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Philippe Pons — La main heureuse de la loterie des dieux

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15.01.2010

temple-3.jpgEn ce début d’année, les Japonais se pressent dans les temples et les sanctuaires pour prier les bouddhas, ou la myriade de divinités du culte shinto (animisme, religion première de l’Archipel). Le 1er janvier et ses rituels sont passés, mais la nouvelle année n’en finit pas de commencer : dans les campagnes, on fêtera bientôt le « Petit Nouvel An », qui correspond à la première pleine lune et, dans certaines régions, au début de l’année lunaire. Ce n’est qu’en 1873, dans l’effervescence de la modernisation, que le Japon a adopté le calendrier grégorien.

L’année 2009 fut rude, ballottée par les fluctuations économiques, et celle qui s’ouvre pourrait lui ressembler, bien qu’elle soit placée sous le signe du Tigre, symbole de puissance dans le zodiaque chinois. Alors, on demande l’aide des divinités.

La rationalité de l’âge moderne n’a pas évacué ici l' »irrationalité » des croyances, superstitions ou rites propitiatoires venus de la nuit des temps. Elles coexistent et la seconde est appelée à la rescousse de la première. Un signe des divinités peut venir inopinément de ce que nous appellerions prosaïquement « la chance ».

Dans un temple bouddhique de la banlieue d’Osaka, le Ryuanji, une étrange loterie du Nouvel An, a été rétabli. Vieille de quatre siècles – et sans doute ancêtre de toutes celles apparues par la suite -, elle permet de désigner trois gagnants parmi les fidèles qui ont déposé dans un grand coffre une plaquette de bois avec leurs nom et adresse. Tirés au sort par le moine début janvier, ils ne gagnent pas de l’argent mais un talisman, gage de bonne santé et de félicité.

C’est également la main heureuse qui préside à une pratique divinatoire très populaire, en particulier au moment du Nouvel An dans les sanctuaires shintoïstes. On secoue une boîte en bambou dotée d’un orifice, pour mélanger les baguettes numérotées qu’elle contient, puis on la renverse. En échange de la baguette qui en sort, l’officiant du sanctuaire vous remet un petit papier blanc sur lequel est écrit l’horoscope correspondant au numéro.

Si l’horoscope est favorable, on le garde. Dans le cas contraire, on le plie et on le noue à une branche d’arbre du sanctuaire pour conjurer le mauvais sort… Les nuées de petits papiers blancs noués aux branches d’arbre des sanctuaires témoignent de la popularité de cette loterie des dieux.

Quant au bonheur, c’est surtout l’affaire de divinités « spécialisées » : les « sept dieux du bonheur »(shichifukujin) sont particulièrement sollicités en cette saison. Et le circuit des temples où ils sont vénérés est un parcours obligé des rituels de la nouvelle année. Parmi les plus prisés, il y a Ebisu, joyeux protecteur des pêcheurs, représenté avec une dorade sous le bras, et divinité de l’abondance ; le jovial Hotei, dieu de la joie, avec sa bedaine et son sac sur l’épaule ; Benten, la seule femme du groupe, divinité de la chance en amour ; Jurojin, dieu de la longévité, à la longue barbe blanche et grand amateur de saké ; enfin Daikoku, le dieu de la richesse et de la bonne humeur, assis sur ses sacs de riz… Longtemps, on a placé sous son oreiller l’image de la nef de la fortune sur laquelle ont navigué les sept divinités dans l’espoir que le premier rêve de l’année soit de bon augure…

Pour le succès, on peut s’en remettre à Daruma, patriarche zen devenu légendaire. Il aurait perdu bras et jambes au cours d’une trop longue méditation et il est représenté sous la forme d’une poupée de papier mâché en forme de culbuto, qui se redresse aussitôt qu’elle est renversée. En janvier, les « marchés aux Daruma » attirent foule.

Fatras de croyances populaires… Les esprits forts ricanent, mais ils sont rares. La majorité y croit sans y croire. Le culte shinto a conféré un caractère divin à une foule d’éléments naturels (rocher, rivière montagne…) ou d’êtres qui suscitent admiration ou effroi. Ces divinités sont à l’image des hommes : bonnes ou maléfiques, capricieuses, irascibles…

Mais les humains sont « en droit » d’attendre de ces divinités des rétributions non pas dans l’au-delà mais ici-bas. Et si on n’accomplit pas les rituels, il ne se passera rien… ou peut-être quelque chose de néfaste. Il n’y a pas, dans le shinto, de vérité autoproclamée mais une recherche d’apaisement. Peu importe qu’il y ait ou non un esprit dans cet arbre, si cela rassure de le penser…

Le bouddhisme, arrivé au VIe siècle au Japon, n’a pas cherché à éradiquer le culte shinto. Il a intégré les divinités autochtones à sa vision cosmologique en en faisant des avatars des bouddhas…

Après des siècles de syncrétisme, les deux religions, séparées depuis le milieu du XIXe siècle, coexistent si bien que les sondages indiquent que le nombre des croyants est au Japon le double de celui des habitants… parce que la plupart pratique les deux religions. Les croyances qu’elles véhiculent ne sont pas exclusives : le bouddhisme ouvre la voie vers la délivrance des souffrances et le culte shinto exalte la vie et la nature.

Point ici de « désenchantement du monde » – sans pour autant de dérives messianiques.

Courriel : pons@lemonde.fr


Par Philippe Pons

Source : www.lemonde.fr

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