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L’enseignement ultime de Dogen (1/2)

mercredi 28 septembre 2011

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L’enseignement ultime de Dogen (1/2)

Voix Bouddhistes 2007

Catherine Barry : Bonjour, bonjour à tous.
Le dernier enseignement d’un grand maître au moment de sa mort est toujours particulièrement remarquable car il exprime en général la synthèse de tout ce qu’a transmis ce maître de son vivant. C’est donc pour ceux qui le reçoivent un privilège, c’est notamment pour cela que Roland Rech a souhaité vous faire partager le dernier enseignement de Maître Dogen, un enseignement qui s’adresse non seulement bien sûr à tout disciple mais aussi à tout être humain tout simplement. Roland Rech bonjour.

Roland Rech : Bonjour.

C. B. : Alors vous êtes moine zen évidemment, un des principaux responsables de l’A. Z. I., l’Association Zen Internationale, qui fut fondée je crois en 1970 par Maître Deshimaru et vous transmettez le zen, le mahayana, notamment en France bien sûr et à Nice où vous résidez mais aussi un peu partout en Europe. On va présenter aujourd’hui ce dernier enseignement de Maître Dogen. Pourquoi avoir choisi de faire une émission sur ce thème ?

R. R. : Parce que dans ce dernier enseignement je crois précisément, comme vous l’avez dit dans l’introduction que Maître Dogen, en reprenant le dernier enseignement du Bouddha, nous montre véritablement les différents aspects de l’Eveil de Bouddha, Bouddha voulant dire éveillé, et non seulement comment y accéder, d’une façon très pratique, avec des conseils très concrets, mais également comment cet éveil s’exprime de différentes manières. Donc c’est à la fois des chemins d’éveil, ces 8 aspects de l’éveil de bouddha, et en même temps ce sont des manifestations, des formes d’expression de cet éveil, et je crois que c’est exprimé dans un langage clair, simple, qui peut tous nous toucher, nous concerner.

C. B. : Oui, d’autant que quand c’est un testament comme ça, finalement on va sans doute à l’essentiel et c’est aussi la spécificité de tout bodhisattva, aller à l’essentiel pour aider tous les êtres.

R. R. : Voilà, et je crois que Dogen à la fin de sa vie se demandait véritablement comment faire pour que cet éveil continue à se transmettre, c’est vraiment la chose fondamentale.

C. B. : Alors pour le pratiquant c’est finalement comment réussir peut être à réaliser l’éveil à travers les préceptes, mais c’est aussi un enseignement qui s’adresse à tout un chacun, donc on peut peut-être mener une vie digne tout simplement.

R. R. : Oui, je crois une vie qui ait du sens et en harmonie profonde avec la véritable nature de notre existence.

C. B. : Alors en préparant l’émission, vous avez insisté justement sur cet aspect vie digne, vie juste, Maître Dogen a été très pédagogue là-dessus, qu’a t’il enseigné en particulier qui s’adresse à tout un chacun finalement ?

