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Lama Denys — Apprendre la Mort pour mieux vivre

mercredi 23 mars 2016

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L’essentiel maintenant

L’interdépendance, principe fondamental du bouddhisme, s’applique à toutes choses qui, dans leurs corrélations générales et constantes, sont en perpétuelles transitions d’états. Ce caractère changeant et transitoire de toutes existences est nommé "impermanence". C’est une réalité universelle, présente dans le monde, les êtres, et toutes situations. L’impermanence rend possible la naissance, la mort, la vie et la connaissance ; elle est aussi ce qui fait que nous mourons.

D’ordinaire, nous n’en percevons pas vraiment les conséquences, surtout au niveau personnel. L’ego a tendance à occulter sa propre impermanence, c’est-à-dire la réalité de sa mort, avec son caractère inéluctable et l’incertitude de son échéance.

La prise de conscience authentique de l’impermanence a des qualités éminemment positives : elle amène d’abord, à un niveau extérieur, une qualité de non attachement et, de par celle-ci, une liberté et une expérience de la vie beaucoup plus souple et moins conflictuelle. Si l’on prend conscience de l’impermanence, si l’on se prépare à la mort et reconnaît vraiment sa réalité, on sera moins attaché et on aura une vie beaucoup plus pleine et riche. Finalement, lorsque l’échéance inéluctable arrivera, elle n’aura pas ce caractère traumatisant qu’elle a en l’absence de préparation. Cette prise de conscience intense de la réalité de notre mort n’est nullement un exercice macabre et encore moins masochiste, mais elle nous fait redéfinir les priorités de notre vie et nous recentre sur l’essentiel dans le présent. C’est dans ce sens qu’apprendre la mort, dans une prise de conscience réelle de l’impermanence, est indispensable pour bien vivre au présent.

Bien vivre la mort

La capacité de bien vivre la mort dépend de ce que fut la vie qui est sur le point de s’achever. La mort est une sorte d’examen de passage, d’aboutissement de la vie ; c’est, en fait, l’ultime test d’une vie juste.

Pour pouvoir bien rencontrer la mort, il est important d’apprendre la mort en se confrontant dès maintenant à la réalité de notre propre impermanence. En prenant, dès maintenant, vraiment conscience de la mort, en nous familiarisant avec sa réalité, en se réconciliant avec celle-ci dans une acceptation véritable, il est possible de dépasser le refus et la peur qu’elle crée d’ordinaire quand nous n’y sommes pas préparés. La contemplation profonde de la nature de la vie et de la mort a un caractère profondément libérateur.

Au niveau le plus profond, apprendre à mourir est au cœur de toutes les traditions spirituelles ; fondamentalement, il s’agit d’apprendre à mourir à soi-même, à son propre ego. Le cœur du problème est de s’interroger au niveau le plus essentiel : "Qu’est-ce qui vit et, surtout, qu’est-ce qui meurt ?". La compréhension de la nature même de la conscience – de cela qui, pour les matérialistes, meurt avec le corps et qui, pour les spiritualistes, persiste au-delà de la mort physique – nous amène à ce cœur du problème. La reconnaissance de la nature de l’esprit supra-individuel qui survit alors que le moi meurt, ainsi que celle de leur véritable nature et de leur caractère illusoire, amènent ultimement à la délivrance même de la mort. Que craindrait celui dont le moi serait déjà mort et qui aurait reconnu que la nature de l’esprit est au-delà des changements ?

La vie comme cycle

Selon la perspective bouddhique, la vie n’est pas linéaire, s’écoulant à partir d’un point de départ initial pour arriver à un terme, la mort, qui serait une fin dernière. La vie est cyclique : la mort est l’aboutissement de la naissance, mais il n’y aurait pas de mort sans naissance, ni de naissance sans mort, les deux sont indispensables à la manifestation de la vie et font partie de celle-ci.

