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Laura Bossi et Trinh Xuan Thuan — Dans mon cosmic trip

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Photographies de Frédéric Poletti
Photographies de Frédéric Poletti
Et si un plan de l’univers avait rendu l’apparition de l’homme nécessaire ? Et si l’idée d’âme expliquait l’organisation des êtres vivants ? Pour la neurologue Laura Bossi comme pour l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan, réunis aux Rencontres de Fès, ces questions métaphysiques surgissent aujourd’hui dans la science.

Voici un dialogue pour le moins inattendu, du moins entre scientifiques respectés. Dans l’atmosphère presque magique des Rencontres de Fès, consacrées en grande partie cette année aux rapports entre sciences et spiritualités, un astronome et une neurologue s’aventurent aux limites de leurs disciplines respectives. Loin, très loin du positivisme et du scientisme, ils n’hésitent pas à évoquer le bouddhisme et le christianisme, saint Thomas et Pascal.

Trinh Xuan Thuan scrute depuis des années la voûte étoilée. Il explore l’immensité de l’univers. Il observe une lumière née avec le big bang, mais qui ne nous parvient qu’aujourd’hui. Il analyse des transformations chimiques de la matière qui ont eu lieu il y a des milliards d’années et qui ont fini par engendrer la vie et l’homme. Il s’émerveille de la beauté du cosmos. Laura Bossi préfère, elle, baisser le regard vers la Terre. Formée à la biologie, elle s’extasie devant l’infinie diversité des êtres vivants. Neurologue, elle constate l’inépuisable richesse de la vie humaine, qui est à la fois animale et cérébrale.

À eux deux, ils répètent le geste de Blaise Pascal contemplant avec effroi, aux commencements de la science moderne, l’infiniment grand et l’infiniment petit. Comme lui, ils tentent de relier les recherches les plus contemporaines et les interrogations existentielles. Comme lui encore, ils font le pari du sens. Pour ne pas avoir à subir la dictature du cerveau, la neurologue réhabilite l’antique notion d’âme. L’astrophysicien ne craint pas d’interpréter l’harmonie cosmique en termes métaphysiques. Trinh Xuan Thuan, professeur d’astronomie à l’Université de Virginie, aux États-Unis, est l’auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation et de réflexion cosmologiques, notamment La Mélodie secrète (Fayard, 1988), Les Voies de la lumière. Physique et métaphysique du clair-obscur (Fayard, 2007) et le Dictionnaire amoureux du ciel et des étoiles (Plon, 2009). Laura Bossi, spécialiste de l’épilepsie et des maladies neurodégénératives, organisatrice d’expositions, historienne des sciences, a rédigé une audacieuse Histoire naturelle de l’âme (PUF, 2003). Ensemble, malgré leurs désaccords, ils n’hésitent pas à renouer l’ancienne alliance entre l’homme et l’Univers, entre sciences et croyances.

Laura Bossi : Nos démarches scientifiques sont inverses et étudient des objets opposés. J’imagine que dans votre enfance vous aimiez regarder les étoiles. Moi, je faisais sécher des plantes dans des herbiers, et je passais des heures dans les prés à observer les formes incroyablement variées d’insectes, cette vie qui grouille. L’interrogation philosophique du biologiste est différente de celle du physicien : quand vous partez de l’unité, nous partons de la diversité. Vous, vous regardez l’Univers tendant vers l’Un. Mais je me penche sur l’Unique en tant que différent de tous les autres.

Trinh Xuan Thuan : Moi, au contraire, en tant qu’as-tro-physicien, lorsque j’ai analysé un électron ou un proton, j’ai compris tous les électrons et les protons de l’Univers – car ils ont les mêmes propriétés.

