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Torah, Bible, Coran – Les liens aux textes fondateurs

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Les liens aux textes fondateurs

Torah, Bible, Coran

Anne Zali

S’il existe pour ces trois monothéismes un socle commun fondé en Abraham, s’il arrive à leurs textes fondateurs de se revendiquer d’une même naissance extraordinaire et de devoir pareillement laisser la place au sillage d’une présence en gardant actif le lien avec leur parole originelle, si se pose pour chacun d’eux avec une égale acuité la question du « lieu » qui fait lien (est-ce plutôt le message, ou plutôt le messager ?), pour autant, chacun d’entre eux, ne serait-ce que parce qu’ils adviennent successivement, développe des relations particulières avec ses textes fondateurs.

La tradition du judaïsme

Selon la tradition du judaïsme, le texte fondateur, celui de la Torah révélé à Moïse, aurait été donné en deux fois : les termes du Livre sont d’abord dictés par Dieu à Moïse en présence du peuple assemblé (Exode, XXIV, 4), puis les « dix commandements » en « dix paroles » sont gravés à deux reprises du doigt de Dieu sur les tables de pierre sur le mont Sinaï. Ce texte, dans son contenu comme dans sa réalisation matérielle, est la marque tangible de l’Alliance contractée par Dieu avec son peuple aux termes de laquelle l’obéissance à des règles éthiques remplace les anciens sacrifices. Il fonde en même temps les bases de la relation à Dieu et les règles du vivre ensemble. Il est gravé dans la pierre et pourtant inachevé puisque Moïse reçoit en même temps la « Loi écrite » et la « Loi orale », ce qui signifie que le texte reçu est porteur de toutes les lectures qui, au cours de l’histoire, le développeront en des actualisations incessantes.

À l’image de l’écriture hébraïque (écriture consonantique) qui place l’animation du texte (par l’adjonction de voyelles permettant de le prononcer) sous la responsabilité du lecteur, le texte biblique est, dans la tradition du judaïsme, ouvert à des lectures infinies qui placent l’avènement de Dieu sous la responsabilité permanente du croyant. Le texte ne peut être qu’infini, son inachèvement constitue le trésor voilé d’une promesse qui accompagne le peuple dans sa marche. Ainsi les tables données à Moïse voyagent-elles à l’intérieur de l’Arche, retirées à la vue, mais garantes de la fidélité d’un Dieu lointain qui entre ainsi comme acteur dans l’histoire des hommes.

Dans la tradition chrétienne

Dans la tradition chrétienne, la naissance parmi les hommes de Jésus, « fils » et « Verbe de Dieu », situe le Christ à la place exacte du Livre comme Parole vive accomplissant l’Écriture qui le précède. Les Évangiles ne sont pas signés de la main de Jésus : tardivement rédigés à la fin du Ier siècle pour les besoins de la prédication, ils revendiquent le statut de témoignage, de mémorial à plusieurs voix portant la trace d’une présence qui s’est retirée à la vue. Leur écriture et le projet de rassemblement qui l’habite répondent au danger de la perte tout en ne cessant de réaffirmer la nécessité de revenir à travers la lecture du texte à l’intensité d’une Parole qui est nourriture (c’est le sens de la liturgie, proclamation de la Parole), et à travers le sacrement eucharistique au secret partagé de la Présence du divin parmi les hommes.

La « Révélation » chrétienne énoncée dans les Évangiles (dont le nom signifie « bonne nouvelle ») s’inscrit précisément dans le prolongement du judaïsme et de l’alliance mosaïque scellée au Sinaï ; le Christ issu de la lignée de David, qui en est la figure centrale, s’enracine dans l’attente messianique du peuple hébreu.

Mais l’irruption dans l’histoire du fils de Dieu crucifié et ressuscité opère dans cette alliance des bouleversements sans précédent : l’Incarnation (élaboration dogmatique ultérieure) donne un visage au Dieu caché dans la nuée de la tradition biblique (même si demeure en Dieu une part d’inaccessible, le Père n’étant visible qu’à travers le Fils) et l’Unité divine est habitée de trois personnes, le Père, le Fils et l’Esprit saint.

