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Les Algériennes, la Lutte – partie 1 : Les prémisses

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Les Algériennes, la lutte

Marie-Victoire Louis – 1982


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Retrouvez l’ensemble de ce dossier

I. – LES PRÉMISSES : L’ÉMERGENCE D’UN MOUVEMENT DE FEMMES NON ORGANISÉES 1 – La création de commission de femmes travailleuses à l’université
2 – La réaction des femmes contre l’interdiction de sortie du territoire; le collectif femmes de l’université
3 – L’autonomie des femmes face aux groupements d’opposition
II. – LA LUTTE CONTRE LE CODE DE LA FAMILLE 1 – Le constat de carence de l’UNFA
2 – Le collectif des femmes et les manifestations de femmes contre le projet de code
3 – Les composantes du mouvement de lutte
4 – Elargissement, poursuite et succès de la lutte

Les Algériennes, la lutte – partie 1
Les Algériennes, la lutte – partie 2
Les Algériennes, la lutte – partie 3
Les Algériennes, la lutte – partie 4


Un voyage encore à Alger. Et toujours l’impression, mais chaque fois plus dense, plus massive, plus douloureuse aussi que dans ce pays les femmes s’épuisent, dans la gestion d’un quotidien insoutenable, dans l’exclusion et la violence, à supporter un monde dont elles sont à la fois les piliers et les victimes. La même impression mais cette fois encore plus tranchée, plus radicale. La lutte est passée par là : voilà que tout ce qui était enfoui, toutes les humiliations intériorisées, les brimades assumées se sont un jour transformées en lutte, en mouvement actif de refus. Et là, la vérité de la société algérienne a éclaté : les femmes ont mis en crise cette société, non parce qu’elles étaient organisées, non parce qu’elles avaient un programme défini mais du fait qu’elles opposèrent, dans la rue, simplement et profondément, l’inhumanité fondamentale de leur condition à la condition inhumaine du monde des hommes. En ce sens, la lutte des femmes fut portée au cœur même du politique. Non pas en tant qu’elles acceptaient de dialoguer et de contester le discours dominateur masculin, tel qu’il s’étale, avec sa brutalité nue dans le projet de Code de la famille, mais justement parce qu’elles minèrent ce discours de l’intérieur et de l’extérieur en refusant de le concevoir comme débat simplement juridique et en le révélant surtout comme forme du pouvoir – du pouvoir des hommes sur les femmes en Algérie, aujourd’hui, en 1982.

Jamais je n’avais aussi profondément ressenti, autant qu’à travers les traces encore chaudes qu’avait laissées cette bataille autour du projet de Code de la famille, ce que représente en Algérie la séparation, le fossé, entre le monde des femmes et celui des hommes. Certes, il ne faut pas généraliser. Mais la lutte restituée dans les pages qui suivent, à travers l’expérience encore brûlante de celles qui l’ont faite, atteste de la profonde blessure qui sépare ces deux mondes.

LES PRÉMISSES :

L’ÉMERGENCE D’UN MOUVEMENT DE FEMMES NON ORGANISÉES

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Avant même l’annonce officielle en septembre 1981 du dépôt par le gouvernement d’un projet de statut personnel sur le bureau de l’Assemblée populaire nationale – début de la lutte – deux événements avaient montré d’une part la réelle capacité de lutte des femmes et d’autre part leur volonté d’autonomie par rapport aux forces politiques et syndicales organisées, qu’elles soient du pouvoir ou de l’opposition.

1 – La création de commission de femmes travailleuses à l’université

En février 1979, El Moudjahid annonce qu’une commission au ministère de la Justice avait été instituée pour rédiger l’avant-projet de code de la famille. À ce moment-là, dans certains secteurs, et notamment dans le monde du travail mais aussi dans l’université, des femmes se sont inquiétées et ont tenté au niveau de l’UGTA1 de constituer des sortes de commissions de femmes travailleuses qui ont soulevé et posé ce problème.

Le 8 mars 1979, une assemblée générale réunissant deux cents femmes2 s’est tenue à l’Union territoriale d’Alger-centre lors de laquelle une motion sur le code de la famille est rédigée et portée quinze jours plus tard à M. Demène, alors secrétaire général de l’UGTA, et, ultérieurement au conseil national de l’UNFA3 par l’intermédiaire de sa secrétaire nationale, Mme Djeghroud. Dans cette motion, les femmes demandaient à connaître la composition de cette commission, ce qui s’y faisait, ainsi qu’une participation à la rédaction de l’avant-projet. Aucune réponse ni de l’UGTA, ni de l’UNFA n’a été faite à cette demande.

