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L’Amnésie de la Chine

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CHINE. L’AMNÉSIE.

Jean-Paul Loubes. Architecte, anthropologue.


« Tant de gens écrivent sur la Chine, qui n’en connaissent rien, que je n’ai pas cru trop indiscret de me substituer aux sinologues, dont le savoir, hélas, reste confidentiel, confiné aux revues savantes ».


(Etiemble, Le nouveau singe pèlerin, Gallimard, 1958)

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Prologue.

Il y eut cette mission au Xinjiang en septembre 2007, avec Thierry. Un mois de terrain dans le Taklamakan, à roder d’un tombeau de saint à une madrasa, d’un khanaka soufi à une tombe bouddhiste. Démêler les fils d’une histoire, qui commence avec les chamanismes, conjugue sur les mêmes sites les traces du manichéisme et du bouddhisme, puis du nestorianisme avec un zeste de zoroastrisme et enfin l’islam soufi, islam chamanisé à moins que ce ne soit un chamanisme islamisé ? Une dernière couche plus récente, last but not least, la civilisation du tourisme. Dans un empilement des cultures humaines, des philosophies et des religions sur les mêmes sites, s’appuyer sur des traces et indices matériels, faire des rapprochements de relevés dessinés, interroger les toponymies qui recèlent tant d’informations. Dresser une carte de cette géographie sacrée dont parlait Aurel Stein. Renouer quelques fils de l’aventure des cultures humaines.

En un mot : de l’archéologie pour élucider quelques énigmes.

Ecrire là-dessus, c’était un bon sujet.

J’aurais pu tenter une sorte de rapport de fouilles bien ficelé, façon « Chine, la grande statuaire » de Victor Segalen. Mais il n’est plus possible de faire semblant. De faire comme si de rien n’était. La sinisation accélérée du Turkestan chinois, j’y assiste depuis vingt ans. « L’architecture des oasis » était mon sujet de recherche, mon fonds de commerce. Puis, d’année en année, le sujet a glissé. Il est devenu « la destruction des oasis ». Vous voyez la nuance ? Maintenant que les villes-oasis sont détruites, il n’y a plus de sujet. Alors je fais de l’archéologie. C’est suffisamment grave pour que je porte mon regard plus loin en arrière.

A propos de la Chine, « Le malaise subsiste » ainsi que l’a dit Jean-François Billetter. Et il ajoute « Selon moi, ce malaise tient à ce que certaines choses ne sont pas dites ».

Alors, je voudrais les dire.

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AUJOURD’HUI LA CHINE

Il est assez difficile de libérer la pensée hors d’un cénacle de sinologues informés. La pensée commune répugne à entendre parler de sujets qui fâchent. Qui fâchent qui ? Les chinois bien entendu. Et les journaux le savent bien qui cantonnent leurs titres à « la sagesse séculaire de la Chine », ou aux « ressources cachées de la pensée chinoise » ou encore légendent une photo représentant les adeptes du tai-chi sur fond de tours du XXIe siècle à Shanghai : « Quand l’art de vivre chinois se mêle au développement économique ».

Ce ne sont là que fades politesses qui n’engagent pas la pensée.

Je ne sais pas ce qu’est un spécialiste. Il paraît que je le suis devenu à propos de la Chine. Je veux bien. C’est vrai qu’à ce pays j’ai consacré plus de vingt ans de recherches, que j’y ai des amis et une partie de moi-même. Des choses qui se sont forgées dans les nuits de trains en hard sleeping, dans la poussière des déserts, dans les maisons aux toits de terre ou dans les villes lumineuses qui étirent leurs aiguilles de diamant vers des ciels lourds de poussières de charbon. J’aime ce pays. Je suis prêt à soutenir qu’il y a chez les poètes T’ang et Song des gens de la trempe de Rimbaud ou de Verlaine. J’ai consacré trois livres à essayer de dire ce que j’avais compris. On ne fait pas tout cela si l’on n’aime pas la Chine et les Chinois.
Pour autant, je ne suis pas un fétichiste de la Chine éternelle et encore moins de la Chine contemporaine. Je sais d’ailleurs que c’est la même. Il m’est donc difficile de me joindre aux concerts d’admirations, de louanges qui montent de partout. C’est bien pour cela sans doute qu’il m’est devenu maintenant impossible de parler de la Chine seulement d’un point de vue d’anthropologue et que dans mes propos s’insinue une part l’indignation devant l’impossibilité de renverser un épisode de l’histoire et le mythe qui y est attaché.