Naissance et mort sont des passages, des transitions. Ces notions sont exprimées, dans la tradition tibétaine, par le terme bardo [1] qui signifie littéralement "passage" ou "transition", entendu que les bardo sont des étapes du cycle de la vie et que nous sommes tout le temps "en transit", en transition, d’état de conscience en état de conscience.

Cette perspective est développée dans un ouvrage célèbre - le Livre Tibétain des Morts (Bardo Theudreul) - texte symbolique et largement ésotérique qui développe une vision très élaborée de la mort et de la renaissance. Il décrit les transitions ou transmigrations de l’esprit, aussi bien d’instant de conscience en instant de conscience que d’état d’existence en état d’existence [2].

Notons que ces transmigrations qui constituent "la renaissance", souvent improprement appelée "réincarnation", ne sont pas fondées sur une entité, une âme [3], stable et permanente, qui en serait le support. De plus, et c’est là un point très important, ces notions, dans ce qu’elles ont d’invérifiable, ne constituent pas un acte de foi et chacun peut, en fonction de sa compréhension, adhérer ou non à leurs perspectives et à leurs applications. Le plus important restant la compréhension du processus de transmigration d’état de conscience en état de conscience, d’instant en instant, les modalités de continuité d’expérience après la mort physique peuvent très bien rester du domaine des hypothèses. En fait, seule la réalisation intérieure et profonde de la nature de l’esprit peut donner une confirmation véritable.

Néanmoins, il est intéressant de remarquer que des recherches occidentales, faites avec une approche scientifique, convergent avec les enseignements traditionnels du Bardo Theudreul. Depuis quelques années, des travaux comme ceux du Docteur Moody [4] sur les E.M.I (Expériences de Mort Imminente), ou ceux de Ian Stevenson [5] sur les allégations de souvenirs de vies antérieures, ont eu un certain retentissement.

La prise de conscience réelle de la mort amène une liberté intérieure, une attitude de dégagement et permet de redéfinir les priorités de sa vie par rapport à des critères essentiels. Il fut souvent noté que des personnes ayant rencontré la mort en faisant des E.M.I ont conséquemment transformé leur vie d’une façon très positive.

Description des expériences de la mort

Les enseignements du Livre Tibétain des Morts [6] présentent le processus de la mort associé à différents signes : extérieurs, intérieurs et les plus intérieurs qui correspondent à la dissolution des énergies sustentatrices de la conscience et à la résorption de celle-ci. Plusieurs expériences et des perceptions de lumières, décrites dans la présentation du bardo du moment de la mort, peuvent être précisément rapprochées des récits de ceux qui ont vécu des E.M.I. Les expériences d’aspiration dans un tunnel, de lumière, etc., peuvent être mises en parallèle avec ce qui est nommé, dans le bardo du moment de la mort, "la dissolution de l’élément vent" au terme de laquelle apparaît une perception claire, lumineuse et brillante, qui est la première des expériences de lumière du moment de la mort…

Du point de vue bouddhique, ces expériences sont dites correspondre à l’approche de la nature de l’esprit, nommée "claire lumière", dont l’"a-perception" est lumineuse et bienheureuse. La désagrégation de la conscience individuelle, c’est-à-dire de l’individualité, est comparable à un dévoilement qui révèle la luminosité bienheureuse de la nature immanente de l’esprit.

Ces différentes expériences ont un dénominateur commun transculturel car elles sont issues directement de la nature de l’esprit, de la structure de la conscience et des modalités de sa dissolution qui, de toute évidence, n’ont rien à voir avec les croyances ou l’appartenance culturelle de la personne concernée. Par contre, il est intéressant de remarquer comment des personnes qui ont fait des EMI rendent compte de ces expériences en les conceptualisant en fonction de leur "background" culturel et religieux ; le compte rendu de leur expérience étant le recouvrement du processus naturel par leur interprétation faite avec le filtre déformant des conceptions et projections culturelles et religieuses propres à chacun.

