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Notre Véritable demeure - Partie 1 - Par Ajahn Chah

lundi 21 mars 2016

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Notre Véritable demeure

Vénérable Ajahn Chah

Traduit par Jeanne Schut

Paroles adressées par le Vénérable Ajahn Chah à une disciple âgée, proche de la mort.

Préparez-vous maintenant à écouter respectueusement le Dhamma.
Tandis que je
vous parlerai, soyez aussi attentive à mes paroles que si le Bouddha lui-même était assis
en face de vous. Restez confortablement allongée, fermez les yeux et préparez votre
esprit en le concentrant sur un point unique. Avec humilité, permettez au Triple Joyau de
la sagesse, la vérité et la pureté de prendre place dans votre coeur, en témoignage de
respect pour Celui qui est Pleinement Eveillé.

Aujourd’hui, je ne vous ai apporté aucun présent matériel, seulement le Dhamma,
les enseignements du Bouddha. Ecoutez attentivement. Il faut tout d’abord que vous
compreniez que le Bouddha lui-même, quel qu’ait été le nombre de ses vertus, n’a pu
éviter la mort physique. Quand il atteignit un âge avancé, il abandonna son corps et se
libéra de son poids. C’est à votre tour, aujourd’hui, d’apprendre à vous satisfaire des
nombreuses années durant lesquelles vous avez dépendu de votre corps et sentir que
cela suffit.

On peut comparer les parties de notre corps à des ustensiles de cuisine que l’on a
depuis longtemps — tasses, soucoupes, assiettes etc. Au début ils étaient propres et
brillants mais après avoir été longtemps utilisés, ils ont commencé à s’user. Quelquesuns
se sont cassés, d’autres ont disparu et ceux qui restent sont abîmés, plus ou moins
déformés — mais il est dans leur nature d’évoluer comme cela. Il en va de même pour
votre corps. Il a subi des changements continus depuis le jour de votre naissance, en
passant par l’enfance, la jeunesse et maintenant la vieillesse. Vous devez accepter cela.
Le Bouddha a dit que les conditions (sankhara) — qu’il s’agisse d’états physiques ou
psychiques — ne nous appartiennent pas en propre ; il est dans leur nature de changer.
Méditez cette vérité jusqu’à ce que vous la compreniez clairement.

La masse de chair qui repose ici, sur le déclin, est elle-même saccadhamma, vérité.
La vérité de ce corps est saccadhamma, tel est l’enseignement immuable du Bouddha. Le
Bouddha nous a appris à observer le corps, à l’analyser et à en accepter la nature. Nous
devons pouvoir être en paix avec notre corps, quel que soit l’état dans lequel il se trouve.
Le Bouddha a insisté pour que nous veillions à ce que seul le corps soit prisonnier et que
nous ne laissions pas l’esprit s’enfermer avec lui.

Aujourd’hui, tandis que votre corps commence à s’affaiblir et se détériorer avec
l’âge, ne résistez pas — mais ne laissez pas non plus votre esprit se détériorer avec lui.
Gardez-les séparés. Donnez de l’énergie à votre esprit en réalisant la vérité des choses
telles qu’elles sont. Le Bouddha nous a enseigné que telle est la nature du corps et qu’il
ne peut être autrement : étant né, il vieillit, tombe malade et puis meurt. C’est une
grande vérité à laquelle vous faites face en ce moment. Observez votre corps avec
sagesse et éveillez-vous à cette vérité.

Imaginons que votre maison soit inondée ou entièrement brûlée, quel que soit le
danger qui la menace, veillez à limiter les dégâts à la maison seule. S’il y a une
inondation, ne la laissez pas inonder votre esprit. S’il y a un incendie, ne le laissez pas
brûler votre coeur. Que cela touche uniquement la maison, extérieure à vous. Permettez
à votre esprit de se libérer de tous ses attachements. Le temps est venu.

Vous avez vécu longtemps. Vos yeux ont vu toutes sortes de formes et de couleurs,
vos oreilles ont entendu tant de sons, vous avez vécu d’innombrables expériences. Mais voilà, c’est tout ce qu’elles étaient, de simples expériences. Vous avez mangé des choses
délicieuses et tous ces goûts n’étaient que de bons goûts, rien de plus. Les goûts
désagréables n’étaient que des goûts désagréables. Si l’oeil voit une belle forme, ce n’est
rien d’autre qu’une belle forme. Une forme laide n’est qu’une forme laide. L’oreille peut
percevoir un son féerique et mélodieux mais ce n’est qu’un son, de même qu’un bruit
grinçant et non harmonieux n’est rien que cela.