« La différence entre Hitler et Mao c’est que de nos jours, plus personne ne défile devant le portrait d’Hitler ». Il est des formules-choc qu’il serait trop facile de ranger dans la catégorie des provocations. Celle-ci résiste bien à un tel classement hâtif. Les chiffres d’abord, qui ne permettent pas de dire qu’il y a exagération. La froide et terrifiante épreuve des chiffres. Avec à son actif 6 millions de morts, Hitler figure en piètre position au palmarès des grands massacreurs de peuples. Avec à son actif 70 millions de victimes, Mao arrive loin devant dans les hécatombes du XXe siècle. Sur ce dernier chiffre s’accordent aussi bien ses biographes Jung Chang et Jon Halliday , que Jean-Luc Domenach ou Simon Leys . Tch’en Yi-tseu estime à quatre-vingt millions le nombre des victimes de Mao de 1949 à 1976 . Les historiens montrent maintenant que ces purges massives ont commencé dès 1930. Voilà pour les chiffres.

Il y a ensuite la question du défilé devant le portrait du leader. C’est vrai que, de par le monde, quelques nazillons doivent bien rendre des hommages au führer dans l’intimité de leurs appartements ou de leurs salles de réunions. Mais cela n’a pas lieu à Berlin devant les caméras des télévisions du monde entier. Par contre, les sportifs du monde entier seront à Pékin pour les Jeux Olympiques de 2008. Le monde entier aura déployé ses caméras pour que le plus grand nombre de terriens puisse assister place Tien An Men, sous le regard délavé de Mao ravivé pour l’occasion, à la glorification d’un régime qui n’a pas démaoïsé le moins du monde, qui maintient auprès de son peuple une falsification de l’histoire entraînant une amnésie proportionnelle à la dimension de l’holocauste qu’il tient secret. Car il s’agit bien du sacrifice d’un peuple sur l’autel d’une révolution qui, ainsi que Mao l’a un jour déclaré, justifiait s’il le fallait, la mort de la moitié du peuple chinois.

Il est temps de bousculer le présent. La Chine éblouit nos contemporains. Cinéma, metteurs en scène et leurs belles égéries, mouvements dans le domaine des arts, découverte de nouveaux écrivains, et bien entendu, l’extraordinaire développement économique avec des taux de croissance jamais vus chez les économistes qui auscultent la planète. Shanghai, le plus grand chantier du monde où tout architecte un peu international rêve de construire une tour. Dernière extase promise : les Jeux Olympiques de Pékin. Ils coûteront 30 milliards d’euros ce qui ridiculise ceux d’Athènes où la dépense n’a été que de « seulement » 7 milliards d’euros !
Les chinois sont bien les inventeurs du feu d’artifice. Cependant, ce tableau d’une modernité étincelante contraste autant avec la raideur des impeccables alignements des délégués aux Congrès du Parti Communiste Chinois, qu’avec les rapports annuels d’Amnesty International ou des Ligues de Droits de l’Homme. Ces évocations refroidissent l’enthousiasme et l’émerveillement. S’y ajoutent quelques signes divers qui, au plan international, gâchent ce beau bouquet. Signes épars mais que quelques analystes commencent à regrouper en une sorte de galaxie d’évènements un peu inquiétants : Chine, Afrique, Birmanie, Corée du Nord, compétition économique à base de yuan sous évalué et de bas salaires, perspective d’une confrontation avec les Etats-Unis car tous les indicateurs indiquent que les deux pays sont engagés dans une trajectoire de collision.

