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Entretien avec Mo Yan — La Chine et son karma

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21.08.2009

Entretien avec Mo Yan – (La Dure loi du Karma, Éditions du Seuil, Août 2009

Mo Yan, La Dure loi du Karma, Seuil, Août 2009, 784 p., 26 €, ISBN : 978-2020947800

Parutions.com : La tonalité de ce roman est pleine d’humour, satirique. Vous est-elle habituelle ?

Mo_Yan.jpgMo Yan : Au niveau du style, ce roman est assez spécial, car dans d’autres de mes romans, il manque ce côté satirique. Il y a toujours un certain humour, mais ce n’est pas aussi concentré que dans ce livre. En fait celui-ci est le plus représentatif de mon style, de ma manière d’écrire.

Parutions.com : Pourquoi avez-vous choisi d’écrire ainsi cette fois-ci ?

Mo Yan : Je voulais faire quelque chose de neuf, et je ne voulais pas retourner au style qu’utilisent les autres auteurs et que moi-même j’ai déjà emprunté. En fait, il convient tout à fait à l’histoire en général. Si j’avais choisi une autre manière, peut-être le résultat n’aurait-il pas été satisfaisant.

Parutions.com : Selon vous, quels sont les thèmes les plus importants de ce roman ?

Mo Yan : On ne peut pas donner un seul thème pour ce roman ; il y en a en fait plusieurs. Le premier de ces thèmes est la critique de la réforme agraire. Ximen Nao, le propriétaire terrien, est au départ un brave homme. Et s’il a acquis des richesses avec ses terres, il les a obtenues de son travail ! C’est vraiment le fruit du travail et non d’une exploitation des ouvriers. C’était donc une erreur de le fusiller lors de la réforme agraire. Aussi exprime-t-il ce sentiment d’injustice devant le roi des enfers, ce qui l’entraîne dans ce cycle de réincarnations. Quant à Lan Lian, le valet de ferme… Selon la théorie communiste, il est exploité par Ximen Nao. Mais en fait, s’est nouée entre eux une profonde amitié filiale, qui dépasse les hiérarchies et les fossés sociaux. Il y a un décalage entre ce que dit le parti communiste dans les relations de classe, et ce qui se passe dans la vie courante. Je critique la réforme agraire en montrant ce décalage, en montrant jusqu’à quel degré le partie communiste avait tort.

Le deuxième thème est l’éloge du personnage de Lan Lian. Les communistes voulaient supprimer la propriété privée, et l’expérimentation pour atteindre ce but, avec les communes populaires, est achevée en 1958. Lan Lian, en décidant de continuer à travailler pour son compte, s’oppose ainsi à la société tout entière. Il paie très cher sa volonté de garder sa propre individualité. On se moque de lui, on l’insulte, on l’attrape… Ses beaux-enfants et même finalement son propre fils se séparent de lui. Mais par la suite, dans les années 80, on effectua une nouvelle réforme agraire en redistribuant aux paysans les terres qui avaient été concentrées dans les communes populaires. La boucle était bouclée. Et ce retour montre que Lan Lian était dans le vrai. J’ai souhaité écrire l’exemplum de cet individu.

Le troisième thème concerne le cycle de la réincarnation. Le but, en recourant à la théorie bouddhiste de la réincarnation, était de montrer comment la société évolue. Ce cercle de la réincarnation se voit à deux niveaux… Le premier est celui de Ximen Nao, qui prend la forme de différents animaux avant de redevenir homme. L’autre cycle concerne comme je l’ai déjà dit la confiscation puis la redistribution des terres. Je voulais montrer par ce biais comment la société évolue dans des cycles tout en avançant.

