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Une mystique du détachement – Maitre Eckhart – Son oeuvre

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L’œuvre de Maître Eckhart

L’œuvre de Maître Eckhart est bilingue. Elle se partage en deux grands ensembles bien distincts : l’œuvre latine et l’œuvre allemande. Schématiquement, on pourrait dire que la première est celle du Lesemeister (“maître de lecture”), le maître de l’Université de Paris, qui s’exprime en latin scolastique pour un public instruit de clercs ; tandis que la seconde est celle du Lebemeister (“maître de vie”), le maître spirituel, qui prêche en langue vulgaire devant un auditoire d’hommes mais surtout de femmes, religieux ou laïcs. En somme, ici le latin et les clercs, là l’allemand et les laïcs.

Eckhart
Eckhart
Il ne faudrait pas cependant forcer l’opposition. Maître Eckhart est tout à la fois Lesemeister et Lebemeister, théologien scolastique de l’Université de Paris et directeur spirituel, métaphysicien et prédicateur, philosophe et mystique. Il appartient à un monde où la dichotomie entre science et sagesse, savoir et foi, n’existe pas encore réellement. Donnons la parole à Alain de Libera qui exprime excellemment cela : “Il n’y a pas deux Eckhart : ici le spirituel, là le savant. Il n’y en a qu’un seul : un théologien. Il y a, c’est vrai, deux publics eckhartiens : des femmes et des hommes, des moniales [i. e. dominicaines et béguines ] et des frères, des non clercs et des lettrés; il y a aussi, de ce fait, deux langues de communication : l’allemand, pour les sermons; le latin, pour l’exégèse; cela fait deux démarches, cela ne fait pas deux discours.”

Redécouverte au XIXe siècle, l’œuvre d’Eckhart a été publiée en deux temps : la partie allemande par le protestant libéral Franz Pfeiffer en 1857, la partie latine par le dominicain H. S. Denifle en 1886. Alors que le premier tire le Thuringien vers le panthéisme, le second fait voir en Eckhart un thomiste orthodoxe et, au fond, peu original. C’était là une manière particulièrement “schizophrénique” d’envisager l’œuvre du Maître, Pfeiffer ne s’appuyant que sur les Sermons allemands, et Denifle, sur les exégèses latines. Cette redécouverte du Thuringien au XIXe siècle marque un temps fort dans l’historiographie concernant Eckhart. Il fallut attendre 1936 pour que se mette en route, avec l’aide du gouvernement allemand, une édition critique de l’ensemble des œuvres d’Eckhart. Presque achevée aujourd’hui, cette grande édition de la Deutsche Forschungsgemeinschaft (Association allemande pour la recherche scientifique), publiée chez Kohlhammer à Stuttgart, n’a pas peu compté pour la vitalité des études eckhartiennes au XXe siècle.

  • LW I-V Meister Eckhart. Die deutschen und lateinischen Werke. Die lateinischen Werke, éd. Josef Koch, Konrad Weiss, Heribert Fischer et al., Stuttgart, 1936.
  • Quint, DW, I-III, V Meister Eckhart. Die deutschen und lateinischen Werke. Die deutschen Werke, éd. Josef Quint, Stuttgart, 1936-1976 [vol. I-III : Sermons; vol. V : Traités].

Notre propos, dans les pages qui suivent, est de résumer très sommairement les principales œuvres de Maître Eckhart, en commençant arbitrairement par l’œuvre latine.

L’œuvre latine

Excepté la Collatio in libros Sententiarum, l’œuvre latine d’Eckhart est tout entière contenue dans l’Opus tripartitum. Les manuscrits qui nous la transmettent sont peu nombreux[42]. Nicolas de Cues en a possédé un.

Opus tripartitum – Œuvre tripartite

Titre générique sous lequel est connue l’œuvre latine de Maître Eckhart. L’Opus tripartitum devait comporter, comme son nom l’indique, trois parties : Opus propositionum (“Œuvre des propositions”), Opus quaestionum (“Œuvre des questions”), Opus expositionum (“Œuvre des expositions”). Cette entreprise gigantesque n’a, semble-t-il, jamais été menée à son terme. La condamnation pontificale a du reste fortement entravé la diffusion de cette œuvre, en supprimant Eckhart des catalogues d’auteurs légitimes. Il s’agissait pour le Thuringien de produire une somme théologique d’un genre nouveau.