Entre deux bouquets du feu d’artifice, quand se dissipe le rideau de fumée, ici et là l’inquiétude se fait jour chez les plus attentifs observateurs.

Il va falloir sacrifier les clichés. Les plus tenaces : les chinois sont d’excellents cuisiniers et ils ont fourni les bataillons de marmitons et de blanchisseurs lors de la Ruée vers l’or, dans l’Ouest américain. (Voir Jack London). Les plus anciens : les Chinois sont des sages contemplatifs qui passent leur temps à méditer devant des paysages de Montagnes et Eau (Shan Shui). Tout n’est pas faux dans les clichés mais ils occultent ici un épisode dévastateur qui est passé sur ce pays. C’est cet épisode qu’une étonnante amnésie a dilué dans l’oubli.

L’AMNESIE

Elle est d’une double nature. Une amnésie intérieure où le récent passé maoïste est occulté et falsifié et une amnésie extérieure que traduit l’étonnante indulgence ou naïveté dont fait preuve la conscience internationale face à la réalité et à la nature du pouvoir chinois.
L’amnésie intérieure.

Les jeunes chinois d’aujourd’hui ignorent tout de l’histoire récente de leur pays. L’ouverture de la Chine au monde n’y a rien changé. Les ouvrages que nous citons tout au long de ces lignes, les biographies de Mao Tsé Toung dont nous faisons état, sont disponibles dans les bibliothèques du monde entier. Aucun des étudiants chinois que je connais n’y est allé voir. La question que nous renvoie ce tabou – et qui empêche d’aller voir – est une autre histoire, et nous ne pouvons l’aborder ici . Les statues du grand timonier n’ont pas été déboulonnées, comme dans d’autres pays celles de Staline, d’Enver Hodja ou de Saddam. Elles se dressent toujours comme l’axis mundus sur les places de Kashgar, de Hotien et dans tant d’autres villes. Mythe imposé non seulement aux Chinois mais aussi aux Ouïgours du Xinjiang, aux Tibétains et aux Mongols. Mao est la figure phare et, dans ce pays qui décline les objets dans une sorte d’emboîtement du même, du plus grand au plus petit, du macrocosme au microcosme, l’effigie de la pop-star est érigée à grande échelle au centre sublime de l’Empire du Milieu en sa capitale, et pend, miniaturisée aux rétroviseurs des taxis de Pékin.
Simon Leys, dans son essai fameux Les habits neufs du président Mao, a des mots terribles que je demande à ceux qui vont aller en Chine d’avoir à l’esprit, lorsqu’on leur fera visiter ces petits et grands Disneyland à usage des tours opérateurs. Je cite Simon Leys : « La Chine est aujourd’hui une nation décervelée. Quel peut encore être l’avenir d’un grand pays en voie de modernisation après une pareille lobotomie ? » C’est Czeslaw Milosz, Prix Nobel de littérature, qui a préfacé les Essais sur la Chine de Leys. (Milosz a écrit un livre magnifique, La prise de pouvoir, et il sait de quoi il parle). Voici ce qu’il dit de Leys : « Comme il aime et respecte passionnément la culture chinoise et le peuple chinois, il démolit cruellement les mythes que l’Occident avait édifié au sujet de la Chine contemporaine ». Je n’ai pas d’autre but dans ces lignes que de travailler à cette démolition cruelle, même si mes propos n’ont pas le don de flatter les belles âmes des politiciens ou hommes d’affaires, sinophiles ou sinologues autoproclamés après deux ou trois voyages sur la Grande Muraille ou au tombeau de Qin Shi Huangdi.

