaire, hélas! je ne suis, certes, pas de ceux qui le nient. Que sera cette guerre ? Une guerre de conquête. Quelle est la conquête à faire ? La liberté.

Le premier besoin de l’homme, son premier droit, son premier devoir, c’est la liberté.

La civilisation tend invinciblement à l’unité d’idiome, à l’unité de mètre, à l’unité de monnaie, et à la fusion des nations dans l’Humanité, qui est l’unité suprême. La concorde a un synonyme : simplification; de même que la richesse et la vie ont un synonyme : circulation. La première des servitudes, c’est la frontière.

Qui dit frontière, dit ligature.

Coupez la ligature, effacez la frontière, ôtez le douanier, ôtez le soldat,
en d’autres termes, soyez libres;

la paix suit.

Paix désormais profonde.

Paix faite une fois pour toutes.

Paix inviolable.

État normal du travail, de l’échange, de l’offre et de la demande, de la production et de la consommation, du vaste effort en commun, de l’attraction des industries, du va-et-vient des idées, du flux et reflux humain.

Qui a intérêt aux frontières ? Les rois. Diviser pour régner. Une frontière implique une guérite, une guérite implique un soldat. On ne passe pas, mot de tous les privilèges, de toutes les prohibitions, de toutes les censures, de toutes les tyrannies. De cette frontière, de cette guérite, de ce soldat, sort toute la calamité humaine.

Le roi, étant l’exception, a besoin, pour se défendre, du soldat, qui à son tour a besoin du meurtre pour vivre. Il faut aux rois des armées, il faut aux armées la guerre. Autrement, leur raison d’être s’évanouit. Chose étrange, l’homme consent à tuer l’homme, sans savoir pourquoi. L’art des despotes, c’est de dédoubler le peuple en armée. Une moitié opprime l’autre.

Les guerres ont toutes sortes de prétextes, mais n’ont jamais qu’une cause, l’armée. Ôtez l’armée, vous ôtez la guerre. Mais comment supprimer l’armée ? Par la suppression des despotismes.

Comme tout se tient ! abolissez les parasitismes sous toutes leurs formes, listes civiles, fainéantises payées, clergés salariés, magistratures entretenues, sinécures aristocratiques, concessions gratuites des édifices publics, armées permanentes; faites cette rature, et vous dotez l’Europe de dix milliards par an. Voilà d’un trait de plume le problème de la misère simplifié.

Cette simplification, les trônes n’en veulent pas.

De là les forêts de baïonnettes.

Les rois s’entendent sur un seul point : éterniser la guerre. On croit qu’ils se querellent; pas du tout, ils s’entr’aiment. Il faut, je le répète, que le soldat ait sa raison d’être. Éterniser l’armée, c’est éterniser le despotisme; logique excellente, soit, et féroce. Les rois épuisent leur malade, le peuple, par le sang versé. Il y a une farouche fraternité des glaives, d’où résulte l’asservissement des hommes.

Donc, allons au but, que j’ai appelé quelque part la résorption du soldat dans le citoyen. Le jour où cette reprise de possession aura eu lieu, le jour où le peuple n’aura plus hors de lui l’homme de guerre, ce frère ennemi, le peuple se retrouvera un, entier, aimant, et la civilisation se nommera Harmonie, et aura en elle, pour créer, d’un côté la richesse et de l’autre la lumière, cette force, le Travail, et cette âme, la Paix.

Victor HUGO

Discours au Congrès de la Paix, Lausanne, septembre 1869.








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