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Point de vue par Robert A.F. Thurman

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Robert Thurman, photo de Sergei Bermeniev
Robert Thurman, photo de Sergei Bermeniev
Robert Alexander Farrar Thurman (né le 4 août 1941) est un écrivain et universitaire américain bouddhiste influent et prolifique qui a rédigé, édité ou traduit plusieurs livres sur le bouddhisme tibétain. Il est Professeur Je Tsong Khapa d’Etudes bouddhistes Indo-tibétains à Columbia University, première chaire dotée dans ce champ d’étude aux Etats-Unis. Il est aussi cofondateur et président de la Tibet House de New York et est engagé pour la liberté au Tibet. Le Dr. Thurman est reconnu pour ses traductions et ses explications claires et dynamiques sur le bouddhisme en tant que religion et philosophie, particulièrement se rapportant à l’école Gelugpa du bouddhisme tibétain et son fondateur, Tsongkhapa. (source Wikipédia)

Une alternative éclairée aux erreurs de Mao et de Deng

Les leaders mondiaux désirent prospérité, stabilité et respect international. Malgré cela, certaines de leurs actions n’aident pas leur valeureuse cause. Les leaders chinois en sont un bel exemple. Ils ont besoin du capital, du savoir-faire des entrepreneurs et du partenariat économique avec Taiwan, mais mettent leurs chances en péril en menaçant de faire sauter l’île si les Taiwanais demandent d’être traités d’égal à égal.

Ils ont à cœur la stabilité de la nation, mais ils sévissent contre le mouvement religieux Falun Gong, gardant ainsi la population – dont plus de 100 millions sont sans-emploi et agités – des bénéfices de l’art du qi-gong, une source éprouvée de patience et de paix intérieure.

Ils sollicitent le respect, la confiance et l’affection de la communauté internationale, mais ils refusent la main tendue, amicale du Dalaï Lama tout en intensifiant leurs efforts de colonisation du plus haut pays au monde – une tentative vouée à l’échec pour bien des raisons.

La clé de la prospérité économique de la Chine est l’établissement d’une relation créative et mutuellement bénéfique avec Taiwan. La clé de la stabilité du peuple chinois est la légalisation des pratiques spirituelles enseignant le bien-être personnel que même la prospérité économique ne peut acquérir.

Et la clé pour des relations harmonieuses avec ses voisins et le respect de la communauté internationale est de trouver, pour le « problème » tibétain, une solution réaliste et éclairée qui serait l’exemple d’un leadership mondial responsable.

Des ennemis de longue date

Le Tibet, qui couvre les 2 300 000 km2 du plateau tibétain (à une altitude moyenne de 4 200 mètres), est historiquement distinct de la Chine. La Chine et le Tibet ont été des ennemis du 2ème siècle av JC jusqu’au 13ème siècle, date à laquelle ils ont été envahis par les Mongols. Au 8ème siècle, alors que l’empire Yarlung était à son apogée, le Tibet contrôlait la Route de la soie et exigeait un tribut de la part de la dynastie chinoise Tang. Au 13ème et 14ème siècle, l’Empire mongol conquérait la Chine et acceptait la soumission du Tibet sans l’envahir, avant d’aller conquérir la majeure partie de l’Eurasie.

Pendant la dynastie chinoise Ming (1368-1644), le Tibet était dirigé indépendamment par les dynasties tibétaines Pagmodru, Rinpung et Tsangpa. Dans la deuxième moitié du 17ème siècle, la Chine était de nouveau conquise par des étrangers, cette fois par les Mandchous. Pendant ce temps, de 1642 à 1682, le Tibet était dirigé indépendamment par le cinquième Dalaï Lama, qui bâtit le palais du Potala et démilitarisa peu à peu le pays. Autour des années 1650, afin de ne plus avoir à maintenir une armée, il négocia une alliance de protection avec l’empereur Mandchou.

Un sens de la possession légale

Aujourd’hui, les Chinois éduqués considèrent les empires Mongol et Mandchou (dynasties Yuan et Ching) comme étant des entités chinoises. Ils en sont venus, tout comme les Russes pour l’empire soviétique, à considérer que les pays ayant fait partie de ces empires leur appartiennent de droit.