L. B. : En effet, le dieu des physiciens se concentre sur l’Un et l’immuable, tandis que le dieu généreux des biologistes vise la variété, la multiplicité, la durée, le changement perpétuel : il crée l’individuation – ce qui rend chaque être vivant absolument unique, en même temps que semblable aux autres membres de son espèce. Il invente la différenciation – ce qui fait qu’à partir d’un oeuf fécondé se développe un organisme, composé d’organes en corrélation les uns avec les autres, et « organisé » dans ses moindres parties. Il développe une hiérarchie des formes vivantes, des degrés dans l’individuation : l’homme, conscient de son histoire et doué de langage, étant le plus individuel des individus.

T. X. T. : Je ne pense pas qu’il y ait contradiction. Nos disciplines se rencontrent à chaque fois qu’un individu, au plus profond de son être, s’émerveille en contemplant la beauté et l’harmonie de l’Univers. Sans un observateur pour le contempler, l’Univers n’aurait pas de sens. Or, en astrophysique, la question de la place de l’homme dans l’Univers reçoit un nouvel éclairage depuis quelque temps. Rappelons que l’astronomie et la cosmologie avaient, de siècle en siècle, progressivement réduit la part humaine dans le cosmos. Avec Copernic et Galilée, aux XVIe et XVIIe siècles, la Terre avait perdu sa place centrale dans l’Univers pour être reléguée au rang de simple planète tournant autour du soleil. Aux XIXe et XXe siècles, les astronomes ont compris que notre soleil n’était qu’une étoile parmi des centaines de milliards d’autres qui constituent notre Voie lactée, et que celle-ci n’était à son tour qu’une galaxie parmi les centaines de milliards d’autres galaxies peuplant l’Univers observable.

Mais paradoxalement, depuis quelques décennies, la place de l’homme a été réhabilitée, non par des discours éthiques ou religieux, mais par la science elle-même. Dans les années cinquante, les astrophysiciens ont découvert que nous sommes des poussières d’étoiles, qu’il existe bel et bien une alliance profonde entre l’homme et l’Univers. En étudiant les transformations chimiques qui ont eu lieu depuis le big bang, il y a quelque quatorze milliards d’années, ils se sont rendu compte que le big bang ne pouvait fabriquer par la fusion nucléaire que l’hydrogène et l’hélium, deux éléments bien trop simples pour que la vie et la conscience puissent se construire. Heureusement, l’Univers a inventé les étoiles. Les étoiles ont repris les processus de fusion nucléaire interrompus lors du big bang et ont fini par donner naissance à toute la panoplie des éléments chimiques qui composent le monde, y compris les êtres vivants. Il y a bien une continuité entre les choses et les êtres : l’Univers est notre berceau, non un espace étranger et hostile.

Dans les années soixante-dix, un nouveau fait troublant est apparu, qui a transformé notre vision de la place de l’homme dans l’Univers. On s’est rendu compte que l’Univers a été, dès sa naissance, réglé de manière extrêmement précise, avec des constantes physiques comme la vitesse
de la lumière, la masse de l’électron, la constante de Planck (qui détermine la taille des atomes), et des conditions initiales comme le taux d’expansion de l’Univers, son contenu en masse et énergie, etc. Or, si ces constantes et ces conditions initiales avaient été un tant soit peu différentes, la naissance des étoiles et leur alchimie nucléaire, l’apparition de la vie, et donc de l’homme, auraient été strictement impossibles. Nous ne serions pas là pour en parler.