R. R. : Et bien par exemple le premier aspect de l’éveil de Bouddha c’est le fait d’avoir peu de désir, et effectivement à l’heure actuelle la plupart des gens pense que le bonheur dans la vie est conditionné par le fait de satisfaire leurs désirs, lorsque l’on parle d’avoir peu de désirs, ou de contrôler ses désirs, on a l’impression qu’il s’agit d’un enseignement plus ou moins ascétique qui va vraiment à l’encontre de ce que l’on souhaite, alors qu’en réalité, Bouddha et Dogen montrent que le fait de poursuivre de nombreux désirs ne conduit pas au bonheur mais au contraire occasionne beaucoup de troubles, de souffrance, on est obligé de s’engager dans des activités qu’on aime pas forcément pour obtenir des moyens de satisfaire ses désirs, on est obligé d’essayer de séduire des personnes qui vont nous aider à obtenir satisfaction pour nos désirs, on est souvent obligé de se trahir soi-même pour obtenir quelque chose qui va nous l’espérons, nous satisfaire. Or, ce qu’on expérimente tous, c’est que cette multiplication des désirs encouragée par la publicité, par ce qu’on appelle la société de consommation, nous amène à de profondes déceptions. Quand on croit avoir obtenu enfin ce que l’on désirait, on s’aperçoit rapidement que ce n’est pas vraiment cela qu’on attendait, on n’est pas vraiment heureux grâce à cela, et moi ce que je crois, et je pense aussi Dogen et Bouddha, c’est qu’au fond il y a dans l’esprit de chaque être humain un désir d’éveil, l’esprit qui cherche l’éveil, qui a besoin de se réaliser, mais que si on ne rencontre pas un être, ou un être éveillé ou un être qui est sur la Voie souvent on n’est pas conscient de ce désir profond et c’est à cause du fait qu’on passe à côté de notre désir profond, qu’à la place de celui là, sur lequel on pourrait se concentrer et qui dynamiserait notre vie, lui donnerait un sens, et permettrait d’arriver à une réalisation, une véritable libération, un véritable bonheur, mais on se met à poursuivre toutes sortes de choses qui sont comme des ersatz et qui aboutissent à des satisfactions mineures, et toujours en quête d’autre chose.

C. B. : Il y a toujours beaucoup de souffrance, beaucoup d’illusions, une augmentation des désirs croissante et finalement aussi puisqu’on est en train de parler du bouddhisme, la création d’un karma qui n’est pas forcément toujours positif.

R. R. : Voilà, parce que souvent satisfaire nos désirs nous amène à un attitude égoïste donc souvent à faire satisfaire les autres notre entourage en premier, et finalement ça nous revient en boomerang parce que si on est trop concentré sue ses propres désirs, la souffrance qu’on occasionne aux autres à cause de notre égoïsme va finir par nous faire souffrir, parce qu’il y a une vérité fondamentale qui est que nous vivons qu’en relation d’interdépendance avec les autres, c’est ça la véritable nature de notre existence finalement.

C. B. : En préparant l’émission vous m’avez dit ce n’est pas un renoncement strict puisque c’est limiter les désirs mais pour être plus heureux, donc ça n’a pas un côté peut-être aussi négatif puisque ce que peuvent percevoir la plupart des occidentaux quand on dit il faut diminuer nos désirs, c’est quelque chose qui ne passe pas très bien en général.

R. R. : Oui, justement, ce point là que vous soulignez, pose vraiment question à notre époque. Si on réagit comme ça c’est qu’on a véritablement identifié le sens de notre vie, à satisfaire le plus de désirs possibles, d’ordre sensuel, matériel, ou de pouvoir, ou d’honneurs, et c’est vrai que pour beaucoup de gens il semble que le sens de leur vie se résume à ça. Mais pourquoi croyez vous que la maladie mentale la plus importante à l’heure actuelle c’est la dépression, c’est que ceci conduit directement à la dépression. C’est qu’on fait vraiment fausse route et tant que ça tient, tant que l’on trouve un nouveau désir à poursuivre, et bien on est dans une espèce de fuite en avant, toujours on se rend compte que ça ne va pas du tout et finalement avec ça on n’est pas heureux. Si on n’a pas la chance à ce moment là de rencontrer, de faire un pas décisif dans une même dimension de la vie qui est une dimension de recherche de vérité profonde avec laquelle on va pouvoir s’harmoniser, et vivre d’une manière authentique, et bien c’est la déprime et c’est pour ça que je crois que ce problème est vraiment crucial.

C. B. : Il est fondamental. Est-ce que finalement on ne peut pas dire que c’est aussi un problème d’éducation, donc grande responsabilité des parents et peut-être grande responsabilité des adultes qui doivent essayer de s’éduquer à une autre vision des choses ?

