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Ecrits sur Angkor, le « Versailles des Khmers » 2

vendredi 11 septembre 2009

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Alexandre Henri MouhotLa « voie royale » étant par Mouhot désormais ouverte, c’est au tour de ses successeurs - explorateurs, comme amateurs éclairés - de s’y engouffrer. Les uns sont des Français qui se livrent à l’exploration systématique, faite « sur ordre » par des équipes ou des individus au service d’instances officielles organisant et finançant les expéditions ; Les autres sont de nationalités diverses : parmi eux, un ethnographe allemand et un photographe anglais. Le premier est un grand voyageur du nom de Bastian, auteur de nombreux volumes sur ses tournées en Asie. Une visite très approfondie de la région d’Angkor, où il recense de nombreux monuments, lui permet pour la première fois d’en dresser la carte : il y distingue très nettement les « temples-montagnes » des temples « à plat » (qui seraient selon lui, des palais). Mais son principal mérite est d’avoir proposé une série de références indiennes pour expliquer l’origine de l’architecture et de l’iconographie des monuments khmers. Le second est l’Anglais Thomson, un photographe professionnel qui a beaucoup appris et observé au cours de dix années passées en Asie orientale. Rapprochant Angkor Vat des temples vus en Chine et, surtout, en Indonésie, il propose de voir dans les « temples-montagnes » khmers une représentation symbolique du cosmos tels que le décrivent les textes indiens : la pyramide centrale étant le Mont Meru, cet axe du monde, et la douve, l’océan. Une hypothèse que les indianistes reprendront et développeront beaucoup plus tard. À son retour en Angleterre, Thomson montre ses photographies au savant James Fergusson qui peut ainsi, dès 1867, intégrer l’architecture khmère à son « Histoire de l’Architecture universelle ». L’art khmer passe alors des mains d’un amateur éclairé à celles d’un archéologue réputé, admiratif et perplexe. Pour preuve de son émerveillement, ce commentaire que l’archéologue en question glisse dans son « History of Indian and Eastern Art » (1876) : « Pour l’historien d’art, la merveille est de trouver des temples avec une combinaison de style si singulière en un tel lieu – des temples indiens construits avec des piliers dont le dessin est presque parfaitement classique, et décorés de bas-reliefs d’un caractère si étrangement égyptien. ».


Louis de Gonzague Doudart de Lagrée C’est au polytechnicien et Capitaine de Frégate Louis de Gonzague Doudart de Lagrée (1823-1866), qui pendant trois ans représente la France au Cambodge, que la Commission Française confie en 1866 la mission d’explorer le Mékong au départ de Saigon, afin d’en étudier la navigabilité jusqu’en Chine. Cette mission, lui précise-t-on, sera « non scientifique, mais composée d’hommes de bonne volonté », car il a fallu renoncer « à envoyer des savants qui, suivant leur noble habitude, auraient été ahuris et fatigués au bout de huit jours ». Le « Programme archéologique de la Commission d’exploration du Mékong » qu’il a rédigé comprend l’établissement des « limites de l’ancien Cambodge d’après les traditions recueillies et d’après la positon des principales ruines ». Pour familiariser les cinq militaires et l’unique « civil » de son équipe * avec les monuments qu’ils auront à identifier, Doudart, qui est le seul à avoir déjà visité Angkor, obtient que l’expédition fasse un crochet par le site, alors en territoire siamois **, avant d’entamer la remontée du fleuve jusqu’au « Grand Lac » et d’en poursuivre l’ascension jusqu’à son embouchure, dans la Mer de Chine méridionale. À la faveur de ce voyage de plus de 5.000 km qui va durer deux ans (5 juin 1866-29 juin 1868), Doudart va avoir souvent l’occasion de parcourir seul ce vaste territoire. Il reconnaîtra ainsi la chaussée ancienne partant d’Angkor vers l’est que jalonnent de nombreux monuments. Atteint d’une affection chronique du foie, il meurt en cours de route le 12 mars 1868 à Tong-Chouen, au Yunnan.


C’est au Lieutenant de Vaisseau Marie-Joseph-François Garnier, dit Francis Garnier (1839-1873), le second que Doudart ait dû recruter contre son gré, qu’il revient de rapatrier de Chine la dépouille de son chef (qui ne l’a jamais vraiment apprécié). Averti de sa mort par le Dr Joubert qui a fait ériger sur place un cénotaphe en souvenir du défunt, Garnier arrive avec une équipe réduite à Tong-Chouen le 3 avril 1868. Deux jours plus tard, la petite expédition assiste en armes à l’exhumation du corps, Garnier ayant tenu, en gage de fidélité, à faire inhumer Doudart dans le cimetière de Saïgon. L’inhumation est faite le 29 juin, avec tous les honneurs dus à « ce vaillant soldat de la France… mort au champ d’honneur le plus enviable : celui de la science et de la civilisation », après un rapatriement mouvementé de près de trois mois par jonques, steamer et paquebot.


