Accueil Espace Bouddhiste Livres Livre — Nietzsche en 
« Bouddha de l’Europe »

Livre — Nietzsche en 
« Bouddha de l’Europe »

18
0

10.11.2009

COUVNIETZSCHE.jpgLe théoricien occidental du «  surhomme  » peut-il sans télescopage anachronique inspirer un retour à la sagesse zen, interroge un essai au questionnement innovant.

Nietzsche l’éveillé, de Yannis Constantinidès 
et Damien MacDonald, Éditions Ollendorff 
et Desseins, 194 pages, 24 euros.

Dans les marges de ce volume très original, à côté de belles analyses de Yannis Constantinidès, qui n’en est pas à son premier travail de qualité sur Nietzsche[[Nietzsche, Hachette, 2001.]], on trouve des dessins signés par Damien MacDonald, dramaturge et documentariste. La greffe de leurs quatre mains prend si bien que cet « essai illustré » nous ferait presque oublier le coup de force sur lequel il repose  : rendre compte du rapport complexe qu’entretient le penseur occidental de la mort de Dieu avec une sagesse orientale qui se conçoit elle-même sans référence à aucun créateur ni idole.

La question n’est pourtant pas nouvelle. Elle a déjà été posée par d’autres, dont le philosophe émérite Marcel Conche[[Nietzsche et le bouddhisme, Encre marine, 1997.]]. Mais le travail de Constantinidès et MacDonald n’en est pas moins innovant et original. D’abord, parce que le voisinage des mots et des formes dessinées confère à cette méditation une profondeur redoublée, celle par laquelle le regard plonge à la naissance des choses, en leur simplicité toujours paradoxale. À la manière de Nietzsche jouant de l’aphorisme, les auteurs proposent des effets de juxtaposition dont le sens dépend de la capacité d’interprétation du lecteur. Ensuite, et c’est un point essentiel, dans la mesure où l’ouvrage ne porte pas sur le rapport de Nietzsche avec le bouddhisme « primitif », mais zen. Pas plus que le christianisme (sur lequel Nietzsche en a dit assez pour se passer d’intercesseur), le bouddhisme n’a l’homogénéité que notre ignorance peut parfois lui conférer. L’intérêt du livre est ainsi de risquer un télescopage intellectuellement fécond entre un auteur allemand du 
XIXe siècle et un moine japonais du XIIIe siècle, Maître Dôgen, injustement méconnu par les philosophes du Couchant. L’un comme l’autre, ils prônent un retour à ces « choses les plus proches » (santé, habitat, alimentation, sommeil, etc.) que les derniers grands travaux sur Nietzsche n’ont eu de cesse de mettre au premier plan[[Nietzsche, philosophie de la légèreté, Olivier Ponton, Walter de Gruyter, 2007.]]  ; l’un comme l’autre, ils invitent à rompre avec les dualismes stérilisants qui croient devoir opposer l’âme au corps, le ciel à la terre et, plus grave, l’homme à l’homme. La vieille notion grecque de chemin, à l’origine du terme cartésien de méthode, peut donc conduire à autre chose qu’au culte de la vérité, et même se convertir en simple « éveil » à la réalité du monde. En cela, Nietzsche n’a pas fini d’apparaître comme un de ces grands « éveillé(s) », toujours soucieux de ne pas sombrer dans le sommeil cauchemardesque du dogme et du préjugé.


Stéphane Floccari, philosophe

Source : www.humanite.fr

Previous articleQu’est-ce que l’espace ?
Next articlePierre Dokan Crépon — Destin et bouddhisme