Pourquoi ce retour sur cinq décennies de braises maintenant révolues puisque la Chine marche vers le XXIe siècle ? Parce que sur ces années de plomb ont grandi les générations qui sont aujourd’hui dans la vie active chinoise, aux commandes de l’Etat, des entreprises et que les générations actuelles de jeunes chinois ont été formées hors sol pourrait-on dire, c’est-à-dire à l’écart de leur propre culture. Mao après avoir déclaré la guerre aux intellectuels, qu’il appelait la « neuvième catégorie puante », a engagé le peuple chinois dans une répression de la Culture. »Très rares sont les jeunes gens qui ont de sérieuses notions d’histoire chinoise » . A fortiori ignorent-ils l’histoire des peuples périphériques, Ouïgours, Tibétains, Mongols. La destruction à marche forcée des cultures architecturales et des villes dans ces marches de la Chine – ce que depuis des années je vois se dérouler au Xinjiang – n’est explicable que par cette ignorance du peuple colonisateur.

Tout cela est encore difficile à argumenter face une pensée commune qui, en Europe, a idéalisé la Chine. Cette histoire n’est pas nouvelle. Les plus anciens d’entre nous se souviennent de la vénération dont un psychopathe comme Mao fut l’objet -notamment en France-, dans les milieux intellectuels durant les années terribles des Cent fleurs (1965-66), du Grand bond en avant (1959-60) ou durant la période de la Révolution culturelle (1966-76). Il faut rappeler quelques-uns uns des fleurons de la pensée qui ont éclot durant ces années là. Ce rappel n’est pas ici pour ressasser quelque rancune tenace, mais plutôt pour souligner cette fascination qui constitue semble-t-il une structure profonde et durable du regard que le monde Occidental porte sur ce pays. Il nous empêche d’avoir présent à l’esprit que si la pensée chinoise est aux antipodes de la nôtre, ainsi que le rappelle avec vigueur François Jullien , le rapprochement des cultures, qui aurait pu permettre un dialogue fructueux, a été rendu impossible par le régime chinois.

Dans ma bibliothèque, le rayon Chine est particulièrement bien fourni : biographies en gros pavés, reportages par « ceux qui y sont allés », précieux documents d’époque – les années soixante dix. N’ayant moi-même nullement échappé à la vague de maolâtrie qui caractérisa ma génération, je me trouve en possession d’un petit trésor de littérature sur ces années tragiques. Il faut relire les quatrièmes de couvertures! Ici on qualifie l’ouvrage de « Premier document de ce genre », plus loin on nous dit que, là-bas, vient de se produire « un événement comparable à la conquête de l’Amérique par les Espagnols », (par le nombre des victimes ? a-t-on envie aujourd’hui de demander). Au palmarès des thuriféraires de Mao et de la Révolution culturelle, Keith Buchanaan occupe une place de choix. « …la Révolution culturelle n’est pas une rechute dans le chaos, comme la voyaient de nombreux « experts » occidentaux, mais plutôt une poursuite logique de ce mouvement d’éducation et de « ré-humanisation » amorcé une génération auparavant par Mao… ». Avec 500 000 morts (d’autres disent 3 millions), cet épisode de « ré-humanisation » a un coût singulièrement élevé. Il est vrai que, une génération auparavant, les campagnes des « Trois Antis » puis des « Cinq Antis ” (1951-1952), avaient bien préparé le terrain des massacres : 5 millions d’exécutions . Le chapitre de l’ouvrage de Buchanan intitulé « La révolution culturelle et la nouvelle société » est particulièrement savoureux lorsque l’enthousiasme de l’auteur lui fait dire que la pensée de Mao peut être considérée comme « une bombe atomique d’une puissance illimitée » ! (Buchanaan, p 303). Cet ouvrage est la traduction française de The transformation of the Chinese Earth, publié en 1970, et résultant de missions effectuées en Chine en 1958, 1964 et 1966. Ces dates sont très importantes. Ce sont celles de la période dite du « Grand Bond en Avant » : 1959 à 1961, « la plus grande famine non seulement de l’histoire de la Chine mais de l’histoire tout court » . Selon Jasper Backer , cette famine aurait fait 30 millions de morts, 43 millions selon Chen Yizi, ancien collaborateur de Zhao Ziyang. Excusez du peu. Il fut donc possible d’être en Chine durant ces années-là et de ne rien voir  !

