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Bruno Philip — Le Dalaï-Lama, combien de Divisions ?

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11.12.2008

Nicolas Sarkozy a eu raison de rencontrer le dalaï-lama. Le Tibet, une noble cause, mérite d’être défendu, et pas seulement par les acteurs d’Hollywood, mais aussi par les responsables politiques occidentaux. Tant pis si Pékin n’est pas content ! Mais il faudrait qu’un jour ces mêmes responsables occidentaux expliquent à quoi servent au juste de tels gestes, qui apparaissent comme des « gesticulations » de circonstance. En s’entretenant, samedi 6 décembre, en Pologne, avec le chef du gouvernement en exil tibétain, qu’il avait snobé en août pour ne pas heurter l’extrême susceptibilité chinoise, le président français a fait comme Gordon Brown, George Bush, Angela Merkel… Il a rencontré le 14e dalaï-lama parce que le bouddhisme tibétain et l’histoire tragique d’un peuple opprimé que les Chinois ont dépouillé il y a presque soixante ans du farouche désir d’indépendance et d’isolement, ça plaît. Et cela permet de s’offrir une bonne conscience sur le sujet des droits de l’homme.

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La vérité est que M. Sarkozy a rencontré le dalaï-lama et que ça ne sert pas la cause tibétaine. Cela n’a aucun effet sur le comportement de la Chine, sûre d’elle et dominatrice à propos des affaires du Tibet, qu’elle estime être sien depuis la dynastie mongole des Yuan (1280-1368). M. Sarkozy a eu raison de rencontrer le dalaï-lama, comme l’ont fait d’autres présidents ou premiers ministres occidentaux. Mais pour que ce genre de rencontres avec le chef vieillissant de l’Eglise tibétaine serve à adoucir la vie quotidienne des Tibétains, il faudrait que tous ces responsables politiques affichent publiquement leur soutien au dalaï-lama de manière à créer les conditions d’un vrai dialogue sino-tibétain en montrant à Pékin leur détermination. Si c’est pour susurrer ad nauseum leur soutien à la reprise d’un vain dialogue entre Pékin et le dalaï-lama, mieux vaut qu’ils laissent Hollywood et ses acteurs gémir sur le sort des Tibétains oubliés. Il est peut-être temps d’en finir avec l’hypocrisie.

En la matière et à propos du Tibet, cette hypocrisie occidentale, cette lâcheté mêlée d’indifférence, est une vieille histoire. En 1950, lorsque les soldats chinois de la vaillante armée populaire de libération (APL) « libèrent pacifiquement » le Tibet, l’événement est accueilli par l’indignation silencieuse du « monde libre » : alors que la place forte tibétaine de Chamdo tombe fin octobre, l’appel lancé à la toute jeune ONU, le 7 novembre, par le gouvernement de Lhassa pour dénoncer la « violation des faibles par les forts » reste sans effet. Il faut dire que cela tombe mal : la guerre de Corée vient d’éclater, l’URSS se tient résolument au côté de la Chine maoïste et tout le monde a bien d’autres sujets de préoccupations que le « pays des neiges ».

Personne ne se souvient, comme le rappelle judicieusement Laurent Deshayes dans son Histoire du Tibet (Fayard, 1997), du nom du seul pays membre de l’ONU qui lança, le 18 novembre, un appel contre l’invasion des « forces étrangères ». C’était le Salvador… Personne d’autre ne protesta. Ni les Indiens, préoccupés par leurs relations avec la Chine au moment où le pandit Nehru fit le mauvais calcul de compter sur son amitié avec le grand voisin du Nord, qui allait le poignarder dans le dos en 1962 en déclenchant une guerre éclair et meurtrière contre l’Inde. Ni les Britanniques à qui les Tibétains avaient demandé de plaider leur cause : Lhassa se heurta à l’indifférence de la Grande-Bretagne. Les Etats-Unis, pour leur part, étaient surtout soucieux de ne pas envenimer leurs relations avec les Soviétiques : ils observèrent une attitude prudente concernant le Tibet.

L’OCCIDENT LAISSE TOMBER LE TIBET

En 1959, au moment du soulèvement antichinois de mars à Lhassa, qui va avoir pour conséquence la fuite définitive du dalaï-lama en Inde, l’Occident, avec un bel ensemble, laisse courageusement tomber les Tibétains : après l’appel du dalaï-lama à l’ONU en septembre de la même année, une première résolution, la 1 353, est malgré tout votée le 21 octobre par l’Assemblée générale des Nations unies. Grâce à qui ? A l’Irlande, la Malaisie et la Thaïlande ! L’indignation, on le voit, fut à son comble… Et si deux autres résolutions furent votées plus tard, en 1961 puis en 1965, elles ne servirent à rien, personne n’imaginant aller risquer des plumes pour Lhassa.

La personnalité du dalaï-lama, distingué par le prix Nobel de la paix en 1989, a servi la cause tibétaine. Son charisme, son humour, son habileté à avoir fait du Tibet une sorte de produit marketing attrayant, dont les metteurs en scène hollywoodiens se sont emparés – quitte à reconstruire l’histoire du Tibet préchinois en une fresque mythique bien éloignée de la réalité féodale et violente du pays -, a permis à son ancien royaume de ne pas sombrer dans l’oubli.

La communauté internationale a suivi. Elle l’a accompagné, elle l’a plébiscité… Et pendant ce temps, recevant rapidement Sa Sainteté dans les antichambres, les responsables politiques d’Europe et des Etats-Unis se sont dédouanés vis-à-vis de leur opinion publique en montrant qu’ils n’oubliaient pas le Tibet. Avant de se replonger dans leurs dossiers pour signer de nouvelles ventes d’Airbus ou de Boeing à Pékin.

« Et après ? », grinceront les réalistes. La décision de M. Sarkozy, adepte de la realpolitik en diplomatie, ne pouvait tomber plus mal : il s’est aliéné la Chine à un moment où l’on va encore avoir davantage besoin d’elle. Il sera également facile d’objecter qu’il est impossible – impensable, même – de forcer Pékin à donner aux Tibétains un statut comparable à ce qu’ils ont accordé à Hongkong et à Macao, après les retraits britannique et portugais de leurs ultimes colonies d’Asie orientale. Pour les Chinois, la question du Tibet est taboue. Surtout, clament-ils, ce n’est pas aux Occidentaux donneurs de leçons d’aller leur dire ce qu’ils doivent faire ou ne pas faire sur leurs terres. L’impasse est-elle totale ? Sans doute : les Tibétains vont rester chinois et l’on voit mal comment les Chinois, sous pression, céderont aux désirs des Tibétains de jouir de plus de liberté. Faut-il donc laisser tomber le Tibet et les Tibétains ? Non. Mais alors soyons fermes dans le soutien. Il est temps d’arrêter de laisser croire que ce genre de rencontre à la sauvette puisse faire office de ligne de conduite. Comme dit Marcel Gauchet, « les droits de l’homme ne sont pas une politique »… Au fait, le dalaï-lama, combien de divisions ?

Courriel : philipbruno@gmail.com.


Par Bruno Philip (Correspondant à Pékin)

Source : www.lemonde.fr

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