Son but était d’exposer toute la théologie dans un ensemble ordonné inédit, distribué en trois œuvres, reflets des trois moments de l’activité du théologien : la lecture, la dispute et la prédication. Toutefois, Eckhart a également le souci de la brièveté, il sélectionne, préférant la rareté et la nouveauté à ce qui est habituel. Son propos n’est pas l’exhaustivité. A l’inverse des grandes Sommes du XIIIe siècle, imprégnées de l’esprit encyclopédique du temps, Eckhart ne vise pas la totalité. De ce grand travail, il nous reste seulement l’introduction générale (i.e. le Prologue général à l’Œuvre tripartite) exposant le plan de l’Œuvre, et les introductions particulières de deux des trois parties en lesquelles elle se divise (Prologue à l’Œuvre des propositions ; Prologue à l’Œuvre des expositions), plus une portion importante de l’Opus expositionum, à savoir sept traités d’exégèse (Commentaire de la Genèse, Paraboles de la Genèse, Commentaire de l’Exode, Commentaire de la Sagesse, Commentaire du Siracide [i.e. l’Ecclésiastique], Commentaire sur le Cantique, Commentaire de l’Evangile selon Jean) et cinquante-six Sermons latins (Opus sermonum). Quant aux Quaestiones parisienses (disputées lors des deux magistères parisiens, en 1302-1303 et 1311-1313), on peut supposer qu’elles devaient être intégrées à l’Opus quaestionum, lequel n’a pas été retrouvé.

La première partie — l’Opus propositionum — devait être divisé en plus de mille thèses, distribuées en quatorze traités. L’unique proposition dont on connaisse le texte est la première, attestée dans les deux Prologues (Prologue général et Prologue à l’Œuvre des propositions) : Esse est Deus (“L’être est Dieu”). On ignore malheureusement quelles étaient les 999 autres propositions. Par contre, les titres des quatorze traités qui devaient regrouper les propositions sont connus. Chacun de ces traités se partage en deux : d’un côté, il y a des propositions formées à partir de certains termes positifs, de l’autre des propositions formées à partir de leurs contraires négatifs.

Par exemple, le premier traité porte d’une part sur l’être et l’étant, et de l’autre sur le néant, le second, sur l’Unité et l’Un d’un côté, sur le multiple de l’autre, etc. La seconde partie de l’Œuvre tripartite — l’Opus quaestionum — devait regrouper des matières de controverses dans l’ordre où elles apparaissent dans la Somme théologique de Thomas d’Aquin. Seule la première question est connue : Utrum Deus sit (“Dieu est-il?” ou “Si Dieu est”). Quant à la troisième partie— l’Opus expositionum —, de loin la plus importante, elle est divisée en deux : elle reprend pour une part, comme on l’a vu, un ensemble d’exégèses bibliques et, pour une autre part, des cinquante-six Sermons latins, dont certains constituaient peut-être des notes préparatoires aux Sermons allemands. L’Opus tripartitum était destiné à être lu de manière synoptique, de telle sorte qu’à la première proposition “L’être est Dieu” (Esse est Deus) devait correspondre la première question “Dieu est-il ?” (Utrum Deus sit) et la première exposition “Au commencement Dieu créa le ciel et la terre” (In principio creavit Deus caelum et terram) (Commentaire de la Genèse 1, 1). La démonstration de la première proposition permet d’apporter la solution à la première question et de fonder l’exposition de la première auctoritas, ici la Genèse. Il devait donc y avoir tout un réseau de mises en correspondances entre les trois parties de l’Opus tripartitum.

L’œuvre allemande

L’œuvre allemande est composée essentiellement de traités et de sermons, à quoi il faut ajouter un petit poème, le Granum sinapis (Grain de sénevé), et quelques recueils peu fiables de Dits (Sprüche) qui furent édité par Franz Pfeiffer au siècle dernier[46]. De l’œuvre allemande, en particulier des Sermons, on possède plus de deux cents manuscrits. La question se pose toutefois de savoir si les sermons qui nous sont parvenus ont été directement rédigés par le Maître ou bien s’il s’agit de notes d’auditeurs.