Le Bouddha a dit que, riche ou pauvre, jeune ou vieux, humain ou animal, aucun
être en ce monde ne peut se maintenir longtemps dans un même état : tout doit subir un
changement puis disparaître. C’est un fait de la vie contre lequel nul ne peut rien. Par
contre, le Bouddha a dit que ce que l’on pouvait faire, c’est observer le fonctionnement
du corps et de l’esprit afin de ne plus nous identifier à eux, de voir clairement qu’ils ne
sont ni « moi » ni « miens ». Leur réalité n’est que provisoire. C’est comme cette
maison : elle n’est vôtre que de nom, vous ne pourriez l’emporter nulle part avec vous. Il
en est de même pour votre richesse, vos possessions et votre famille : ils ne vous
appartiennent que de nom, ils ne sont pas vraiment à vous, ils appartiennent à la nature.
Cette vérité ne s’applique pas à vous seule, nous sommes tous dans la même
situation, y compris le Bouddha et ses disciples éveillés. Ils ne différaient de nous qu’en
une chose : ils acceptaient les choses telles qu’elles sont ; ils voyaient clairement qu’il n’y
avait pas d’alternative.

Le Bouddha nous a donc enseigné à étudier et à observer de près ce corps, de la
plante des pieds jusqu’au sommet de la tête et puis à nouveau de la tête aux pieds.
Même si vous ne jetez qu’un bref regard à votre corps, qu’y voyez-vous ? Y a-t-il quoi
que ce soit de fondamentalement propre en lui ? Pouvez-vous y trouver la moindre
essence permanente ? Ce corps tout entier est en train de dégénérer lentement et le
Bouddha nous a enseigné à voir qu’il ne nous appartient pas. Il est naturel que le corps
soit ainsi car tous les phénomènes conditionnés sont soumis au changement. Comment
voudriez-vous qu’il en soit autrement ? En réalité, il n’y a rien de mal à cela. Ce n’est pas
le corps qui vous fait souffrir, c’est votre façon de penser erronée. Quand vous percevez
mal ce qui est juste, vous êtes inévitablement dans la confusion.

C’est comme l’eau d’une rivière. Elle coule naturellement dans le sens du courant,
jamais à contre-courant, c’est dans sa nature. Si quelqu’un allait se tenir au bord d’une
rivière et, voyant l’eau suivre rapidement son cours, souhaitait soudain qu’elle se mette à
couler à contre-courant, cette personne souffrirait. Quelles qu’aient été ses intentions, sa
façon erronée de penser ne lui permettrait pas de trouver la paix de l’esprit. Elle serait
malheureuse à cause de sa façon de voir les choses, de penser à contre-courant. Si elle
percevait bien les choses, elle verrait que l’eau doit inévitablement couler dans le sens du
courant ; mais tant qu’elle n’aura pas réalisé et accepté cela, elle sera agitée et
perturbée.

Or votre corps est comme cette rivière qui doit couler dans le sens du courant.
Après avoir été jeune, il a vieilli et il s’achemine à présent vers la mort. N’allez pas
souhaiter qu’il en soit autrement. Vous n’avez aucun pouvoir d’y remédier. Le Bouddha
nous a dit de voir les choses telles qu’elles sont puis de cesser de nous y accrocher.

Trouvez refuge dans ce lâcher-prise. Continuez à méditer même si vous vous
sentez fatiguée et épuisée. Que votre esprit reste attentif à la respiration. Prenez
quelques inspirations profondes et puis posez votre esprit sur la respiration en utilisant le
mantra « Bouddho ». Prenez l’habitude de pratiquer ainsi. Plus vous serez fatiguée, plus
votre concentration devra être subtile et stable afin que vous puissiez supporter les
sensations douloureuses qui apparaîtront. Quand vous commencerez à vous sentir
fatiguée, arrêtez immédiatement toutes vos pensées ; laissez votre esprit se rassembler
puis prenez conscience de votre respiration. Continuez simplement à réciter
intérieurement « Boud-dho, Boud-dho ». Abandonnez tout ce qui vient du dehors. Ne
vous attachez pas à des pensées concernant vos enfants et vos parents, ne vous
attachez absolument à rien. Laissez aller. Que l’esprit se centre sur un point unique et
que cet esprit unifié soit attentif à la respiration. Que la respiration soit le seul objet de sa conscience. Concentrez-vous jusqu’à ce que votre esprit devienne de plus en plus
subtil, jusqu’à ce que les sensations deviennent insignifiantes et qu’une grande clarté et
un éveil intérieurs vous habitent. A partir de là, quand des sensations douloureuses
apparaîtront, elles disparaîtront progressivement d’elles-mêmes.