Il faut aussi dire deux mots du célèbre ami américain de Mao, Edgar Snow. Ce journaliste écrivait dans le Saturday Evening Post et le New York Herald Tribune quand il fut envoyé près de Mao par l’appareil du Parti Communiste alors à Shanghai. Ce devait être en 1936. « Mao ne laissa rien au hasard et il dicta des instructions détaillées sur la façon d’organiser la visite de Snow : « Sécurité, secret, cordialité et tapis rouge ». Tout le passé sanguinaire des rouges est passé sous silence. Le bureau politique répondait aux questions que Snow soumettait à l’avance et « il avala intégralement toutes les falsifications ». La quatrième de couverture de son livre « La Chine de Mao » est savoureuse. On y lit que « De l’Est à l’Ouest, jamais un livre n’a été autant loué pour le sérieux de ses documents, pour son objectivité et son honnêteté remarquables ». On sait que les quatrièmes de couvertures sont des auto-célébrations de l’auteur, mais là, il y allait fort ! Le chapitre sur le système pénitentiaire chinois est un bijou de ce que la propagande peut produire. Le sujet est dramatique mais avec le recul le texte de Snow, est tragiquement risible .

L’humour avec lequel Albert Londres racontait la Chine, dans les années vingt peut nous offrir un peu de répit et de détente dans ce difficile florilège de tartufferie. Ecoutons Londres : « Chine: chaos, éclat de rire devant le droit de l’homme, mises à sac, rançon, viols. Un mobile: l’argent. Un but : l’or. Une adoration la richesse. » En 1920, s’il vous plait! Et ceci encore : « Le peuple est une punaise que les hommes en armes écrasent dès qu’il ose sortir des plinthes ». Voilà qui, pour parler de la Chine, a quand même plus de densité que les amères fadaises de Snow.

Revenons aux admirateurs européens de Mao. Il faut mentionner le livre de Maria-Antonietta Macciocchi qui part en novembre 1972 « pour vérifier, préciser et enrichir les informations recueillies sur les lieux de la révolution culturelle ». Députée communiste de Naples à l’époque, elle est « invitée à titre personnel à visiter la Chine ». Ouvrage plus intelligent que les précédents mais à ranger dans la catégorie des « voyages organisés » dont la Chine et l’URSS ont su se montrer expertes. Un exemple : on ménage à Macciocchi une visite dans la famille du camarade Chan, paysan pauvre du village de Sin Suon. Chan explique : « Notre vie est extraordinairement heureuse aujourd’hui, grâce à Mao et au PCC ». La députée italienne est ensuite émerveillée par les jolies maisons que les paysans ont construit. Elle peut remplir trois pages de description du bonheur illimité de ces gens. C’est tellement émouvant que le mari de Maria Antonietta, qui l’accompagne, a le coup de foudre pour la Chine de Mao. Il déclare à sa femme : – » J’ai eu deux fois envie de rester en Chine : une fois à l’usine de machine outil de Changhai, et maintenant , dans cette commune ».

Par un retournement du sens que leur auteur ne pouvait prévoir, certaines de ces louanges pourraient avoir valeur de prophétie. Ainsi ces mots de Nikos Kazantzakis : « La Chine est le seul pays du monde qui montre la voie du futur, l’image de l’humanité de l’avenir le plus lointain ». Mots écrits, redisons-le, dans les années des quarante millions de morts.