Il y a enfin le thème de l’inceste. L’inceste en Chine n’est pas tout à fait comme chez vous en France. Il y a inceste parce que Lan Lian a épousé la concubine de Ximen Nao après sa mort : ce n’est pas possible dans la morale traditionnelle chinoise, même s’il n’y a pas de filiation de sang. Le bébé à grosse tête est aussi le produit d’un inceste. Pourquoi ? Parce que les parents de ce bébé sont des cousins germains, ils ont des liens de sang. Et peut-être que la maladie du bébé vient de ce fait. En Chine, l’inceste vient du fait d’être marié avec sa cousine paternelle, du côté du père. C’était impossible autrefois de se marier avec sa cousine. On ne peut pas épouser quelqu’un du même patronyme non plus. On trouve aussi plusieurs tabous liés au clan.

Il y a sans doute d’autres thèmes dans le roman. Chacun peut trouver ceux auxquels il sera sensible.

Parutions.com : Le trahison des liens de famille, par exemple, pendant la réforme agraire ?

Mo Yan : C’est la révolte, celle des jeunes qui se présentaient, qui commençaient à jouer dans l’espace public. Si les enfants avaient des parents qui étaient soit fonctionnaires, soit très riches, ils coupaient parfois les ponts avec leur famille. Il y a plusieurs exemples : Ximen Jinlong renonce à Lan Lian, qui est devenu son père après avoir épousé la mère de Jinlong, une des concubines de Ximen Nao ; Lan Jiefang aussi renonce à la voie tracée par son père pour rejoindre la commune populaire. En fait, il était très courant à l’époque que des enfants n’aient plus aucun lien avec leurs parents, ou qu’un mari et sa femme n’aient plus aucun lien entre eux. On faisait une déclaration dans le journal : « je ne suis plus affilié à cette personne, je ne la reconnais plus ». Beaucoup de romans ont ensuite été écrits à ce propos. Si, par exemple, leur père et leur mère étaient considérés comme des réactionnaires, des opposants au parti, et critiqués pour cela, des enfants pouvaient être très choqués et souvent en complet accord avec cette séparation ou avec ce que l’on faisait à leurs parents, même si c’était douloureux pour eux.

Parutions.com : Que signifie pour vous le personnage de Lan Quinsui, le bébé à la grosse tête ? Quelle est sa fonction ?

Mo Yan : C’est le symbole de l’humanité actuelle. Pour l’homme contemporain, le cerveau, la tête, est plus développé que le reste du corps. La seule capacité de l’homme actuel est de parler beaucoup ; c’est tout. C’est un genre de satire. Ce personnage a une maladie qui est incurable. Heureusement, ça ne va pas l’amener à la perte, parce qu’il y a cette femme qui le soigne, qui peut le guérir provisoirement, grâce à ses cheveux. Après avoir été fusillé et transformé en différents animaux, il aboutit à un haut niveau et revient à l’état d’être humain : c’est le cycle. En fait, le destin de ce Ximen Nao est aussi celui de la Chine, d’un certain point de vue. Parce que les Chinois menaient des vies qui n’étaient pas dignes d’un être humain. Comme les Chinois, une fois que Ximen Nao a retrouvé son statut d’être humain, il retrouve sa capacité de parler. Il a été privé de la parole pendant tant d’années : tous les animaux en lesquels il se réincarne, l’âne, le cochon, essaient de parler le langage humain mais n’y arrivent pas. Il est déprimé pendant de nombreuses d’années, mais à la fin il sort de tout cela et parvient à parler.

Parutions.com : Le fait que les différents narrateurs se parlent sur l’espace de la page, sans repère de temps ni de lieu est très drôle, et très intéressant… Pourquoi cela ? Quel effet souhaitiez-vous rendre?

Mo Yan : On comprend que la situation est complètement fantaisiste. Avec des personnages comme le bébé à la grosse tête pour raconter l’histoire, il est normal que le temps et le lieu soient inexistants. On est dans le registre de l’imaginaire, dans la création pure.

Parutions.com : Pourquoi avez-vous choisi ce nom de plume, Mo Yan, qui veut dire « celui qui ne parle pas beaucoup » ?