Marie-Joseph-François Garnier


Mais il revient bien plus encore à Francis Garnier : la primeur du projet même de l’expédition. Cette dernière sera confiée au commandement du Capitaine de Frégate Doudart en raison de son grade et de son ancienneté ; une rivalité de nature à développer une antipathie tenace entre les deux hommes, déjà peu enclins à s’entendre l’un l’autre. En 1864, en effet, alors qu’il est à vingt-quatre ans à peine, chargé de l’administration de la ville de Cholon et de son arrondissement (poste administratif le plus important de la Cochinchine française), Garnier publie sous le pseudonyme de G. Francis une brochure qui a un retentissement considérable dans le monde de la Marine. Intitulée « La Cochinchine française », elle fait part du projet d’un « grand voyage d’exploration dans l’intérieur de l’Indo-Chine, en vue d’ouvrir des communications commerciales entre la Chine méridionale et la Cochinchine ». Or en juin 1863 déjà, il avait soutenu l’opportunité de ce voyage et obtenu gain de cause auprès de M. Justin de Chasseloup-Laubat, alors Ministre de la Marine. Autant d’atouts qui auraient dû faire de lui le véritable initiateur de cette « grande entreprise géographique », le chef de l’expédition ; Et non pas le second auquel Doudart ne fait que confier « les travaux d’hydrographie, de météorologie, d’astronomie, la carte du voyage, l’étude des voies commerciales, etc. », comme le consigne l’intéressé dans ses écrits. Mais en août 1867, au moment où Doudart part en mission de reconnaissance en Chine, Garnier prend sa revanche : il accède à la tête de la 2ème expédition française d’Indo-Chine, avec les coudées franches pour mener celle-ci à terme et ramener son équipe à bon port avant que la Marine ne le rappelle à Paris. La publication en 1868 de son « Voyage d’exploration en Indo-Chine », ouvrage remarquablement illustré de photos de Gzell *** ainsi que de nombreux dessins et croquis dus pour la plupart à Louis Delaporte ****. Ce récit lui vaut un énorme succès auprès du grand public, à son tour frappé d’« angkormania ».


De retour en Indochine, après s’être distingué au Siège de Paris, Garnier contribue à préparer l’établissement de la France au Tonkin. Il meurt devant Hanoi le 21 décembre 1873, sous les coups des « Pavillons-Noirs », ces pirates chinois à la solde des Annamites. Son corps est rapatrié deux ans plus tard à Saigon où une statue en bronze lui sera érigée.


Voyageur et explorateur infatigable, meneur d’hommes, homme de panache, héros et martyr de La Royale, Francis Garnier est tout à la fois. Mais il tire surtout sa renommée du « Voyage d’exploration en Indo-Chine » qu’il a entièrement rédigé de sa main en s’appuyant sur cette imposante masse de témoignages que Doudart et lui-même ont collecté pendant deux ans d’enquête sur le terrain. Si l’expédition se révèle être finalement un échec sur le plan économique – il faut en effet renoncer au beau rêve d’acheminer les produits français en Chine par un Mékong beaucoup moins navigable qu’on ne l’espérait ***** – elle n’en a pas moins le mérite d’avoir donné naissance à un tel ouvrage. Un ouvrage qui atteste que cette aventure n’est pas seulement guerrière et mercantile, mais aussi et surtout culturelle. Pour preuve : ses chapitres sur l’art et l’architecture de la civilisation khmère qui constituent déjà l’ébauche très honorable d’un manuel d’archéologie du Cambodge.


Les explorateurs d'Angkor


* Trois officiers de Marine : Francis Garnier, son second ; le diplomate Louis de Carné, neveu de l’Amiral de La Grandière, Gouverneur de la Cochinchine ; et Louis Delaporte, dessinateur. Deux médecins de la Marine : Eugène Joubert, géologue et Clovis Thorel, botaniste. Le photographe civil Gsell ayant été uniquement recruté pour Angkor.


** L’annexion par les Siamois des provinces cambodgiennes de Battambang et d’Angkor remonte à 1794. Fortement contrecarrée par la présence et l’influence de l’Angleterre au Siam, laquelle a des vues sur le pays, la France devra renoncer officiellement jusqu’en 1907 au retour de celles-ci au sein de son Empire. À défaut donc de posséder Angkor, elle s’en sert comme symbole d’une politique coloniale, restaurant aux peuples leur grandeur passée. Un argument de poids pour son installation au Cambodge, avec l’arrière-pensée de devancer en Chine la perfide Albion !