Ce qui est important dans cet événement c’est la volonté des femmes de l’université de construire une structure, un lieu autonome de femmes : « Ça a duré des semaines la négociation avec syndicat.. sur la possibilité de créer une commission de femmes travailleuses de l’université… parce que nous étions toutes identifiées comme n’étant pas de la même mouvance que les gars du syndicat de l’Université. Nous avions fait le pari qu’il y avait une possibilité… non pas le pari… nous étions acculées aussi puisqu’il n’était pas possible de prendre la parole, d’avoir une salle ou quoi que ce soit si on n’avait pas une structure. Ceci étant, cette commission, on l’a décidée toutes seules quasiment, pas avec le syndicat… qui n’a pas pu nous dénoncer parce qu’on était quand même des travailleuses de l’Université et en même temps il ne nous a pas du tout encouragées. » (Une participante)

Cette commission décide d’organiser trois jours de réflexion où il « a été possible immédiatement de parler de vie réelle, de nécessité de changements… de se poser des questions sur les façons de changer la vie. Ces trois jours nous ont permis de savoir qu’on pouvait parler sans qu’on nous tabasse, sans qu’on nous ramasse. On faisait le test de ce qu’on avait en face, de l’environnement dans lequel on était. On était sorties de nos maisons, on commençait à tâtonner entre nous. »

Dans la foulée, trois autres journées de travail sont aussi organisées par des universitaires d’Oran.

2 – La réaction des femmes contre l’interdiction de sortie du territoire; le collectif femmes de l’université

En janvier 1981 est mise en pratique une mesure visant à interdire la sortie du territoire des femmes d’Algérie. « À ce moment-là, il y a eu des grands remous un peu partout… Mais, nous basant sur notre expérience passée et sur le fait que des embryons d’organisations indépendantes sans noms précis avaient été créés – même s’ils n’avaient pas subsisté, des femmes commencent à se réunir sur cette question-là.  »

C’est ainsi que le Collectif femmes d’Alger qui ultérieurement prendra en charge la lutte contre le code de la famille est né. « Il y avait eu un précédent – un ou deux étés auparavant – où on arrêtait et on refoulait des femmes à l’aéroport, jusqu’à y compris des femmes qui partaient en mission ! Les femmes ne pouvaient plus voyager seules et des centaines et des centaines d’entre elles ont été refoulées. Quand on demandait le texte, ils étaient incapables de le fournir, il n’y avait pas de texte… Seules existaient sans doute des instructions au plus haut niveau, celui des flics et de la DGSM4.

Deux assemblées générales d’environ huit cents femmes se réunissent le 5 et le 8 mars à l’université d’Alger, organisées par un Collectif de femmes qui ne revendiquaient aucun ‘chapeau’, ni syndical ni politique.
À l’assemblée générale du 5 mars, une pétition est signée exigeant le droit à la libre circulation de tous les citoyens et donc des femmes; par ailleurs, il est décidé d’envoyer un certain nombre de délégations auprès des autorités pour dénoncer ces discriminations «révoltantes ».

Le ministre de l’Intérieur reçut quatre femmes et après avoir reconnu que de telles pratiques étaient anticonstitutionnelles5, affirma qu’aucun texte n’existait en la matière.

Certaines des femmes ayant demandé un démenti écrit, celui-ci fit valoir ‘l’équivalence des formes’ et déclara : « Il n’y a pas de texte écrit qui dise que les femmes sont interdites de sortie du territoire, je ne peux donc faire un texte écrit dénonçant un texte qui n’est pas écrit… mais cependant je m’autorise à ne pas faire quitter le territoire à des personnes qui ont des dossiers de police. »

À la sortie de la délégation, les divergences éclatent entre celles qui considéraient qu’entériner que l’on arrête à la frontière ceux et celles qui avaient un dossier de police et que faire référence à la constitution, c’était rentrer dans la logique du pouvoir. Et les autres qui considéraient que si, dans la constitution, il existait un article qui pouvait être utilisé par les femmes, il devait l’être et qu’enfin, il était logique qu’un ministre de l’Intérieur fasse valoir des actes de simple police, le problème essentiel étant celui de la discrimination sexuelle sur lequel elles avaient obtenu des garanties orales.
Le communiqué rédigé à la suite de cette réunion exprime des positions qui déjà commençaient à ne plus être unitaires.

Le 8 mars, nouvelle assemblée générale a lieu. Il s’agissait de rendre compte des démarches effectuées par les femmes auprès des autorités mais aussi de se mettre d’accord sur le principe d’une plate-forme d’action sur le statut personnel dont à nouveau on commençait à reparler, sans en connaître autre chose que des rumeurs.