Depuis l’invasion communiste d’il y a 50 ans, le Dalaï Lama a mené le peuple tibétain dans sa résistance non violente à l’occupation chinoise du Tibet. Mais la destruction, l’exploitation, l’oppression religieuse et politique continuent à ce jour, impunément. Selon les plus pessimistes, il est impossible pour la Chine de changer ses politiques envers le Tibet, et ce parce que la Chine a besoin du Tibet comme base militaire pour sa sécurité. Ils croient également que la Chine a besoin des ressources naturelles présentes sur le vaste territoire tibétain pour sa prospérité économique, et qu’elle doit sauver la face sur la scène internationale en n’admettant pas que les politiques du passé étaient peu judicieuses et inhumaines.

Il y a cependant un point de vue plus encourageant, qui dit que les leaders chinois réaliseront que leurs actions créent les problèmes, au lieu de les régler, et qu’ils verront que leurs stratégies sont basées sur des modèles dépassés de colonisation et d’exploitation écologique. Et qu’ils comprendront, comme les nations occidentales, que la force militaire n’est pas rentable économiquement.

« Un pays, deux systèmes »

La Chine gagnerait beaucoup à changer sa stratégie afin d’utiliser la formule « un pays, deux systèmes » mise en place pour Hong Kong. Cette nouvelle politique permettrait aux Tibétains de s’auto-déterminer dans leur propre patrie.

Quelques bénéfices importants :

– La démilitarisation du Tibet épargnerait à la Chine l’énorme dépense associée à la protection militaire d’une frontière longue de 3 600 kms. L’argent épargné pourrait servir à moderniser l’armée ou être investi dans la croissance économique.

– Les relations avec les pays limitrophes (Inde, Népal, Bhoutan) seraient plus détendues, laissant libre cours à des partenariats économiques bénéfiques.

– Pour la Chine, le coût engendré pour extraire les arbres, les herbes médicinales et les minéraux du Tibet est beaucoup plus élevé que si les compagnies chinoises étaient de simples contractuelles des fournisseurs tibétains.

– Sans raison, la Chine tente de coloniser le plus haut plateau du monde en subventionnant un très grand nombre d’officiels et de travailleurs à coups de primes de dur labeur et de gratifications, ainsi qu’en maintenant une force militaire interne massive afin de réprimer tout mécontentement tibétain.

– A ce chapitre, Taiwan, Hong Kong et Singapour ont appris leur leçon : il est plus facile et plus économique d’investir dans les ressources d’une région tout en laissant aux autorités locales le trouble de faire fonctionner leur propre gouvernement, de se charger de leurs propres problèmes et de distribuer les biens à des prix compétitifs.

Un visionnaire pacifique ?

La conquête du Tibet est l’œuvre d’une génération précédente. Le Président Jiang Zemin, en visionnaire pacifique, peut aller plus loin, s’attirant ainsi le respect international, la crédibilité et l’acceptation dont la Chine a grand besoin. Cela, elle n’y parviendra pas en tyrannisant ses voisins. Ainsi, la Chine pourrait bénéficier des accomplissements extraordinaires du Tibet en tant que culture sophistiquée, spirituelle.

J’ai eu le privilège, comme chercheur en civilisation tibétaine, d’étudier en profondeur cette culture complexe, magnifique et infiniment riche ainsi que l’art, la religion et les sciences de l’esprit au Tibet. Les objets historiques d’une civilisation perdue, destinés au musée, ne sont pas les plus merveilleux trésors du Tibet. Ses sciences de l’esprit, d’une valeur inestimable, font la promotion d’une compréhension et d’une paix sociales et individuelles qui sont de plus en plus appropriées aujourd’hui, non seulement pour le peuple tibétain, mais pour ce monde déchiré par les préjugés et la violence.

Je conseille vivement au Président Jiang de s’entretenir avec le Dalaï Lama et de démontrer ainsi son habileté politique en résolvant le problème tibétain. Il cesserait de se mettre à dos un ennemi qui pourrait devenir un très bon ami et accomplirait aisément ses objectifs nationaux.

De plus, il bénéficierait d’un grand respect international (et probablement un prix Nobel de la paix) en corrigeant les erreurs de Mao et de Deng, et en instaurant des politiques qui généreraient prospérité, stabilité, harmonie et paix pour la Chine et l’Asie pour les générations à venir.

Robert A.F. Thurman est professeur d’études indo-tibétaines à l’Université Columbia.

– Traduction : Canada Tibet Committee / SFT Canada / CSPT


Source : www.tibet-info.net

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