*** C’est la rencontre du fameux Thomson à Angkor qui donne à Doudart l’idée de s’adjoindre un photographe. En l’occurrence, Émile Gzell qui va immortaliser, sur un cliché devenu célèbre, toute l’équipe posant sur les gradins d’un temple, en veston, cravate et col cassé.

Croquis d'Angkor de Louis Delaporte

**** Choisi par Doudart pour ses talents de cartographe et de dessinateur, l’Enseigne de Vaisseau Delaporte prend la succession du Premier Maître mécanicien Laederich qui avait levé les premiers plans précis d’Angkor. De sa participation à cette grande expédition, Delaporte a gardé deux passions : Doudart de Lagrée et l’art khmer qui est pour lui une véritable révélation. Il défendra la mémoire du premier et consacrera désormais sa vie au second. Ses moulages de plâtre réalisés « in situ » vont faire d’Angkor Vat le « clou » des expositions coloniales ou universelles de la fin du XIXe siècle. Au nombre des admirateurs, un garçon de 15 ans du nom de Louis-Marie Julien Viaud qui rêve de voir « l’étoile du soir se lever sur les grandes ruines d’Angkor. ». C’est le futur Pierre Loti !


***** 13ème plus grand fleuve du monde avec ses quelque 4.100 km de long, du Tibet à la Mer de Chine méridionale, le Mékong n’est en effet navigable en Asie du Sud-Est péninsulaire que jusqu’à la frontière entre le Cambodge et le Laos, où les Chutes de Khone le rendent alors impraticable.


Voici trois extraits de ce « Voyage d’exploration en Indo-Chine » écrit par Garnier :


« Cette architecture, savante et originale dans ses conceptions, sévère dans ses formes générales, élégante dans ses détails, me transporta d’admiration. Pendant que M. de Lagrée, avec la sagacité d’un archéologue, cherchait à nous expliquer la disposition et les usages des différentes parties de l’édifice, ma pensée se reportait à la grande époque qui avait enfanté un art relativement aussi parfait, et à ce moment j’eusse à peine hésité à ajouter un quatrième âge, l’âge khmer, aux trois siècles classiques de Périclès, d’Auguste et de Louis XIV. » À propos du sanctuaire du Mont Krôm ou « Crôm » (sic, selon Garnier), colline à deux sommets au sud de Siem Reap.


« Cette entrée monumentale, cette longue chaussée, ornée de dragons fantastiques, et lentement parcourue au pas solennel de nos éléphants ; les deux immenses pièces d’eau, vrais petits lacs qui s’étendaient des deux côtés ; l’aspect colossal du temple lui-même, tout nous indiquait que nous nous trouvions en présence d’une œuvre capitale, conçue en dehors des proportions ordinaires. C’était bien là, comme le dit Mouhot, non un temple rival de celui de Salomon, qui ne méritait sans doute pas un comparaison pareille, mais le chef-d’œuvre d’un Michel-Ange inconnu […] Je me contente de rendre l’impression profonde que produisit sur moi l’examen de cet immense édifice. Jamais nulle part peut-être une masse plus imposante de pierre n’a été disposée avec plus d’art et de science. Si l’on admire les pyramides comme une œuvre gigantesque de la force et de la patience humaines, à une force et à une patience égales il faut ajouter ici le génie. Quelle grandeur et en même temps quelle unité ! ». À propos d’Angcor Wat (sic).


« La France, à qui Angcor Wat (sic) devrait appartenir, puisqu’il est sur un territoire cambodgien, ne pourrait-elle, sinon en revendiquer la possession, du moins s’entendre avec le gouvernement siamois ? Dans un pays où la réquisition et la corvée font partie des habitudes des populations, ne serait-il pas facile d’adjoindre aux prêtres trop peu nombreux qui desservent le temple, des travailleurs en nombre suffisant pour combattre et annuler peut-être les effets meurtriers de la végétation ? […] Le gouvernement du Siam a fait quelques dépenses de restauration : la France ne pourrait-elle à son tour y consacrer une obole, et assurer, alors qu’il est temps encore, la conservation de ce temple, le Saint-Pierre ou la Notre-Dame du bouddhisme ? », suggère avec pertinence Garnier, préoccupé à juste titre par la préservation du site.


Propos recueillis par Jean-Pierre Sauvageot, Président de l’ONG internationale APSEC

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