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De la croissance dans une économie bouddhiste — par Jeffrey David Sachs

mercredi 15 juin 2016

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Jeffrey David Sachs est un éminent économiste américain. Il est Directeur de l’Earth Institute, professeur de développement durable, et professeur de politique et de gestion de la santé à l’Université de Columbia. Il est également conseiller spécial des Nations Unies pour le Secrétaire général Ban Ki-moon. De 2002 à 2006, il a été Directeur du Projet du Millénaire des Nations Unies et Conseiller spécial auprès du Secrétaire général Kofi Annan sur les Objectifs de développement du Millénaire. Sachs est également Président et co-fondateur de Millenium Promise Alliance, un organisme à but non lucratif, visant à mettre fin à l’extrême pauvreté dans le monde.

Je reviens d’un voyage au Bhoutan, royaume himalayen d’une beauté, d’une richesse culturelle incomparables et d’une introspection inspirante. La singularité de ce royaume offre une réflexion sur des questions économiques et sociales d’un impérieux intérêt pour l’ensemble du monde.

La géographie difficile du Bhoutan a contribué au développement d’une population robuste constituée de fermiers et de bergers ainsi qu’à l’émergence d’une forte culture bouddhiste, historiquement très proche de celle du Tibet. La population est éparse – environ 700 000 habitants sur un territoire de la taille de la France – avec des communautés agricoles nichées au fond de profondes vallées et quelques bergers en haute montagne. Chaque vallée est protégée par un dzong (forteresse) avec ses monastères et ses temples dont la construction qui remonte à plusieurs siècles fait preuve d’une association magistrale d’architecture sophistiquée et de beaux arts.

L’économie du Bhoutan, basée sur l’agriculture et la vie monastique, est restée autarcique, pauvre et isolée jusqu’à ces dernières dizaines d’années et l’avènement d’une succession de monarques remarquables qui ont commencé à ouvrir le pays à la modernisation technologique (routes, énergie, politique de santé moderne et éducation), au commerce international (principalement avec le voisin indien) et à la démocratie politique. Ce qui est incroyable est le caractère réfléchi de l’approche du Bhoutan sur ce processus d’évolution, et comment la pensée bouddhiste guide cette réflexion. Le Bhoutan se pose la question que tout le monde devrait se poser : comment la modernisation économique peut-elle être combinée à la vigueur culturelle et au bien-être social ?

Au Bhoutan, le défi économique n’est pas à la croissance calculée en Produit National Brut mais évaluée en Bonheur National Brut (BNB). Je me suis rendu au Bhoutan pour mieux comprendre comment ce BNB était appliqué. Il n’y a pas de formule, mais bien un processus actif et important de délibération nationale pour que la gravité de ce défi soit en concordance avec la profonde tradition bouddhiste du pays. Là devrait être notre source d’inspiration.

Une part du BNB du Bhoutan s’attache, bien sur, à garantir les besoins de première nécessité – une meilleure politique de santé, une réduction de la mortalité infantile et maternelle, une meilleure instruction et de meilleures infrastructures, surtout l’électricité, l’eau et le réseau sanitaire. Cette focalisation sur ces améliorations d’ordre matériel visant à améliorer les besoins de première nécessité a tout son sens pour un pays dont les revenus sont relativement faibles, comme au Bhoutan.

Pourtant, le BNB va bien au-delà de la croissance globale pro-pauvres. Le Bhoutan se pose aussi la question de savoir comment la croissance économique peut se conjuguer à un environnement durable – une question à laquelle le pays a en partie répondu par un énorme effort de protection de ses vastes forêts et de son unique biodiversité. Il se pose la question de savoir comment préserver sa tradition d’égalité et entretenir son héritage culturel unique. Et il se demande comment les individus peuvent conserver leur équilibre psychologique à une époque de rapide évolution, marquée par l’urbanisation et l’invasion des communications globales dans une société où la télévision était encore inexistante il y a dix ans.

Je suis allé au Bhoutan après avoir entendu le formidable discours du Premier ministre Jigme Thinley lors du Sommet 2010 pour le Développement Durable à Delhi. Thinley avait à cette occasion mis en avant deux points convainquants. Le premier concernait la destruction de l’environnement qu’il avait pu constater – la fonte des glaciers et la diminution de la surface de la terre, entre autres – alors qu’il volait du Bhoutan jusqu’en Inde. Le second concernait l’individu et la signification du bonheur. Thinley s’est exprimé très simplement : nous sommes tous des êtres physiques fragiles et mortels. Combien de ‘trucs’ – alimentation de mauvaise qualité, publicités à la télévision, grosses voitures, nouveaux gadgets, et mode dernier cri – pouvons-nous nous farcir avant que notre propre bien-être psychologique en soit altéré ?

Pour les pays du monde les plus pauvres, de telles questions ne sont pas de la première urgence. Le défi le plus important et le plus pressant est de garantir les besoins de première nécessité à leurs citoyens. Mais cette réflexion de Thinley sur les fondements élémentaires du bien-être est non seulement de circonstance pour de plus en plus de pays, mais devient aussi urgente.

Tout le monde sait comment l’hyper-consumérisme à l’américaine peut déstabiliser les relations sociales et engendrer agressivité, solitude, jalousie et surcharge de travail jusqu’à l’épuisement. Ce qui est peut-être moins admis est l’accélération qu’ont connue ces tendances depuis quelques dizaines d’années aux Etats-Unis. Cela découle peut-être, entre autres choses, de la croissante et désormais impitoyable invasion de la publicité et des relations publiques. La question de savoir comment guider une économie vers la production de bonheur durable – en conjuguant bien-être matériel à la santé, la préservation de l’environnement et à la résilience psychologiques et culturelle – doit être posée partout dans le monde.

Le Bhoutan a bien des choses en sa faveur. Il va être capable d’augmenter ses exportations d’énergie hydro-électrique propre vers l’Inde, rapportant ainsi des réserves étrangères de manière durable qui contribueront à financer l’éducation, la santé et les infrastructures. Le pays veut aussi s’assurer que les bénéfices de la croissance profitent à l’ensemble de sa population, indépendamment de la région ou du niveau de revenus.

Les risques sont importants. Les changements climatiques de la planète menacent l’écologie et l’économie du Bhoutan. Les propositions imprudentes et coûteuses de sociétés de conseil privées comme McKinsey, entre autres, voudraient transformer le Bhoutan en une zone touristique dégradée. Il faut espérer que la quête du BNB aidera le pays à se détourner de telles tentations.

Ce qui est essentiel pour le Bhoutan est de considérer le BNB comme une quête imprescriptible plutôt que comme une simple liste d’inventaire. La tradition bouddhiste du Bhoutan considère le bonheur non pas comme attaché aux biens et aux services mais comme le résultat d’un profond travail d’introspection et de compassion envers les autres.

Le Bhoutan s’est embarqué sur cette voie. Les autres économies mondiales devraient en faire autant.

Project Syndicate
Traduit de l’anglais par Frédérique Destribat


Source : www.goodplanet.info

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