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Jacques Pilet — Les profondeurs du cauchemar Khmer rouge

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09.04.2009

Douch.jpgLe plus célèbre bourreau des Khmers rouges, Douch, comparaît enfin devant un tribunal.

Ce procès se déroule comme en catimini. Pourtant il marque l’histoire. Le plus célèbre bourreau des Khmers rouges, Douch, arrêté il y a dix ans, comparaît enfin devant un tribunal spécial voulu par les Nations unies. Le bâtiment ultramoderne conçu pour l’occasion est à 15 km du centre de Phnom Penh, posé comme un greffon étranger sur un pays qui a toutes les peines à digérer son effroyable passé. Plus d’un million et demi de Cambodgiens massacrés par une bande d’idéologues forcenés entre 1975 et 1979.

On n’imagine pas le traumatisme subi par ce peuple ainsi saigné, décapité, dépossédé de sa culture par des brûleurs de livres. Les victimes de cette terreur, leurs proches, se sentent bien seuls. Car le gouvernement actuel souhaite que l’on parle le moins possible de cet épisode. Pas étonnant: le premier ministre, Hun Sen, au pouvoir depuis vingt-deux ans, fut des années durant un chef militaire des Khmers rouges, avant de s’en détourner opportunément. Il disait l’autre jour prier pour que ce tribunal ne trouve pas les moyens financiers qui lui permettraient de poursuivre sa tâche et de juger quatre autres hauts responsables. Ainsi, déclarait-il, les juges étrangers devraient rentrer chez eux! Car cette machine judiciaire onusienne est à court de crédits, suspendus pour cause de corruption.

Du coup, Jacques Vergès, défenseur de l’idéologue en chef Khieu Samphan, déclare que les magistrats internationaux, désavoués par l’autorité locale, ne sont que des «squatters». Le sulfureux plaideur avance un autre argument pour désavouer cette cour: celle-ci ne se penche pas sur les responsabilités internationales de la tragédie, notamment celles des Américains qui, à la fin de la guerre du Vietnam, écrasèrent de bombes ce petit pays gouverné alors par le roi Norodom Sihanouk, puis par un dictateur de droite.

Il est vrai que la «communauté internationale» n’a pas de quoi être fière. Ce régime cauchemardesque a bénéficié du soutien, plus ou moins discret, de la Chine, mais aussi de la France, des Nations unies… et des États-Unis qui s’opposaient ainsi aux communistes vietnamiens: ceux-ci ont occupé le Cambodge pendant onze ans.

Lorsque les Khmers rouges enfin chassés de la capitale poursuivirent leur lutte dans les maquis, ils continuèrent de recevoir toutes sortes de soutiens. Il fallut beaucoup, trop de temps pour qu’enfin la justice s’active, dans une marche encore hésitante aujourd’hui.

Douch dirigeait la prison de Phnom Penh où furent martyrisés des milliers d’innocents. Cette ancienne école est aujourd’hui un musée. On y voit les cachots minuscules, les instruments de torture… et les photos des victimes qui étaient minutieusement recensées par des tortionnaires très bien organisés. Dirigés par ce chef dévoué, ancien professeur de mathématiques, plutôt cultivé, qui aujourd’hui est devenu chrétien, reconnaît ses crimes et demande pardon.

Comment un être humain peut-il basculer ainsi dans l’abomination? L’énigme tant de fois posée reste insondable. Mais cette figure à la fois banale et terrifiante ouvre une piste de réflexion: d’une foi révolutionnaire dévoyée mais absolue il a aisément passé à la dévotion chrétienne. D’une ferveur à l’autre. La quête d’absolu de cet homme l’a conduit au pire et l’aide maintenant à assumer son passé.

Un Français a bien connu ce grand criminel: François Bizot, ethnologue longtemps établi au Cambodge, fait prisonnier par les Khmers rouges en 1971, enchaîné pendant trois mois au fond des forêts, interrogé… par Douch. Dans un livre admirable1, ce témoin subtil, grand connaisseur du bouddhisme, raconte les discussions qu’il eut avec lui. Il tenta un jour de lui faire admettre un lien entre l’«instruction révolutionnaire» infligée aux adultes comme aux enfants et l’éducation religieuse: Douch rejeta vivement le rapprochement. Son prisonnier avait touché un point sensible.

Le livre de Bizot, pénétré de culture khmère, proche de ce personnage qui le persécuta et lui sauva finalement la vie, en dit plus sur les profondeurs du cauchemar que les palabres juridiques qui résonnent comme à vide dans la bulle climatisée du tribunal.

1. «Le portail», de François Bizot, préface de John Le Carré, Ed. La table ronde (2000), 398 pages.


Par Jacques Pilet

Source : www.hebdo.ch

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