R. R. : Oui, on ne doit pas fabriquer des enfants gâtés, et il n’y a pas que les enfants qui sont des enfants gâtés. Je crois que toute notre civilisation fonctionne un peu sur ce mode là avec une espèce d’impatience grandissante de chacun, d’avidité et je crois que ce qu’on devrait commencer par enseigner aux enfants c’est qu’on peut être parfaitement heureux en jouant d’une manière, d’ailleurs les enfants ont à nous apprendre, le jeu des enfants est initialement un jeu gratuit, on joue pour jouer et ça c’est une forme de pratique d’éveil, le jeu pour jouer. Le problème c’est qu’on n’en reste pas là, et que très vite on ne se contente pas de jouer pour l’activité ludique mais on veut gagner, on veut obtenir quelque chose, on veut des récompenses, etc.

C. B. : Avant de détailler les différents aspects de l’éveil, on resitue le contexte dans lequel s’est passée cette transmission par Maître Dogen du dernier enseignement. Donc il était malade.

R. R. : A la dernière année de sa vie il sentait que ça avait bien empiré, il se sentait mourir et il s’est vraiment concentré à donner cet ultime enseignement qui était pour lui décisif, et ce qui est intéressant c’est qu’au cours des années précédentes Dogen avait donné des fois des enseignements très profonds, très subtils, difficiles à comprendre, des fois pour lequel on ne voyait pas vraiment le rapport direct avec l’enseignement fondamental du Bouddha, et puis là on le voit vraiment revenir aux enseignements fondamentaux, aux bases, et moi, en tant qu’enseignant, j’ai souvent cette tendance là aussi à me dire : mais finalement on enseigne beaucoup de choses, mais qu’est-ce qui est vraiment essentiel, parce qu’il faut revenir à ce qui est essentiel.

C. B. : Ca nous conduit au deuxième aspect de l’éveil, c’est apprendre à se satisfaire de ce que l’on a.

R. R. : Oui, je dirais non seulement de ce que l’on a, mais de ce que l’on est.

C. B. : Ca c’est très important.

R. R. : Parce que ce que l’on a, suivant notre karma passé, nos conditions de naissance, on va naître dans une famille plus ou moins riche, avec des talents plus ou moins développés, des qualités, etc. on arrive dans la vie avec ça, ça c’est notre bagage. Mais finalement, ce qui est important c’est de se satisfaire de ce que l’on est, c’est-à-dire de prendre conscience de s’éveiller à ce que nous sommes au fond qui ne dépend pas justement de ce que l’on a, qui ne dépend pas de posséder, d’être riche ou pauvre, ça ne dépend pas d’être très intelligent ou pas très intelligent, ça dépend d’avoir cette intuition, cette vision claire qui nous fait comprendre vraiment quelle est l’essence de notre propre vie, et de se dire que ça, rien ne peut nous l’enlever, que ça ne s’obtient pas, ce n’est pas quelque chose que l’on peut saisir, pas quelque chose que l’on peut obtenir mais c’est quelque chose qu’il reste à révéler, qu’il reste à en prendre conscience, qu’il reste à se révéler à soi-même et ensuite à essayer de vivre en cohérence avec ça.

C. B. : Et ça passe d’abord par accepter complètement ce que l’on est, aussi bien cet un aspect un peu « négatif » que l’on pourrait montrer, ou avoir, exprimer.

R. R. : Etre satisfait ce n’est pas de complaisance. Par rapport à être satisfait, dans l’enseignement du Bouddha, c’est ne pas rechercher beaucoup de biens, c’est se satisfaire des choses simples de l’existence, de ce que nous possédons. Mais se satisfaire de ce que l’on est, c’est se rendre compte que ce que l’on est n’a pas de prix, pas de valeur, c’est extrêment précieux, et donc ça ne peut même pas se mesurer, et donc ça ne peut pas faire l’objet d’un jugement. Donc c’est au-delà d’être bien, pas bien.

C. B. : En général quand on regarde ce que l’on est c’est toujours en termes de jugement et de comparaison donc, arrêtons avec cela, regardons simplement et essayons de nous améliorer finalement.

R. R. : Oui, alors bien sûr dans la pratique, on en parlera peut-être à un autre moment, dans la pratique de la méditation on observe ce qu’il se passe en nous, donc ce que l’on est, à un certain niveau, on observe ses ombres, on observe ses conditionnements, on observe ses attachements et on observe toutes les illusions qui nous brouillent la vue, qui nous empêchent de voir ce que nous sommes au fond.

