Accueil Espace Bouddhiste Société La périlleuse entrée de Benoît XVI à Jérusalem

La périlleuse entrée de Benoît XVI à Jérusalem

18
0
Crédits photo : AP
Crédits photo : AP

La périlleuse entrée de Benoît XVI à Jérusalem

Par Jean-Marie Guénois, envoyé spécial à Jérusalem

Le Figaro

Après avoir apporté en Jordanie son soutien aux chrétiens de Terre sainte, le Pape poursuit aujourd’hui à Jérusalem un périple semé d’embûches.

Ce ne sera pas une entrée triomphale. Sans emprunter toutefois la petite porte, Benoît XVI pénètre cet après-midi dans Jérusalem, avec prudence. Pape, il soutient les chrétiens de Terre sainte, mais ils sont essentiellement… palestiniens. Théologien, il ne cache pas sa fascination pour la «vocation divine» du peuple juif. Allemand, il porte un poids symbolique devant la mémoire de la Shoah.

La semaine s’annonce donc aussi passionnante que délicate. Avant le retour à Rome, vendredi après-midi, elle connaîtra des instants étonnants. Mardi : sitôt l’esplanade des Mosquées foulée, ce religieux vêtu de blanc se recueillera devant le mur occidental. Mercredi, il franchira le «mur de sécurité» coupant Bethléem, aux portes de Jérusalem, du reste du monde. Il célébrera une messe où le Christ est né, mais visitera aussi le camp de réfugiés de la ville.

Dimanche, après l’Eucharistie dominicale au grand stade d’Amman, son entourage le disait «très heureux» de l’accueil reçu en Jordanie, où il s’est posé vendredi. Le Vatican tirait même un «bilan très positif» de cette première étape du voyage.

Certes le chef de la confrérie des Frères musulmans de Jordanie, Hammam Saïd, n’a pas apprécié le discours du Pape, samedi, à la mosquée où cet islamiste n’avait d’ailleurs pas été invité puisqu’il est combattu par le régime du roi Abdallah II. Mais trois ans après l’affaire de Ratisbonne cet opposant attend toujours «des excuses claires, aussi claires que l’offense». Benoît XVI, pourtant, a tendu la main. Il est vrai que la Jordanie est l’un des pays musulmans les plus avancé dans le dialogue avec les chrétiens. Mais, dans l’esprit du Pape, «les chrétiens et les musulmans» doivent, par un témoignage «cohérent» de croyants, «s’efforcer d’assurer que la société s’établisse en harmonie avec l’ordre divin». L’enjeu ? «Favoriser la promotion d’une alliance des civilisations entre l’Occident et le monde musulman, mettant en échec la prédication de ceux qui considèrent comme inévitables la violence et les conflits.»

Alliance de la raison et de la religion

Dans ce tableau, les chrétiens de Terre sainte ont la vocation de «favoriser la compréhension et le dialogue dans la société civile» a rappelé Benoît XVI. Mais ils doivent aussi tenir bon, surtout parce qu’ils sont minoritaires. Et faire preuve d’un «courage de conviction» et du «courage de dialoguer». Sans naïveté toutefois. Car il faut «contrecarrer des manières de penser qui justifient qu’on puisse prendre des vies innocentes», a dit Benoît XVI dimanche en évidente référence au terrorisme islamique. Et il faut aussi que les chrétiens bénéficient de tous les aspects de la «liberté religieuse». Pas seulement «pour le culte» mais aussi pour «le droit d’avoir accès au marché de l’emploi et aux autres sphères de la vie publique».

À retenir, enfin de cette première partie de ce douzième voyage hors d’Italie, un plaidoyer pour une alliance exigeante : celle de la raison et de la religion, l’un de ses thèmes les plus chers. En posant, samedi, la première pierre de l’université catholique de Jordanie, Benoît XVI a appelé à «croire en Dieu de façon mûre». «La religion, a-t-il lancé, est défigurée quand elle est mise au service de l’ignorance et du préjugé, du mépris, de la violence et des abus. Dans ce cas nous ne constatons pas seulement une perversion de la religion, mais aussi une corruption de la liberté humaine, une étroitesse et un aveuglement de l’esprit.» Au contraire, a-t-il assuré à propos des futurs étudiants : «La formation intellectuelle aiguisera leur sens critique, dissipera ignorance et préjugés.»

Le sens critique, lui, ne va pas manquer pour cette seconde étape du pèlerinage. En Israël, comme dans les Territoires sous l’Autorité palestinienne, les portes sont grandes ouvertes pour tirer la visite du Pape vers la politique. À témoin, cette déclaration de Tariq Ramadan, intellectuel proche des Frères musulmans, dimanche, dans le quotidien italien La Stampa : «souhaiter la paix ne suffit pas» affirme-t-il. «Le conflit israélo-palestinien apparaît désormais pour ce qu’il est, une guerre politique et pas religieuse (…) S’il se taisait (le Pape, NDLR), ce serait très grave car son silence serait interprété comme un appui à la politique israélienne.»