Ces similitudes ont inspiré des thèses de médecine dont il existe un résumé, pour ceux qui seraient intéressés par le sujet [7].

Conseils traditionnels pour rencontrer les expériences de la mort

Au moment de la mort, en plus des expériences de l’agonie dont nous avons parlé et des souffrances physiques associées à la maladie, le mourant est confronté à toutes sortes de fantasmes. Il expérimente une réactualisation des problèmes fondamentaux de la vie en général et de sa vie en particulier, qui avaient généralement été occultés par les préoccupations quotidiennes. A ce moment-là, tandis que le corps devient faible, l’esprit reste fort et ces fantasmes prennent aussi une extrême intensité.

Le leitmotiv du Livre tibétain des morts est : "Reconnais toutes les apparences qui se présentent comme des projections de ton propre esprit, reconnais-les comme des illusions semblables à un rêve".

En effet, reconnaître les expériences d’un rêve – fut-il douloureux – comme de simples productions oniriques, ou reconnaître les apparences du moment de la mort et, plus tard, celles du bardo, comme des projections de l’esprit, nous libère de leur pouvoir aliénant et des peurs ou des souffrances qu’elles induisent.

La reconnaissance du caractère illusoire de ces fantasmes permet de développer vis-à-vis d’eux des attitudes d’acceptation, de lâcher-prise et de douceur, qui permettent de s’en libérer.

Alors qu’aujourd’hui la plupart de nos contemporains ont perdu leurs attaches traditionnelles, il semblerait important d’induire, en des termes n’ayant pas forcément une connotation religieuse, une sorte d’éducation humaine dont la finalité serait d’introduire une prise de conscience fondamentale des grandes réalités de la vie dans son ensemble ainsi qu’une prise de conscience de la mort.

Conclusion : vers une mort paisible, digne et lucide

La mort acceptée s’intègre à la vie pour aider à mieux vivre au présent. Avec la préparation personnelle adéquate, et dans un cadre approprié favorisant une attitude de douceur et de lucidité, la mort, comme aboutissement de la vie, peut devenir une ultime célébration vécue sereinement, lucidement et avec dignité, comme une situation sacrée.

La qualité de présence de l’entourage est déterminante à un niveau simplement humain, auquel peut s’ajouter une dimension plus spécifiquement spirituelle.


Par Lama Denys

- La mort aujourd’hui, à la mémoire de Michelle Nicolescu (1946-2005), Rencontres Transdisciplinaires, Bulletin n°19, juillet 2007.




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1 Message

  • Lama Denys — Apprendre la Mort pour mieux vivre 1er février 2010 23:22, par Flora Desondes

    L’expérience d’une ambiance proche de ce qui pourrait être la mort, c’est un rituel d’initiation en chamanisme traditionnel. En parler n’en restitue aucunement l’expérience, néanmoins le premier résultat est l’obtention d’une forme de sérénité. Une des activités des chamans est l’accompagnement du mort dans son voyage dans les images de son rêve pour agir, ainsi que des lamas le font, c’est à dire s’efforcer de réveiller le mort de son sommeil profond. Cette activité de l’endormissement de la personne n’est absolument pas liée à sa mort, c’est une problématique de tous les jours, le savoir nous aident à prolonger nos efforts pour nous réveiller de ce que nous croyons être la vie réelle. Ce qui n’est pas toujours dit, c’est l’effet d’un rire franc et irrésistible : il agit très efficacement sur ce rêve où nous sommes dormants et bien plus efficacement que n’importe lequel des rituels d’usages dans ces circonstances. Rire franchement, non seulement c’est bon pour la santé, mais bien plus cela permet de s’échapper de la glue de la morosité de circonstance. Les sociétés traditionnelles le savent, toutes elles ont leurs clowns qui se lancent dans la foule avec leurs pitreries. Apprendre à bien mourir, c’est d’abord pouvoir en rire. C’est aussi la fonction du carnaval, des masques et sarabandes en danses débridées.

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