Mo Yan : À l’époque de la révolution culturelle, lorsque j’avais vingt ans et que je recevais l’éducation de mes parents, il était dangereux de parler. Mes parents m’ont toujours dit de ne pas parler. Quand j’ai pris la plume pour écrire, j’ai repensé à cette éducation, à cette maxime que m’avaient inculquée mes parents. Ce nom, Mo Yan, est aussi une sorte d’auto-dérision.

Parutions.com : Est-ce qu’il y a un rapport entre vous et le personnage de Mo Yan dans le livre ?

Mo Yan : Oui, c’est moi, l’écrivain Mo Yan, mais celui qui est dans le roman n’est pas tout à fait moi non plus. Parfois, c’est moi, mais parfois je suis d’abord celui qui le décrit. Ce personnage me permet d’avoir beaucoup plus de liberté pour dire les choses. Quand les principaux narrateurs, «Visage bleu» et Ximen Nao, qui est devenu le bébé à la grosse tête, se trouvent en difficulté et ne savent plus comment continuer le récit, Mo Yan arrive pour le finir, mais la plupart du temps il est l’oreille. Quand il est là en train de raconter ce grand discours, c’est lui, dans le roman, mais c’est aussi moi comme écrivain. Sinon, il est cet autre, juste le personnage du roman.

Parutions.com : Les écrits attribués au personnage de Mo Yan dans le roman, comme Le Dit de l’âne noir, sont très drôles.

Mo Yan : Voilà, je poursuis ici ce mélange d’illusion et de réel, de faux et de vérité.

Parutions.com : Votre expérience personnelle pendant  »Le Grand bond en avant » et la révolution culturelle a-t-elle servi comme modèle pour ce qui arrive au personnages dans le roman ?

Mo Yan : Mon expérience personnelle coïncide en effet en partie avec le contenu du roman. Comme je suis né en 1955, j’ai commencé à apercevoir ce qui ce passait autour de moi vers 1960. En ce qui concerne les vies du cochon et du bœuf, disons que dans mon enfance, j’ai été amené faire paître des vaches et je me suis occupé des cochons, je suis donc lié à cela, j’ai connu cette vie dans mon enfance ! Mais il y a quand même une grande part d’imaginaire. Et malgré tout, la part autobiographique reste assez petite. Si vous alliez dans mon village, vous ne trouveriez même pas la grande rivière telle que je l’ai décrite. Et j’ai inventé aussi ce petit îlot au milieu de la rivière. Et la guerre, le combat, entre les humains et les sangliers, est une pure invention aussi, bien évidemment. Quant au fait que le personnage de Ximen Nao se transforme en différents animaux, cela introduit un élément relevant de la croyance, une dimension hyperbolique.

Parutions.com : Voyez-vous un rapport entre ce thème de la fantaisie, des rêves et des impressions, et le clair de lune, qui est une image récurrente dans le livre ?

Mo Yan : La lune est une métaphore, puisqu’en fait, à l’époque, on ne louait que le soleil, et le soleil représentait Mao Zedong. Et le soleil trop puissant vous brûle la peau… Le personnage de Lan Lian va souvent travailler non pas en plein jour sous le soleil mais le soir au clair de lune. Oui, pour moi, l’illusion est là, et la lune représente la part de fantaisie. La lune est quelque chose de très spécial, très beau. À la lumière de la lune, les choses sont comme véritablement éclairées.

Parutions.com : En Occident, la Chine est parfois vue comme un pays bouddhiste. Comment les Chinois percevraient-ils cet emploi humoristique de la réincarnation ? Seraient-ils offensés ?