L. B. : C’est ce qu’on appelle le principe anthropique…

T. X. T. : Oui, mais on peut le comprendre de deux façons. Selon une version faible du principe anthropique, qui ne fait que constater la compatibilité de l’Univers et de la vie, l’Univers est fait de telle manière que la vie y soit rendue possible. Mais moi, je parie sur la version forte du principe anthropique : l’Univers a été réglé dès le début pour que l’homme (ou toute autre forme de conscience extraterrestre) émerge ; l’Univers « savait » quelque part que l’homme allait venir. Que penser de ce réglage si précis ? On peut l’attribuer au hasard. Dans ce cas, il nous faut postuler l’existence d’un « multivers » : en dehors de notre Univers, il existerait une infinité d’univers parallèles au nôtre. Tous auraient une combinaison perdante de constantes physiques et de conditions initiales, et seraient dépourvus d’obser-vateurs, sauf le nôtre, où, par hasard, la combinaison gagnante est sortie. Nous sommes en quelque sorte le gros lot. Mais si l’on rejette l’idée d’un multivers (qui est invérifiable, car nous ne pourrons jamais observer d’autres univers), et que l’on suppose qu’il n’existe qu’un seul Univers, le nôtre, il faut invoquer un principe créateur qui a réglé les constantes physiques et les conditions initiales de l’univers dès son origine. Je ne parle pas du Dieu barbu de telle ou telle religion, mais d’un principe qui a permis de doter l’Univers d’un observateur qui en contemple la beauté et l’harmonie. Un Univers vide et stérile n’aurait pas de sens. Pour moi, ce principe créateur se manifeste dans les lois physiques que j’observe et étudie dans la nature. C’est une vision panthéiste à la Spinoza et Einstein. Je parie sur la nécessité, et donc sur le sens et l’espérance, plutôt que sur le hasard. Les dernières découvertes scientifiques, au lieu de me l’interdire, m’encouragent dans ce sens.

L. B. : Encore une fois, nos approches divergent. Vous percevez dans l’harmonie de l’Univers un principe créateur, un dieu impersonnel, qui ne ferait qu’un avec le monde. Je m’interroge quant à moi sur ce qu’il y a de plus subjectif, personnel, unique, bien que commun à nous tous : la vie, la mort, la conscience, ces différents aspects qui autrefois étaient réunis dans l’idée d’« âme ». Et c’est précisément ce concept d’âme que j’ai voulu réhabiliter. Cette notion a en effet été oubliée, autant par les scientifiques, bien sûr – qu’ils soient biologistes, neurologues ou psychologues –, que par les théologiens. Or l’âme a été un concept directeur pour la pensée et la science occidentale, de Platon jusqu’au XIXe siècle. Je me suis longtemps interrogée sur cette éclipse de l’âme, qui cache quelque chose. Et je me suis rendu compte qu’en abandonnant cette notion, ce sont celles de corps, d’animal, de vie, de mort et de personne que nous nous sommes mis hors d’état de comprendre. Platon, Aristote, suivis par Galien et toute une tradition médicale, ont proposé le modèle d’une âme tripartite : une âme végétative commune aux plantes et aux animaux, située dans le foie et responsable de la nutrition, une âme -sensitive et désirante, localisée dans le coeur, que nous partageons avec les animaux, et une âme pensante et rationnelle, logée dans le cerveau. Sur la base de ces trois âmes (ou trois puissances de l’âme) qui s’emboîtent comme des poupées russes, on a imaginé toute une harmonie de l’Univers, schématisée par l’échelle des êtres, allant de la pierre à l’homme par gradations imperceptibles. Ce modèle des trois âmes, moins naïf qu’il n’y paraît, imprègne encore largement nos manières de penser. Nous parlons bien de personnes « dans un état végétatif », auxquelles on reconnaît seulement une âme inférieure. Lorsqu’on a initié les premières techniques de réanimation – action de réinsuffler de l’âme –, on a commencé par agir sur le coeur. Enfin, le schéma des trois âmes est confirmé dans l’embryologie contemporaine, qui distingue trois feuillets germinatifs, donnant lieu à l’appareil digestif (endoderme), au système cardio-circulatoire et à l’appareil locomoteur (mésoderme), au système nerveux et à la peau (ectoderme). Je suis mal à l’aise devant la négation des « âmes inférieures » pratiquée aujourd’hui, lorsque nous localisons toute l’âme, toute la vie dans le cerveau, comme nous le faisons, par exemple, lorsque nous employons les critères de mort cérébrale. Ce modèle encéphalocentrique de l’âme, de plus en plus répandu depuis les années cinquante à la suite de l’émergence des greffes d’organes, est très dualiste et met en scène un homme-machine dont le seul souffle d’âme se situe dans le cerveau. Une fois le cerveau « éteint », on peut rapidement se servir des autres organes du corps comme de pièces détachées afin de les greffer sur un patient doté d’un cerveau encore en état de marche. Au contraire, la vieille notion d’âme tripartite nous permet de ne pas nier notre animalité, d’élargir la notion de personne humaine à tout son corps vivant, au lieu de la réduire à son seul cerveau, ou même à son seul cortex.

