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Jollien : « Seule la joie nous libère »

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Le Point : S’il fallait résumer votre philosophie, on pourrait dire qu’elle consiste à « accueillir les choses telles qu’elles se proposent »…


Alexandre Jollien : Les stoïciens avaient coutume de distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend guère. Cette distinction en apparence banale est à revisiter chaque jour pour repérer ses failles, ses ressources, et avancer. S’abandonner à l’instant, c’est s’épuiser tout entier, se donner complètement au moment. En cela, les enfants sont des maîtres : quand ils pleurent, ils pleurent ; quand ils rient, ils rient. En somme, s’abandonner à l’instant, c’est mourir et renaître à chaque seconde. La résignation et le fatalisme participent de l’immobilisme. L’abandon, c’est plutôt refuser de refuser le réel…


Mais s’abandonner, « lâcher prise », ne serait-ce pas un exercice plus facile pour celui qui n’a rien, ou presque rien, que pour celui que la vie a bien servi ?


Je me méfie de l’expression « lâcher prise ». Quand on va mal, lâcher prise, c’est encore une exigence supplémentaire, quand la vie est déjà excessivement exigeante. Il s’agirait selon moi de lâcher même le lâcher-prise… Je constate, il est vrai, qu’à l’institut pour personnes handicapées où j’ai vécu je goûtais davantage l’abandon et la joie, car, justement, je n’avais rien à perdre. Aujourd’hui que la vie m’a un peu mieux gâté, je crains de perdre mes proches, mes amis, ma santé. L’exercice, l’ascèse, ce serait de laisser être l’existence, la peur, les laisser passer sans même vouloir m’en débarrasser. Lutter farouchement contre une émotion perturbatrice lui confère une énergie folle qui la nourrit.


Si cette vie, précisément, vous avait « bien servi », auriez-vous pu être ce quasi-bouddhiste que vous êtes devenu ?


Je pense que la souffrance de n’être pas comme les autres m’a contraint à revenir à l’essentiel, à bien m’entourer et à pratiquer une ascèse. Cependant, j’ose espérer qu’il ne faut pas obligatoirement être dans la misère pour s’orienter vers une voie spirituelle. Je constate aussi que, quand la vie me sourit, j’ai tendance à lever le pied et à m’éloigner un tout petit peu de cette ascèse. Mon existence se déroule comme si je devais être en pleine mer et dans la tempête pour véritablement commencer à apprendre à nager.


Vous écrivez : « Conquérir la joie est le but de ma vie »… Mais de quelle joie parle-t-on lorsqu’on est, comme vous, un « handicapé »?


La joie est un abandon au réel tel qu’il se propose. Je ne distinguerai pas diamétralement la joie de la personne handicapée de celle d’un individu en bonne santé. Cependant, la joie, pour moi, est essentiellement liée à la liberté intérieure. Elle annonce, comme le disait Bergson, que la vie gagne du terrain. En ce sens, le handicap, les moqueries qu’il déclenche peuvent me donner l’occasion d’évaluer ma petite liberté intérieure et de la nourrir un tant soit peu.


A ce propos, vous citez souvent le « soutra du diamant », attribué à Bouddha, qui affirme en substance, et de manière fort énigmatique : « Bouddha n’est pas Bouddha, et c’est pour cela que je l’appelle Bouddha »…


Je me réjouis de lire ces paroles que je me répète à loisir, et qui résument l’ascèse que j’essaie de développer. Dans un bus plein à craquer, sous les moqueries, je me dis effectivement : « Alexandre n’est pas Alexandre, c’est pourquoi je l’appelle Alexandre. » Devant la difficulté du quotidien, je me répète : « La souffrance n’est pas la souffrance, c’est pourquoi je l’appelle la souffrance. » Cela me guérit et me sauve. C’est proprement génial : à la fois, la souffrance n’est absolument pas niée – ce ne serait que pure maltraitance – et, dans le même temps, on ne se fixe pas en elle. C’est le principe de la non-fixation : dès que je me fige dans une image de moi-même, dès que je m’arrête ou que je me braque sur un sentiment, je souffre. Aussi, la phrase du « soutra du diamant » opère comme un outil et m’invite à vivre renouvelé à chaque instant.



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Propos recueillis par JEAN-PAUL ENTHOVEN




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