C. B. : Donc en fait on peut commencer par apprendre justement à accepter ce que l’est grâce à la pratique tout simplement. On peut peut-être développer tout de suite ici cet aspect là. Comment arriver à accepter grâce à la pratique finalement ce que l’on est, pourquoi zazen nous révèle ce que l’on est aussi profondément ?

R. R. : Parce que lorsqu’on pratique zazen on rentre en contact avec le fait que finalement, ce qui nous constitue, notre corps, nos sensations, nos perceptions, nos pensées, notre conscience, tout cela, que l’on appelle le agrégats, ce qui compose notre ego, notre individualité, est sans substance, le fait que ça soit sans substance veut dire que ça n’existe que dans des relations d’interdépendance avec tout l’univers, donc ce que nous sommes c’est un avec tout l’univers et un avec tout l’univers c’est au-delà d’être riche ou d’être pauvre, et ça veut dire aussi par exemple, que si on réalise cet état de conscience on peut se réjouir complètement du bonheur des autres et être dans la sympathie, la joie de tout ce qui arrive de bien aux autres, alors que la plupart des gens à l’heure actuelle au contraire se livrent à l’envie, et l’envie attise la haine, comment ce fait-il que cette personne ait cette chance, ait ce bonheur, ait obtenu cela, moi je n’y ai pas droit, c’est inadmissible, c’est injuste et je commence peut-être à haïr cette personne là, l’envie est un vrai poison et c’est le résultat d’avoir trop de désirs.

C. B. : Grâce à ces deux principes déjà on comprend que ça permet d’avoir un esprit plus unifié, plus pacifié et on va mieux comprendre la semaine prochaine grâce aux autres principes que vous allez nous développer, maintenant comment finalement arriver peut-être à réaliser l’éveil ?

R. R. : Oui, mais chacune de ces pratiques est réalisation d’éveil. A chaque fois qu’on laisse tomber un petit désir et qu’on s’éveille à la véritable nature de notre existence c’est l’éveil, tout de suite.

C. B. : Alors on reste là-dessus et on se retrouve dimanche prochain.

Prise de notes Claude Hervé

- Source zen-nice.org

Maître Roland Yuno Rech

Roland Rech est Maître Zen et vice-président de l’Association Zen Internationale (AZI) dont le siège est à Paris.
Après un voyage autour du monde qui le conduisit finalement à pratiquer le Zen à Kyoto, il rentra en France pour suivre l’enseignement de Maître Taisen Deshimaru de 1972 à 1982.
Peu après la mort de son maître, il reçu le shiho (la transmission du Dharma) de NIwa Zenji, supérieur de Eihei-Ji et la plus haute autorité du Zen Soto au Japon. Roland Yuno Rech dirige le temple Gyobutsu ji à Nice et dirige de nombreuses sessions zen partout en Europe.

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2 Messages

  • L’enseignement ultime de Dogen (1/2) 9 mars 2010 13:04, par Flora Desondes

    l’envie est un vrai poison et c’est le résultat d’avoir trop de désirs. Il y a une nuance : l’envie est un vrai poison et elle provoque une accumulation de désirs semblables au tonneau du supplice des Danaïdes. Elles sont condamnées aux Enfers où elles doivent remplir le tonneau sans fond métaphore du désir-avidité. Les cinq poisons ne sont pas un résultat, ils sont un état de pollution de la personne semblable à ces marées noir qui engluent les oiseaux. L’oiseau ne demande pas ça, il le subit. C’est une altération de sa capacité d’être.

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  • L’enseignement ultime de Dogen (1/2) 30 novembre 2012 16:11, par BOUZA

    Bonjour,
    je suis très surpris par la façon dont Rech parle du Maître en le nommant Dogen. Ce qui n’est pas le cas de Mme Barry qui parle toujours dans son interview de Maître Dogen.
    Bien cordialement.

    Camille BOUZA

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