Plus incompréhensible car apparue à une date plus récente, 1994, l’indulgence d’Henri Alleg dans son reportage sur la Chine . Lui aussi ignore les terribles chiffres. De bonnes intuitions en voie de confirmation aujourd’hui – « dans moins d’un quart de siècle, le potentiel économique de la Chine sera supérieur à celui des Etats Unis »(p 6) – ne parviennent pas à masquer une impardonnable complaisance. Dans un historique des hauts faits de Mao, en une vingtaine de pages (p 61 à 80), l’auteur traverse les épisodes des Communes populaires, du Grand Bond en avant, de la Révolution culturelle sans voir un mort ! Il faut attendre l’année 1976 (Mao vient de mourir), et le tremblement de terre de Tangshan (8,2 sur l’échelle de Richter est-il précisé) pour voir apparaître (enfin…a-t-on envie de dire !) 240 000 morts pour cause…de séisme. Certes, il nous dit que les temps maoïstes furent « difficiles ». La Révolution culturelle entraîna « d’immenses dommages » (p 70). Il y eut hélas « évidemment (…) de terribles cicatrices » et, tenez vous bien, des gens furent même « parfois battus » (p 77). Parfois battus ! Et les 500 000 morts, notamment parmi les classes intellectuelles ? Et si l’on apprend « qu’une grande partie d’entre eux furent envoyés vers des villages éloignés ». Ce n’est, somme toute, pas très grave puisque l’idée est généreuse :  » l’idée qu’au contact de la paysannerie, et dans le travail aux champs, ils se débarrasseraient de ce qui restait en eux de la mentalité bourgeoise » (p 70). C’est là ce que proclamaient les slogans des Gardes Rouges …mais trente cinq ans plus tôt. Depuis, nous n’aurions rien appris ? Comment Alleg n’a-t-il pas pu, ou voulu, durant ces trente-cinq ans lire Simon Leys (Ryksman), Billeter, Domenach, et …Etiemble!

Etiemble qui, en 1958 dans Le nouveau singe pèlerin, étrillait celle qu’il appelait « Notre Dame de Beauvoir », ainsi que Claude Roy, alors fervents supporters quasi surréalistes des tragiques facéties du Président Mao. Que l’on relise la page 347 de ce livre pour avoir idée de ce qu’est une belle intelligence en alerte, celle d’Etiemble, qui ne gobait pas ce que le discours officiel des camarades du PCC lui présentaient sur un plateau. Dans ce livre, où le reportage s’ancre dans la profondeur de la culture chinoise, on pourra avec bonheur côtoyer une partie de foutbole, (p 132), évoquer Nouillorque (p 270) et les yankis (p 244 ou 295) , mâcheurs de chouine gomme (p 335) et friands de biftèque (p 243), y voir des clounes (p 278) au visage peint, ou encore assister à de nombreux métingues (p 278). Quel bonheur ce détour par Etiemble, intellectuel communiste, qui ose et 1958 qualifier de « pataquès sur quiproquos » les « savants » ouvrages de Claude Roy et Beauvoir » sur la Chine ! Il dénonçait alors une cécité qui les empêchait de voir à quel point en Chine « la barbarie jdanovienne contredit l’espoir socialiste » (p 172). Eh oui, « Madame Beauvoir se moque du monde » (p 343). C’était en effet dans La longue marche de Beauvoir que l’on pouvait lire « […] le pouvoir qu’il [Mao] exerce n’est pas plus dictatorial que celui qu’a détenu par exemple un Roosevelt. La constitution de la Chine nouvelle rend impossible la concentration de l’autorité entre les mains d’un seul. Le pays est dirigé par une équipe dont les membres sont unis par une longue lutte en commun et une étroite camaraderie ».

Le genre de littérature dont nous venons de donner un florilège rendait furieux des esprits lucides, intelligents, cultivés et éclairés comme Etiemble. Sur ces pataquès se sont fondés de grands intellectuels du temps. Il fallut un solide esprit de résistance à Etiemble pour échapper à la fascination qui s’était emparée alors d’André Malraux, de Jean-Paul Sartre, d’Andy Warhol, de Jean-Luc Godard et de tant d’autres phares de la pensée contemporaine. Ils ont fourni les solides piliers de l’amnésie historique, devenue intolérable à tous les vrais amis de la Chine. Ces éminences du monde des idées, qu’Etiemble appelle « les Beauvoir », étaient relayés dans la vulgate par quelques porte-voix aux déclarations demeurées célèbres. On a à l’esprit l’éloge que le Président Giscard d’Estaing fit de Mao, lors de sa mort en 1976, qualifiant le cher disparu de « phare de la pensée ». Mais François Mitterrand n’a rien à lui envier qui, trois ans avant de dénoncer la « dictature » du général De Gaulle écrivait que Mao « n’était pas un dictateur » mais un « humaniste ». Les choses ont peu changé si l’on songe à l’hommage rendu à la justice chinoise par une ancienne candidate à la présidence de la République en France, en avril 2007. La différence entre les deux époques, celle où Etiemble était en alerte et le moment où j’écris, réside dans le fait que nous disposons chaque année des rapports d’Amnesty International ou de Human Right Watch et que depuis cinquante ans les historiens ont fait leur travail. Etiemble conservait sa vigilance d’esprit libre, lui qui ne connaissait pas l’effrayant bilan des purges dans sa posture de maoïste critique (« maoïste quand même » disait-il). Nous, nous les connaissons.