T. X. T. : L’objet connu le plus complexe et le plus mystérieux de l’univers, c’est sans nul doute possible cette masse grise qui se situe entre nos deux oreilles. Le cerveau est un objet infiniment plus sophistiqué qu’une étoile ou qu’une galaxie dont le fonctionnement peut être décrit par des lois relativement simples. Ce cerveau est le site de l’âme, je l’appelle conscience, qui est responsable de notre libre arbitre, du fait que nous pensons, aimons, et créons de façon toujours différente.

L. B. : Si je suis évidemment d’accord avec vous sur le rôle du cerveau comme organe principal de l’individuation, je voudrais rappeler que le cerveau fait partie d’un organisme vivant, et que c’est dans l’organisme, et non dans un cerveau à l’intérieur d’un bocal, que réside un sujet vivant, doué de liberté et de finalité. Je suis résolument opposée au dualisme « âme-corps » de type cartésien, et à l’approche réductionniste et mécaniste du vivant. Même s’il n’y a pas de rapport direct entre le travail d’un scientifique et le discours religieux, un biologiste est peut-être plus proche qu’il ne le croit généralement de la tradition chrétienne qui se fonde sur les notions d’incarnation et de résurrection. Saint Thomas, le grand théologien, décrivait l’âme comme une « forme immergée dans la matière ». Dans cette optique, c’est l’homme tout entier, dans son unité psychosomatique, qu’il faut analyser, et non un esprit immatériel ou un logiciel d’ordinateur. La biologie et la génétique moderne confirment que chaque homme est un être singulier, irremplaçable, unique jusqu’à la structure de chaque cellule, de son génome. La cohérence vivante de l’organisme n’est pas mécanique, elle se déploie dans le temps et dans une interaction complexe avec le monde.

T. X. T. : En tant que bouddhiste, je considère comme vous que l’homme n’est pas purement neuronal et qu’il y a autre chose que la pure matière. C’est une intuition, mais rien dans la science actuelle ne m’empêche de le croire. J’ai du mal à concevoir que l’amour que nous éprouvons pour nos enfants ou l’émotion que je ressens devant mon télescope face à la beauté de l’Univers ne résultent que de courants électriques et chimiques. Mais je reste scientifique, et si la science démontre un jour que la pensée, les émotions, l’amour dérivent de courants électrochimiques, j’accepterai son verdict.

L. B. : Je pense qu’on n’arrivera jamais à expliciter totalement le cerveau – l’Univers non plus, d’ailleurs. La science est un processus continu : on s’approche et on n’atteint jamais. Plus on trouve de réponses et plus d’autres questions se posent. Nier la complexité des choses que l’on ne connaît pas, comme le font beaucoup de scientifiques réductionnistes, me paraît être une erreur. Je suis surprise par la pauvreté des théories en sciences de la vie au XXe et XXIe siècles par rapport à celles émises au XIXe siècle. Il n’est ni possible ni utile d’expliquer l’art ou la spiritualité par les neurosciences.

T. X. T. : Le dialogue entre science et religion n’en est qu’à ses balbutiements. Mais un pas décisif a été franchi, depuis plusieurs décennies, lorsque la science déterministe et rigide du XIXe siècle a découvert ses propres limites. Le questionnement existentiel sur la destination de l’homme et la possibilité d’un principe créateur a donc été relancé. Il n’est pas prêt de s’éteindre .


Propos recueillis par Michel Eltchaninoff / Photographies de Frédéric Poletti

Source : Article paru dans PHILOSOPHIE MAG N°33 www.philomag.com




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