Peu à peu vous en viendrez à considérer la respiration comme un parent venu vous
rendre visite. Quand un parent part, nous le suivons et le raccompagnons au-dehors pour
lui dire au revoir. Nous le suivons des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse de notre champ
de vision et puis nous rentrons chez nous. Nous observons le souffle de la même façon.
S’il est lourd, nous sommes conscients de cette lourdeur ; s’il est léger, nous sommes
conscients de cette légèreté. Il va s’affiner de plus en plus et nous continuerons à le
suivre tout en éveillant simultanément l’esprit. Finalement, à un certain point, la
respiration peut sembler disparaître complètement et la seule chose qui demeure alors,
c’est la sensation d’éveil. C’est ce que l’on appelle « rencontrer le Bouddha ». Nous avons
cette clarté d’éveil appelée « Bouddho », Celui qui sait, Celui qui est éveillé, le Radieux.
C’est rencontrer et demeurer avec le Bouddha, dans la connaissance et la clarté. Car
c’est seulement le Bouddha historique, de chair et de sang, qui est entré dans le
Parinibbana1. Quant au vrai Bouddha, celui qui est connaissance claire et radieuse, nous
pouvons toujours le ressentir, entrer en contact avec lui et, quand nous y parvenons, le
coeur est unifié.

Ainsi donc, lâchez tout. Déposez tout ce que vous êtes et tout ce que vous avez,
sauf la connaissance. Ne vous laissez pas abuser par les visions ou les sons qui peuvent
surgir dans votre esprit pendant la méditation. Laissez-les tous aller. Ne vous accrochez
absolument à rien. Restez simplement avec cette conscience non-duelle. Ne vous
préoccupez ni du passé ni de l’avenir, contentez-vous de rester tranquille, et vous
atteindrez ce lieu où l’on ne peut ni avancer, ni reculer, ni s’arrêter, où il n’y a rien à
saisir et rien à quoi se raccrocher. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de soi, pas de « moi »
ni de « mien ». Tout s’en est allé. Le Bouddha nous a appris à nous vider ainsi de tout, à
ne rien transporter avec nous. Connaître pour pouvoir abandonner.

Réaliser le Dhamma, le sentier qui mène à la libération de la ronde des naissances
et des morts, est un travail que nous devons tous accomplir seuls. C’est pourquoi vous
devez continuer à essayer de lâcher prise et de comprendre les enseignements. Engagezvous
vraiment dans cette contemplation. Ne vous préoccupez pas de vos proches. Pour le
moment, ils sont comme ils sont et, plus tard, ils seront comme vous aujourd’hui.
Personne au monde ne peut échapper à ce destin. Le Bouddha nous a dit d’abandonner
tout ce qui est dépourvu de réalité et de permanence. Si vous abandonnez tout, vous
verrez la vérité, sinon, vous ne la verrez pas. C’est ainsi et il en est de même pour
chacun en ce monde. Alors, ne vous faites pas de soucis et ne vous accrochez à rien.
Même si vous constatez que vous êtes dans les pensées, ce n’est pas grave à
condition que vous pensiez sagement. Ne pensez pas sottement. Si vous pensez à vos
enfants, pensez à eux avec sagesse. Quelle que soit la chose vers laquelle votre esprit se
tourne, pensez-y et considérez-la avec sagesse, consciente de sa véritable nature. Si
vous avez pris connaissance de quelque chose avec sagesse, vous pouvez l’abandonner
sans souffrance. L’esprit est lumineux, joyeux, paisible et, se détournant des distractions,
il est unifié. En cet instant précis, pour vous aider et vous soutenir, vous pouvez vous
centrer sur votre respiration.

Voilà votre tâche, à vous et à personne d’autre. Laissez les autres faire leur travail.
Vous avez vos propres devoirs et responsabilités, ne vous chargez pas de ceux de votre
famille. Ne vous souciez de rien d’autre, lâchez tout. Ce lâcher-prise apaisera votre
esprit. Votre seule responsabilité à l’heure actuelle est de concentrer votre esprit jusqu’à
ce qu’il trouve la paix. Laissez tout le reste aux autres. Les formes, les sons, les odeurs,
les goûts, laissez les autres s’en charger. Mettez tout cela derrière vous et accomplissez
votre tâche, remplissez vos propres obligations. Quoi qu’il puisse surgir dans votre esprit,
que ce soit la peur de la douleur, la peur de la mort, l’inquiétude pour les autres ou quoi que ce soit, répondez simplement : « Ne me dérangez pas. Cela ne me concerne plus. »
Continuez simplement à vous dire ceci, à chaque fois que vous verrez surgir ces
dhamma.

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