Il n’aura pas échappé au lecteur attentif que l’auteur de ces lignes se place en quelque sorte sous la protection de solides autorités : S.Leys, F.Jullien, J-L. Domenach, J-F.Billetter, Etiemble. Ce faisant, il ne s’agit pas pour moi de me faciliter la vie derrière le bouclier des citations, même si je concède que devant un sujet délicat, on se sent plus fort à plusieurs que tout seul. Par ce détour, j’ai voulu rappeler quelques vérités incompréhensiblement évacuées de la mémoire contemporaine.

Ignorance ? Impossible. Ne sommes-nous pas à l’ère de la communication où il suffit de cliquer sur un écran pour tout savoir sur tout ? Amnésie ?

Il m’est devenu impossible de regarder l’histoire actuelle du Tibet et du Xinjiang sans avoir à l’esprit ce que je viens de dire.

MAIS QUI CONNAÎT LES OUÏGOURS ?

Qui sont les Ouïgours ? Ils sont 9 millions et personne ou presque ne les connaît. Neuf millions, c’est comparable à la population de la Suède. C’est deux fois la population de la Norvège ou du Tibet. On a bien lu : deux fois plus que les Tibétains. Mais les Ouïgours n’ont pas de Dalaï Lama et aucune vedette d’Hollywood ne s’est prise d’amour pour leur culture. Par ailleurs, ils sont musulmans, et ici comme ailleurs leur islam est en voie de radicalisation et le concert des nations est très heureux de laisser les chinois gérer ce problème. A chacun ses Tchétchènes. Donc, les Ouïgours n’intéressent personne. D’origine Turco-mongole (cousins des Ouzbeks) ce peuple constituait l’ethnie dominante de la province en 1949. Les Han y représentaient alors moins de 10 % de la population. Dans les années quatre-vingt, une colonisation intérieure par accélération du peuplement chinois porte cette proportion à 45 % (chiffre pour 1988). Aujourd’hui nous devons approcher les 50 %.

Cette sinisation de la population par inversion des rapports de forces est celle qui est en cours au Tibet. C’est celle qui a été accomplie en Mongolie intérieure. Avec la sinisation de ces trois régions au statut de Région Autonome, s’accomplit un processus qui s’est mis en marche au début de notre ère. La sinisation des peuples s’accomplit par celle des cultures et au même titre que la littérature, la musique ou la religion, la ville (l’espace architectural et urbain) est une production culturelle.

Le Xinjiang, la plus grande région autonome de Chine couvrant 1/6 de la superficie du pays, se compose de deux grands déserts : le Taklamakan, séparé du Tibet au Sud par les Kunlun, bordé par les Pamirs à l’Ouest et au Nord par les Tian Shan et, plus au Nord, le désert de Dzoungarie. Les Routes de la soie contournent le Taklamakan par le Nord ou par le Sud, en reliant entre elles des villes-oasis distantes autrefois de dix ou douze jours de caravane, soit environ 400 ou 500 km.

Ce sont ces villes-oasis qui depuis les années soixante ont fait l’objet d’une destruction programmée par le planificateur chinois qui leur substitue le modèle universel dit de « la ville chinoise ». Du Nord au Sud de la Chine cette planification est maintenant quasiment accomplie .

