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Japon — Là où le cinéma donne des ailes aux petits vieux

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22.04.2009

Photo : Frantisek Staud
Photo : Frantisek Staud
En réalisant leurs propres comédies musicales, les habitants d’une commune de Hokkaido ont retrouvé le moral et la santé. Un exemple qui suscite l’intérêt dans tout le pays.

Le réalisateur a 79 ans, l’actrice principale en a 74 et le cameraman 88. Un groupe d’agriculteurs et de commerçants d’une moyenne d’âge de 76 ans a tourné trois comédies musicales en six ans. Ko, 83 ans, ancien chef des sapeurs-pompiers et représentant du groupe, s’est rendu à Tokyo, le 22 décembre 2008, pour y recevoir en habit de cérémonie traditionnel la récompense du ministre des Affaires intérieures et de la Communication. « C’est comme un prix Nobel ! Cela nous fera vivre encore plus longtemps ! Ici, tout le monde est ravi », explique l’un des membres du groupe.

Nous sommes dans la commune de Mukawa, située dans la partie méridionale de Hokkaido. Le décor est champêtre. Des rizières s’étendent de tous côtés et des vaches paissent le long des grandes routes. La commune a perdu 10 % de sa population en dix ans et ne compte plus aujourd’hui que 3 500 habitants, dont un tiers est âgé de plus de 64 ans. Mais l’histoire des comédies musicales a suscité la curiosité de beaucoup. « Pourquoi des vieillards qui étaient souvent malades se portent-ils aussi bien ? » Des scientifiques et des étudiants s’interrogent et y multiplient les visites.

L’idée de ces films, qui ont été projetés dans 232 salles de l’archipel, de Tokyo à Kagawa, dans une région reculée, est née du hasard d’une rencontre. Il y a sept ans, le réalisateur Yoichi Sai (59 ans) y est venu donner une conférence. « Est-ce que nous, les vieux, nous pourrions aussi tourner un film ? » a demandé quelqu’un dans la salle. « Bien sûr que vous pourriez. Tant qu’à faire, vous devriez même chanter et danser dans les rizières », lui a répondu le réalisateur. Celui qui a posé la question était Ko. Ainsi, Ko a joué le rôle d’un chef de bande de motards s’opposant à la fusion de sa commune avec l’agglomération voisine dans Ii jijii raidâ [Le gentil papy motard, un jeu de mot faisant référence au film américain Easy Rider], sorti en 2008.

Au début, son médecin le lui avait fortement déconseillé. Mais, avec le consentement de sa famille, il s’est fait opérer afin de se débarrasser de son lumbago chronique. Il est remonté sur une moto pour la première fois depuis quarante ans. Parfois, il ne parvenait plus à dire ses dialogues, gêné par son dentier. Se sentant responsable d’avoir lancé l’idée, il s’est forcé à réunir une équipe. Ancien électricien, il avait fait de nombreux dépannages dans les environs et il connaissait bien le caractère et le goût des habitants. « Avec son amour pour la mécanique, Hoshi est tout désigné pour tenir la caméra. Vous voyez qui c’est ? Ce cultivateur de soja de père en fils filme toujours les danses d’o-bon [fête des ancêtres] et les manifestations sportives. »

Le premier film, tourné en 2003, Tambo-de myujikaru [Comédie musicale dans les rizières], réunissait 125 habitants. Le tournage commençait chaque matin par la prise de la tension de chacun des participants. « Ta tension est plus élevée que d’habitude. As-tu pris des médicaments ? Quoi, tu es nerveux avant le tournage ? A ton âge… » Au fur et à mesure du tournage, qui a duré dix mois, une profonde amitié s’est nouée entre tous les participants. Agée de 82 ans, Tomi jouait le rôle d’une des « danseuses de la cuisine ». Elle est venue s’installer dans la commune en 2003 et avait alors peu d’amis dans le voisinage. Elle a peu à peu perdu l’habitude de se soigner. « De toute façon, je n’avais pas l’occasion de sortir », se souvient-elle. C’est sa fille (58 ans) qui l’a encouragée à participer au film. Depuis, elle est devenue enthousiaste au point de répéter sa chorégraphie même en faisant la vaisselle ou en prenant son bain. Désormais, ses journées sont bien occupées entre les voyages avec ses amis et le karaoké. « Je suis contente quand quelqu’un me tape sur l’épaule dans la rue et me demande comment je vais », explique-t-elle.

Masayuki, âgé de 78 ans, resté paralysé à la suite d’un infarctus cérébral, éprouve des difficultés à parler. Malgré une rééducation intensive, il avait du mal à dire correctement ses dialogues. Au bout de sept ou huit prises, quand enfin le réalisateur lui disait que c’était bien, tout le monde sur le plateau applaudissait avec les larmes aux jeux. « Le fait d’avoir un objectif les avait rendus étonnamment bien portants. Ils faisaient très attention à ne pas attraper de rhume, fortifiaient leur corps par des exercices et suivaient consciencieusement leurs séances de rééducation », raconte Takahiro Itsuki (44 ans), médecin du dispensaire que consultent la majorité des participants des comédies musicales. La responsable du maquillage, Asa, âgée de 79 ans, est une ancienne coiffeuse. Tombée malade à 50 ans, elle avait été forcée de fermer son salon et, depuis, elle était déprimée.
Quand on lui a demandé si elle pourrait faire des coiffures dans le style des années 1950 pour le film, l’idée qu’elle leur serait utile l’a motivée. Pour le troisième film, l’équipe comptait 350 personnes. Même un restaurateur d’une commune voisine est venu y participer.

Encouragées par l’expérience de Mukawa, des personnes âgées de la ville d’Obihiro [située également sur l’île de Hokkaido] ont également réalisé un film. « Nous connaissons les mêmes problèmes d’exode rural et d’affaiblissement de l’économie locale. La vitalité affichée par les habitants de Mukawa nous sert d’exemple », raconte, pour sa part, le responsable de la préfecture de Kagawa, qui organise une projection. Satoshi Hasegawa, professeur à l’université de médecine de Hokkaido, qui dirige une troupe de théâtre composée de « seniors » observe depuis cinq ans l’expérience menée à Mukawa. « Il suffit qu’une personne manque pour que le tournage n’ait pas lieu. Un des secrets de leur forme physique réside dans le fait qu’ils sont devenus indispensables à leur entourage », note-t-il.

L’aventure des personnes âgées de Mukawa est appréciée dans la mesure où elle contribue à réactiver la région et constitue un bon exemple de motivation pour les « seniors ». « Je n’ai pas pensé à tout cela. Réaliser des films est intéressant et je me suis bien amusé. C’est tout ! » explique leur scénariste, Saito, âgé de 65 ans. Voilà bientôt un an que la troisième comédie musicale est achevée. « Alors, la quatrième, c’est pour quand ? Si tu tardes trop, nous deviendrons tous complètement gâteux ! Ce sera alors trop tard ! » lui demande-t-on chaque fois qu’il rencontre un acteur dans la rue.


Source : www.courrierinternational.com (article de www.asahi.com)

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