Enfin, la « royauté » du Christ ne s’accomplit pas dans la restauration de la monarchie davidique, mais sous les traits méconnaissables et énigmatiques du « Serviteur souffrant ».

À travers sa résurrection, la promesse de « salut » concerne désormais l’humanité entière, rendant inutile, selon la tradition théologique initiée par saint Paul, l’observance rituelle de certaines prescriptions énoncées par la loi mosaïque (la circoncision notamment).

Dans la tradition musulmane

Dans la tradition musulmane, le texte révélé à Muhammad dans la grotte du mont Hira est un texte dicté par l’Ange à partir d’un autre texte, inaccessible celui-là, le Coran incréé dont les Tables sont conservées dans les cieux. Son énoncé, qui arrive après les deux autres, a vocation conclusive (muslim, le terme arabe qui désigne le croyant « musulman », signifiant étymologiquement « le soumis », permet d’intégrer dans la nouvelle religion tous les anciens prophètes), il vient apporter un sceau ultime à toute prophétie, tout en accomplissant un retour absolu vers l’Origine, vers cet acte créateur qui place l’homme dans le souffle d’une respiration divine. Texte incantatoire révélé dans la fulgurance, il pulvérise le récit au profit d’une invitation répétée à l’adoration, invitation à se recevoir tout entier des mains du Créateur, à l’instar d’Abraham, père du monothéisme et premier muslim, premier à s’être absolument abandonné à la toute-puissance de la miséricorde divine (l’islam, dont le nom signifie « soumission », est sans doute la seule religion qui tire son nom d’une posture, celle d’un abandon sans réserve à Dieu).
La « Révélation » coranique est intimement liée à la langue arabe : « En vérité voici la Révélation du Seigneur des mondes en langue arabe claire : l’Esprit fidèle l’a descendue sur ton cœur, pour que tu sois d’entre ceux qui avertissent les hommes » (Coran, XXVI, 192-195). Elle n’en revendique pas moins une vocation universelle.

Le Coran inscrit le croyant dans une géographie sacrée orientée vers La Mecque et non plus vers Jérusalem, organisant ainsi une polarisation de l’architecture religieuse et de tous les actes du culte vers la Ka’ba.
Il reprend nombre de personnages des traditions précédentes tout en proposant des réécritures singulières. Il considère Jésus comme un prophète unique, Parole émanant de Dieu, mais refuse l’idée de sa filiation divine et s’élève contre l’affirmation trinitaire considérée comme un retour « associationiste » au polythéisme.

Médium mystérieusement flottant, l’écriture, lorsqu’elle est investie de cette impossible injonction de transporter la parole sacrée, se fait Écriture majuscule, refermant autour d’elle les murailles sacrées du Livre, comme pour mettre à l’abri le précieux héritage. Il arrive alors parfois que, pour protéger le texte de toute trahison, elle le mette tellement hors d’atteinte qu’il en devienne inaccessible, réservé à ceux-là seuls qui savent en faire l’exégèse.

Surmonter les pièges de l’écriture

Toute religion du Livre doit surmonter les pièges que lui tend l’écriture qui fixe et fige une révélation reçue dans le frémissement, arrête et pétrifie l’élan qui l’a fait naître à travers les chemins détournés de l’exil. Toute religion du Livre a donc nécessité de faire retour vers la vibration de son origine, non pour y découvrir le texte d’un « original » qui serait l’exact démoulage de la Parole divine, mais pour y dégager, à travers le foisonnement irrépressible des premiers textes, une ouverture aux souffles des pluriels, pour y respirer, dans l’aimantation de l’Un, le bruissement du Multiple.

Anne Zali, conservateur en chef, responsable du service de l’action pédagogique, BNF
Source : expositions.bnf.fr

Livres de Parole. Torah, Bible, Coran
180 pages (20 x 27 cm)
Environ 140 illustrations en couleurs
Edition Bibliothèque nationale de France
Prix : 39 €


Bibliothèque nationale de France – site François-Mitterrand
Quai François-Mauriac – Paris XIIIe
Métro : Bibliothèque – Quai de la Gare

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