Mgr Fouad Twal, le patriarche latin de Jérusalem, d’origine jordanienne, lui aussi avait reconnu, en avril dernier, dans une interview accordée à l’agence de la Custodie de Terre sainte, qu’il «était impensable qu’il n’y ait pas de dimension politique» dans cette visite. Il avait ajouté : «Ne nous le cachons pas : il y a une dimension politique à 100 %. Chaque journée, chaque geste, chaque rencontre et chaque visite, tout aura une connotation politique. Ici nous respirons politique, notre oxygène est politique.» Et avait conclu : «Il est impensable que ce pèlerinage n’ait pas de portée politique.»

Développer le dialogue entre judaïsme, christianisme et islam

Il est vrai que le contexte a totalement changé depuis la dernière visite d’un pape, celle de Jean-Paul II en mars 2000. Tous les espoirs de paix se sont écroulés, les antagonismes n’ont cessé de croître. Dans l’avion qui le menait vendredi de Rome à Amman, Benoît XVI a anticipé devant les journalistes cette problématique : «Nous ne sommes pas un pouvoir politique, a-t-il insisté, mais une force spirituelle.» Son rayon d’action est limité : «aider à connaître les vrais critères, les valeurs vraies et les libérer des intérêts particuliers» ; «parler à la raison pour fonder des positions vraiment raisonnables», mais il a une ressource puissante : «un message commun», des «racines communes» et «une foi en un Dieu unique». D’où l’idée du Pape de développer «un dialogue trilatéral» entre judaïsme, christianisme et islam, «très important pour la paix». Quant au contexte «maintenant difficile» a reconnu le Pape, il est, au contraire, «un moment d’espérance, de nouveau départ et de nouvel élan en direction de la paix». Toute la question, cette semaine, sera donc de trouver les mots et les attitudes justes pour donner quelque chance à une telle sortie de crise par le haut.

En attendant, des gages ont déjà été donnés par l’Église catholique. Ainsi, sur la question du conflit entre Israël et les Palestiniens, le même Mgr Fouad Twal, patriarche latin de Jérusalem. Pourtant installé là par Rome il y a un an pour son savoir-faire diplomatique il n’a pas mâché ses mots dans son message de Noël, à Bethléem, en décembre dernier. Le plus haut responsable catholique de toute la région s’était demandé publiquement qui «mettra un terme à l’occupation et à l’injustice» ? Il avait également dénoncé «tout ce qui divise la Ville sainte : la cupidité, l’injustice et la violence, sans parler de la construction des colonies qui l’étranglent».

Quelques jours plus tard, le 8 janvier, Benoît XVI était intervenu à Rome, devant le corps diplomatique, sur le conflit de Gaza alors attaqué par Israël, en réponse aux tirs de roquettes sur sa population : «Une fois de plus je voudrais redire que l’option militaire n’est pas une solution et que la violence, d’où qu’elle provienne et quelque forme qu’elle prenne, doit être condamnée fermement.» Il appelait à «la trêve dans la bande de Gaza», à des «négociations de paix», au «renoncement à la haine, aux provocations et à l’usage des armes». Il espérait des élections de février en Israël «qu’émergent des dirigeants capables de faire progresser avec détermination (…) et de guider leurs peuples vers la difficile, mais indispensable réconciliation».

Après la politique, reste l’autre dossier sensible de cette semaine à Jérusalem. Théologique, il touche les relations entre l’Église catholique et le judaïsme dans le contexte du procès de béatification de Pie XII, pape pendant la Seconde Guerre mondiale, et de l’affaire Williamson, l’évêque lefebvriste et négationniste. Difficile de faire un procès d’intention à Benoît XVI sur ce terrain. Peu connus, ses travaux théologiques ont été décisifs pour le rapprochement avec les juifs. C’est lui, par exemple qui a pensé et décidé avec Jean-Paul II, dans le catéchisme de l’Église catholique en 1994, la réconciliation définitive de l’Église latine avec ses racines juives. Il a totalement évacué la vieille accusation de «peuple déicide». Il a justifié, autre révolution, la vocation toujours active et actuelle du peuple juif – non «remplacée» par le christianisme comme le voulait une certaine théologie catholique -, mais toujours à côté de lui dans la révélation divine.

Enfin, ce pape, qui déjà visité deux synagogues, à Cologne et à Berlin et le camp de Birkenau, a choisi comme première étape à Jérusalem, cet après-midi, le mémorial de la Shoah, Yad Vashem.

Le Figaro

Previous articleEn Jordanie Benoît XVI est-il allé trop loin avec l’islam ?
Next articleZem — Tonique!!!