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Rencontre au Sommet entre Benoit XVI et 29 Représentants qualifiés du Monde musulman

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Le Figaro – 03.11.2008
– Envoyé spécial au Caire et à Rome, Jean-Marie Guénois


Le Pape lors de son discours de Ratisbonne, le 12 septembre 2006. Un passage sur le prophète Mahomet avait enflammé le monde musulman. Crédits photo : AP
Le Pape lors de son discours de Ratisbonne, le 12 septembre 2006. Un passage sur le prophète Mahomet avait enflammé le monde musulman. Crédits photo : AP

À Rome, une rencontre au sommet entre l’Église catholique et l’islam va tenter pendant trois jours de solder la crise ouverte, il y a deux ans, par le discours du Pape à Ratisbonne.

C’est sans doute la blessure la plus vive du pontificat de Benoît XVI. La crise ouverte avec le monde musulman à Ratisbonne, en Allemagne, le 12 septembre 2006, n’est toujours pas refermée. Le premier «forum catholique-musulman» de trois jours, qui s’ouvre demain au Vatican, pourrait toutefois adoucir le mal.

Il y a deux ans, le Pape prononçait un discours académique devant ses anciens confrères universitaires dans la faculté où il avait enseigné. Il traitait de son thème favori, les relations entre la foi et la raison. Dans son introduction, le Pape s’appuyait sur une citation de l’empereur byzantin, Manuel II Paléologue. Une phrase, datée de 1391, «étonnamment abrupte» précisait alors Benoît XVI : «Montre-moi donc ce que Mohammed a apporté de neuf, et alors tu ne trouveras sans doute rien que de mauvais et d’inhumain, par exemple le fait qu’il a prescrit que la foi qu’il prêchait, il fallait la répandre par le glaive.»

Noyée dans le contexte de la conférence et de ce voyage du Pape en Allemagne, cette citation passa tout d’abord inaperçue. Pendant 48 heures… avant de revenir en boomerang des États-Unis et enflammer, d’un jet, le monde musulman. Le dimanche 17 septembre, une religieuse catholique était tuée en Somalie, six églises étaient endommagées dans des pays arabes, la plupart des pays musulmans engageaient des protestations diplomatiques contre le Saint-Siège.

«Quelque chose de grand»

Depuis Castel Gandolfo, le Pape, accablé, tentait ce même 17 septembre d’éteindre l’incendie. Lors du rendez-vous dominical de l’Angélus – traduit exceptionnellement en arabe – il se disait «vivement attristé» par l’ampleur des réactions. En vain il insistait : la citation qui avait mis le feu aux poudres «n’exprimait en aucune manière (sa) pensée personnelle».

Ils viennent donc de loin, la poignée de mains et les discours que le Pape devrait échanger, ce jeudi, à Rome, avec 29 représentants qualifiés du monde musulman. Aux côtés du même nombre de représentants du monde catholique, ils travailleront sur le thème «Amour de Dieu, amour du prochain», avec deux chapitres, «fondations théologiques et spirituelles» et «dignité humaine et respect mutuel».

Une telle réunion suffira-t-elle à rétablir un climat de confiance ? Sans doute pas au niveau populaire mais peut-être chez les élites. «J’attends quelque chose de grand», observe le Dr Ahmad Mohammad al-Tayeb, président de la prestigieuse université al-Azhar, fondée en 969 au Caire, une référence dans le monde sunnite. Cet intellectuel pense toujours que le Pape aurait dû s’excuser parce qu’il «n’avait pas le droit de parler d’une aussi mauvaise façon de la foi d’un milliard et demi de musulmans. Il les a touchés sans raison. Benoît XVI aurait pu éviter cela et parler du respect et de l’amour entre chrétiens et musulmans comme le faisait le pape précédent». Mais, corrige-t-il, «l’histoire est passée, on a oublié, c’est fini».

Ce professeur, ancien grand mufti d’Égypte, était aussi l’un des 38 cosignataires d’une lettre ouverte, un mois après la crise de Ratisbonne, adressée par des responsables musulmans à Benoît XVI. Cette missive fut complétée, un an plus tard, par une seconde lettre signée cette fois par 138 dignitaires, de 43 nationalités, et adressée à tous les responsables des Églises chrétiennes. Sans ces deux lettres, la réunion de cette semaine n’aurait jamais eu lieu. La philosophie de ces deux documents était de proposer un accord «sur ce qui nous est commun», à savoir les fondations communes des deux religions : «l’amour du Dieu unique et l’amour du prochain». Avec cet enjeu : «l’avenir du monde dépend de la paix entre musulmans et chrétiens». Vaste programme.

«Réciprocité» de la liberté religieuse

La réunion de cette semaine entre théologiens de haut vol va s’y attaquer sous la responsabilité du cardinal français Jean-Louis Tauran, président du conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux, chargé entre autres du dialogue avec l’islam.

Ces trois jours romains auront-ils un impact sur un monde musulman très divisé ?
Thomas Pierret, chercheur à l’université de Louvain, décortique, dans une remarquable analyse publiée par la revue Esprit, la représentativité des 138 signataires. Il met en évidence la matrice jordanienne – l’Institut royal Al al-Bayt pour la pensée islamique, une fondation jordanienne sous la tutelle de la famille régnante – de l’initiative guidée par une volonté de dialogue mais aussi par un objectif interne à l’islam : «Par cette main tendue vers le christianisme, écrit-il, lesdits acteurs se posent en concurrents crédibles de la nébuleuse des Frères musulmans, qui sous l’égide du cheikh Youssef al-Qardawi a pris une avance certaine en termes de représentation de l’islam auprès du monde occidental.»

Se pose aussi la question de l’opportunité d’une telle rencontre pour l’Église catholique. Côté musulman, l’attente d’une discussion théologique est forte. Mais de part et d’autre, l’idée d’une «théologie des religions», convergente, n’est pas à l’ordre du jour. Le souci dominant, notamment depuis l’arrivée de Benoît XVI, est plutôt dicté par la «réciprocité» de la liberté religieuse pour les chrétiens dans les pays musulmans. La méthode choisie est donc celle d’un dialogue vigilant.

Rome a aussi d’autres fers au feu, notamment un rapprochement prometteur avec l’Arabie saoudite. Mais, après Ratisbonne, l’Église catholique sait devoir éviter la «problématique de la confrontation». On le sait à Rome, ce serait, pour les chrétiens, tomber dans un double piège : faire le jeu de l’islam politique, qui n’attend que cela ; être perçue dans le monde musulman comme une alliée inconditionnelle de l’Occident, ce qu’elle refuse.


Source : Le Figaro

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