Rede der underscheidunge

Instructions spirituelles ou Discours du discernement

Il s’agit de collationes, de conférences sur des questions de vie spirituelle, rassemblées entre 1294 et 1298, quand Eckhart était prieur du couvent dominicain d’Erfurt. La suscription du texte en précise le contenu : “Ce sont les paroles que le vicaire de Thuringe, prieur d’Erfurt, de l’ordre des prêcheurs, adressa à ses enfants qui lui posaient de nombreuses questions lorsqu’ils étaient assis ensemble pour la collation du soir.”[48] On y trouve pour l’essentiel une interprétation spirituelle de préceptes évangéliques traditionnels, et des règles monastiques qui en sont issues, auxquels Eckhart donne un sens nouveau, le tout développé en vingt-trois chapitres.

Par exemple, à la notion d’“obéissance” — sur laquelle s’ouvre l’ouvrage — qu’il envisage au-delà de la référence au vœu d’obéissance des ordres religieux : la véritable obéissance est un total renoncement à ce qui nous est propre. C’est d’ailleurs ce renoncement ou cet abandon, cette sérénité, qui constitue le thème central du livre : il faut sortir de soi pour faire place à Dieu. Le terme de Gelâzenheit — qui apparaît au chapitre trois — exprime parfaitement cela. Au travers de ce thème, c’est la pauvreté volontaire, propre à l’engagement religieux régulier, qui est ici abordée.

Daz buoch der götlîchen troestunge ou Liber benedictus

Le Livre de la consolation divine

Traité appartenant au genre littéraire dit de consolatio, rédigé par Maître Eckhart à l’intention de la reine Agnès de Hongrie (1281-1364). L’ouvrage est aussi connu sous le titre de Liber benedictus, appellation sous laquelle les actes du procès de Cologne l’ont désigné, lui associant le Sermon de l’homme noble. Cette dénomination de Liber benedictus fait référence au texte de saint Paul placé en exergue : Benedictus Deus et Pater (II Corinthiens 1, 3). De datation incertaine (entre 1308 et 1311 ou entre 1313 et 1318), le Livre de la consolation divine est divisé en trois parties. La première, théorique, est une théologie de la grâce reposant sur une métaphysique de l’Unité. La deuxième est pratique : elle propose trente suggestions et conseils propres à consoler celui qui est dans la douleur. La troisième montre des exemples de personnes sages plongées dans la peine.

Von dem edeln menschen

De l’homme noble

Le titre de ce sermon vient d’une citation liminaire de Luc (19,12) :“Un homme noble partit pour un pays lointain afin d’y obtenir un royaume et il revint ensuite.”[49] Eckhart y développe notamment les thèmes suivants : noblesse et humilité de l’homme, Incarnation du Christ et inhabitation du Verbe dans l’âme de l’homme intérieur, devenant ainsi “par grâce ce que Dieu est par nature” (Maxime le Confesseur).

Von abegescheidenheit

Traité du détachement

L’authenticité de ce texte, longtemps mise en doute, est aujourd’hui largement acceptée. Le but du traité est clairement exposé dans les premières lignes : il s’agit de réaliser l’union déifiante. Nous en donnons ici une citation très significative de la démarche d’Eckhart dans son ensemble : “J’ai lu beaucoup d’écrits tant de maîtres païens que de prophètes, de l’Ancien et du Nouveau Testament, et j’ai cherché avec sérieux et tout mon zèle quelle est la plus haute et la meilleure vertu par quoi l’homme peut le mieux et le plus étroitement s’unir à Dieu et devenir par grâce ce que Dieu est par nature, et pour que l’homme soit le plus semblable à son image lorsqu’il était en Dieu, dans laquelle il n’y avait pas de différence entre lui et Dieu, avant que Dieu formât les créatures. Et lorsque je pénètre tous ces écrits autant que le peut ma raison et qu’elle est capable de le reconnaître, je ne trouve rien que ceci : le pur détachement est au-dessus de toute chose, car toutes les vertus ont quelque peu en vue la créature, alors que le détachement est affranchi de toutes les créatures.”