Mo Yan : Non, le lecteur chinois ne va pas chercher à savoir… il voit qu’il y a une part d’exagération et une part de réel, et il ne va pas s’attarder sur cette question. Les lecteurs chinois sont informés du fait que la littérature est très diversifiée et que l’exagération fait partie de cela. Dès le début du roman, il est clair que je me suis démarqué du réalisme. Le lecteur ne s’inquiète pas si c’est vrai ou pas. Mon but fut de dépasser le réalisme primaire, d’aller au-delà, d’être un peu surréaliste parfois, pour pouvoir justement analyser et observer la réalité. En fait, il y a très peu de vrais adeptes du bouddhisme en Chine, pour répondre à la question ; donc, le fait de se servir de la réincarnation ne gêne pas du tout. Les adeptes du bouddhisme sont ceux qui ont lu les sutras, mais en Chine il y en a très peu. Les gens s’adonnent à des pratiques tout à fait simples.

Parutions.com : Tous les chapitres commencent avec deux phrases qui résument la section. Est-ce quelque chose de commun dans la littérature chinoise ?

Mo Yan : Autrefois, dans les romans classiques chinois, il y avait une catégorie de romans qui s’appelait des romans-chapitres et ils comportaient deux vers comme cela. Dans les romans classiques à chapitres, il s’agit d’une section de deux vers qui riment et qui sont en parallèle. Cela correspond un peu aux sentences populaires qu’on affiche. Par exemple, pour le nouvel an, on affiche deux lignes comme ça en parallèle.

Parutions.com : Une question pour vous, Chantal Chen-Andro [traductrice du roman] : le Chinois et le Français sont des langues très différentes, pourtant les poèmes dans le roman riment en Français, et d’ailleurs tout le roman sonne très bien et se lit facilement. Comment avez-vous réussi à faire cela ?

Chantal Chen-Andro : Par exemple, les deux lignes dont on vient de parler ne sont pas des vers, mais j’ai essayé de donner un rythme dans la traduction, de ressembler un petit peu à la tradition et au roman originel. Je traduis aussi beaucoup de poésie contemporaine chinoise. Et j’écris un peu… Ça fait partie du travail. Il faut rendre toujours le rythme. Quand le rythme est construit ainsi, avec des parallélismes, j’essaie de trouver des assonances et des sons qui riment. Mais ça fait partie de la traduction : il faut toujours rendre le texte. Pour moi ce n’est pas trop difficile.

Parutions.com : Mo Yan, comment préférez-vous écrire? Et combien de temps y consacrez-vous ?

Mo Yan : J’ai pris quarante-trois jours pour écrire ce roman, et je l’ai fait dans un endroit où l’on ne peut pas me troubler, avec mon épouse qui s’occupe de moi. J’écris au moins dix heures par jour et je dors, et elle s’occupe de moi pour le reste. Je suis plongé dans l’écriture.

Parutions.com : Votre écriture a-t-elle été influencée par des écrivains francophones ou anglophones ?

Mo Yan : Oui, j’ai eu des influences. On est toujours influencé par les autres, de toute façon. Mais il faut bien se diversifier, que votre écriture devienne votre propre chose. J’ai été influencé par Garcia Marquez et en Français j’ai lu Hugo, Balzac, Proust… C’est une nécessité pour tout écrivain de lire beaucoup, pour savoir ce que font les autres et comment. Vous avez l’impression que vous faites des choses nouvelles, mais non : d’autres font la même chose depuis longtemps. Dans ce roman, je sens quand même l’influence de Sartre, au niveau de l’ambiance du roman, avec ses pièces de théâtre surtout, Les Mouches et Les Mains sales. J’ai beaucoup lu Sartre qui fut traduit et introduit en Chine dans les années 80, et l’existentialisme était alors important pour la jeunesse. Je l’ai beaucoup relu.

Parutions.com : Quels sont vos projets en ce moment?

Mo Yan : J’ai un autre roman qui est quasiment terminé, et que j’essaie à présent d’achever, de corriger. Un nouveau roman donc.


Entretien mené en Chinois par Lisa Jones le 24 juin 2009. Interprétariat : Chantal Chen-Andro.

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de Mo Yan

Source : www.parutions.com

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