Ce processus de destructions architecturales a frappé toutes les cultures périphériques à la Chine, le Tibet, le Xinjiang (Turkestan oriental), la Mongolie. Mais il a aussi frappé les grandes et moyennes villes chinoises : on sait qu’il ne reste aujourd’hui que 2 ou 3% du Pékin d’il y a quinze ans. L’explication de ce phénomène de destruction unique (en temps de paix) demande certes d’aller voir dans l’anthropologie et l’histoire de la Chine et notamment dans le rapport singulier que les chinois entretiennent avec leur patrimoine bâti, avec l’objet matériel . Mais le demi-siècle de lobotomie où la Chine « est devenu un pays sans mémoire », pour reprendre les mots de J-F.Billetter, explique aussi le regard que la Chine contemporaine peut porter sur les cultures des autres. Comment en effet respecter chez d’autres ce que dont on a planifié la destruction dans sa propre culture ?

La ville chinoise se constitue traditionnellement depuis la période antique de Zhou (XIIe – VIIe siècle av.JC), selon un modèle. Ce modèle, fondé sur la “ régularité urbaine ” a perduré à travers les siècles (Xi’an des Han et des T’ang, Pékin des Yuan, des Ming et des Qing) et s’est exporté en Asie (Japon, Birmanie, Corée). Il continue à régir l’urbanisation contemporaine et l’extension des villes chinoises des années 1980-2007. Il serait trop long de retracer ici son origine dans la cosmologie antique. Rappelons seulement les principes de bases qui le caractérisent : ville quadrillée en damier, emboîtement des carrés, ville murée sur plan carré ou rectangulaire, axe Nord Sud et symétrie des dispositions par rapport à cet axe, positionnement des palais des souverains ou des empereurs sur cet axe. Les plans de Pékin, de Xi’an, sont une illustration de ces principes de régularité urbaine.

Ce modèle est l’idéal de la ville chinoise. Il est une structure profonde de la conception de l’espace. Il unifie la culture urbaine sur toute l’immensité du pays. Porteur des valeurs chinoises, il doit s’étendre à tout le territoire. C’est lui que le planificateur va mettre en œuvre dans les villes-oasis pour les transformer, pour les siniser. Ce modèle est exclusif. En effet, la culture chinoise est réticente à se métisser. Elle se substitue sans mélange à la culture qu’elle rencontre. (Mongolie, Tibet, Xinjiang). C’est l’histoire chinoise qui nous apprend cela. Ce trait n’est pas lié à l’épisode du communisme chinois, qui ne fait que le continuer.

Sur les branches Nord et Sud des Routes de la soie, les villes-oasis avaient développé des cultures originales que l’Islam, certes unificateur, n’avait pas totalement uniformisé. Syncrétiques pour la plupart, car liées aux apports incessants par les Routes de la soie, leurs cultures matérielles (architecture notamment), mais aussi la littérature, la musique, étaient d’une grande variété. Autonomes par les distances que le désert met entre elles, mais simultanément ouvertes par la mise en relation continue par les caravanes, c’était le paradoxe apparent d’une articulation entre autarcie et ouverture.

Cette diversité est maintenant laminée par la mise en conformité avec le modèle chinois. Le processus est en marche depuis 1950 avec une particulière accélération depuis les années 1990. La transformation radicale de l’espace urbain va concerner les deux niveaux qui dessinent la forme de la ville.
– le niveau urbain : les tracés des voies, les gabarits des vides et des pleins c’est-à-dire la forme et la taille des îlots, la forme de l’espace public, des avenues et des places.
– le niveau architectural : les modèles répétitifs d’architectures chinoises contemporaines vont se substituer à l’architecture des Ouïgours qui procède d’une tout autre tradition.

Nous détaillons les points les plus efficaces de cette stratégie violente systématiquement mise en œuvre par les planificateurs chinois sur tout le territoire.

Jean-Paul Loubes. Architecte, anthropologue.

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