Plusieurs modèles ont été avancés pour rendre compte de la construction de ce traité. Nous nous référerons ici à la proposition de Josef Quint qui y distingue quatre parties principales. Dans la première partie, Eckhart justifie le primat du détachement par rapport aux autres vertus, lesquelles ont “en vue la créature, alors que le détachement est affranchi de toutes les créatures”. Les trois vertus successivement envisagées sont l’amour, l’humilité et la miséricorde. La deuxième partie enseigne quel est l’effet et du détachement, à savoir créer la plus grande ressemblance possible avec Dieu. Dans la troisième partie, Eckhart précise quel est l’objet du détachement : ce n’est “ni ceci ni cela” mais le pur néant. Enfin, il indique, dans la quatrième et dernière partie, quel est le chemin le plus court vers le détachement : l’humilité et la souffrance avec le Christ.

Predigten

Sermons allemands

Nous l’avons dit, les Sermons allemands de Maître Eckhart ont été redécouverts et publiés en 1857 par Franz Pfeiffer. Or cette édition a mis en circulation beaucoup de textes dont l’authenticité n’est plus admise aujourd’hui. La monumentale édition critique des textes d’Eckhart, commencée en 1936, a entrepris de mettre de l’ordre dans les Sermons afin de supprimer les apocryphes. Josef Quint, l’éditeur infatigable des Sermons et Traités allemands, a mené cette tâche jusqu’à sa mort survenue en 1976. Il avait prévu de reprendre, après qu’il en aurait vérifié l’authenticité, quelques cent-soixante sermons attribués à Maître Eckhart. Dans son édition, Quint est parti du principe suivant : publier d’abord les textes les plus assurés, à savoir ceux authentifiés par des parallèles dans la Rechtfertigungsschrift et la bulle In agro dominico, puis éditer les autres en procédant par recoupements. Quint avait prévu une parution des Sermons et Traités en cinq tomes, les quatre premiers pour les Sermons et le cinquième pour les Traités. Ce dernier (DW V) et trois tomes de Sermons (DW I, II, III) ont été publiés jusqu’à présent, soit en tout 86 sermons (92 en comptant les doubles, c’est-à-dire ceux qui font l’objet de deux versions différentes) : 1 à 24 dans DW I ; 25 à 59 dans DW II ; 60 à 86 dans DW III. Dans cette classification, un numéro peu élevé indique donc que l’on a affaire à un sermon dont l’authenticité est bien assurée, un numéro élevé, un sermon dont l’authenticité est plus douteuse.

Cette numérotation ne donne aucune indication sur la chronologie relative des textes édités. Notons que le quatrième et dernier tome des Sermons (DW IV) devrait paraître prochainement, Georg Steer ayant repris l’œuvre éditoriale de Quint. C’est une trentaine de nouveaux sermons qui devraient ainsi être authentifiés, ce qui portera l’ensemble des Sermons authentiques d’Eckhart à plus de cent. La datation des sermons authentifiés reste irrésolue à l’heure actuelle. On peut toutefois affirmer que la plupart ont été prêchés pendant la période de Strasbourg et de Cologne (1313-1327).

Il ne saurait être question de résumer ici l’ensemble des Sermons. On peut, avec Alain de Libera qui a donné une traduction récente en français d’un certain nombre d’entre eux, distinguer deux thématiques essentielles : la béatitude et l’humilité. Il s’agit de montrer que la béatitude (tant la vie bienheureuse que la vision béatifique) est possible dès ici-bas. Celle-ci résulte de l’union du fond de l’âme et du fond de Dieu dans l’“unique Un” (einic Ein). L’homme devient ainsi “Dieu en Dieu”. C’est le centre même de la mystique eckhartienne que cette union déifiante obtenue par le délaissement (Gelâzenheit) et le détachement (Abegescheidenheit). Maître Eckhart a admirablement énoncé, dans le Sermon 53, le contenu général de sa prédication. Donnons-lui la parole pour terminer : “Quand je prêche, j’ai coutume de parler du détachement et de dire que l’homme doit être dégagé de lui-même et de toutes choses. En second lieu, que l’on doit être réintroduit dans le bien simple qui est Dieu. En troisième lieu, que l’on se souvienne de la grande noblesse que Dieu a mise dans l’âme afin que l’homme parvienne ainsi merveilleusement jusqu’à Dieu. En quatrième lieu, je parle de la pureté de la nature divine de quelle clarté est la nature divine, c’est inexprimable. Dieu est une Parole, une parole inexprimée.”

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