Un petit groupe de femmes – qui avaient néanmoins pu se procurer un avant-projet du statut « par un membre du gouvernement » décide – après l’avoir fait tirer clandestinement à 50 exemplaires – de le distribuer, « moins pour informer, parce que avec 50 exemplaires, ne peut pas vraiment informer, que pour dénoncer l’anti-démocratisme du régime par un acte concret. »

Au cours de cette assemblée générale, deux courants apparaissent, celui voulant dégager une plate-forme d’action  » parce qu’on ne peut pas réunir huit cents personnes en AG tous les mois »et celui émanant du bureau de l’AG tenu par les femmes du Collectif de l’Université: celles-ci proposant de sortir dans la rue protester contre l’interdiction de sortie du territoire faite femmes. Un premier vote dans l’AG décide, majoritairement, de sortir dans la rue tandis qu’un groupe de femmes s’y oppose en arguant que cela ne correspondait à rien dans le mouvement des femmes, qu’elles se serait retrouvées au maximum 50 ou 100, que les femmes venues à l’AG n’étaient pas venues pour cela, que le mot d’ordre au nom duquel on voulait nous faire sortir : « l’interdiction de sortie du territoire des femmes» n’avait plus d’objet et qu’enfin ce serait organiser leur rupture avec toutes les autres femmes.

Dernier argument : « Il suffisait aux flics de ramasser cinquante femmes, de photographier les passeports avec le nombre de tampons de visas de sortie, de les montrer à la télé pour nous couler définitivement… Quelle catégorie sociale de femmes sort autant que nous – et seules – à l’étranger ? Aucune. C’était alors montrer aux autres femmes : cela ne vous concerne pas, elles veulent sortir, elles en ont les moyens. »

En définitive, les femmes ne sont pas sorties manifester dans la rue, mais la revendication était déjà posée. Pour les unes, ce 8 mars fut une grande victoire parce qu’il avait sensibilisé de nombreuses femmes et établi un rapport de forces en leur faveur, et pour les autres, ce 8 mars, par les dissensions qu’il avait révélées, avait discrédité le mouvement.

3 – L’autonomie des femmes face aux groupements d’opposition

Un certain nombre de femmes du Collectif – qui s’étaient notamment opposées aux groupes organisés du pouvoir ou d’opposition – avaient établi comme principe que chacune faisait les analyses politiques qu’elle désirait à la seule condition qu’elle ne soumette pas le Collectif à la discipline de son parti.
Certes, cette position n’était pas intégralement partagée, mais elle représentait néanmoins une rupture dans les pratiques militantes.
De même, revendiquaient-elles, que toutes les décisions partent des AG : « Ça prend plus de temps peut-être, ça va infléchir, peut-être ralentir le mouvement, mais c’est la seule voie. Sinon, ça va être comme on fait depuis des années à la Fac, dans le monde politique en Algérie, c’est-à-dire des petits comités qui fonctionnent abstraitement, qui parlent au nom d’ouvriers qu’ils n’ont jamais vus et qui s’érigent en lieu de parole, en lieu et place de ceux dont ils prétendent rendre compte des problèmes. »

Mais alors même que des femmes proposaient de manifester dans la rue, la capitale et la Kabylie étaient touchées par des manifestations visant à obtenir la libération des étudiants Kabyles encore détenus. Si certaines femmes se sentaient parties prenantes des deux combats, d’autres, tout en se déclarant solidaires du Collectif culturel pour revendiquer la démocratie et dénoncer la répression6 refusaient de se soumettre aveuglément et de jouer, une fois encore, le rôle d’appoint.

« Moi, la tradition berbère – dit l’une d’elles – je suis bien placée pour la connaître et pour savoir ce qu’elle a réservé aux femmes, en tout cas en Kabylie. »

Fait révélateur : au cours d’une assemblée devant la bibliothèque Universitaire, une marche avait été décidée sur le rectorat où le recteur avait accepté de recevoir une délégation d’étudiants : « Brusquement, nous voyons une délégation composée de huit personnes, sept hommes et une fille, elle aussi membre du Collectif [culturel]. Alors, on a commencé à crier en disant que ces types qui venaient de tenir un meeting de deux heures sur la démocratie et qui nous empêchaient de passer sous prétexte qu’il y avait une femme qu’ils avaient désignée, ne nous laissaient pas exprimer nos revendications. Alors, on a fait envoyer un message au rectorat en disant que les femmes – puisqu’il en était ainsi – voulaient être reçues toutes – en tant que Collectif et non pas en tant que huitième membre désigné par un monsieur qui était devant la porte. Alors là – bien sûr – ces messieurs nous ont traitées de sexistes primaires et on a fait notre délégation quand même. On a vu le recteur qui nous a accordé ce qu’il avait accordé aux autres collectifs, c’est-à-dire un droit de réunion reconnu par l’administration. Bien sûr, il avait aussi trouvé la partie belle pour continuer la division… »

Ces femmes donc deviennent parties prenante des luttes politiques en Algérie, revendiquent dorénavant le droit d’être traitées sur un pied d’égalité et refusent de laisser la solution de leurs problèmes aux mains des hommes. Comme l’écrivait une lectrice d’El-Moudjahid : « Si les femmes doivent passer par les hommes pour régler leurs problèmes, elles ne seront jamais que des ombres »7.

La lutte des femmes ne peut plus dorénavant être présentée comme un problème second, hiérarchiquement dépendant de la solution du problème politique.


Source :www.marievictoirelouis.net

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