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Chrétien puis moine bouddhiste, Jérôme Ducor prêche le dialogue interreligieux

mercredi 11 août 2010

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Samedi 07 Août 2010

BENOÎT PERRIER

VIRAGE (5) - Peu commun, le destin bouddhiste de Jérôme Ducor. Confirmé protestant, il est aujourd’hui bonze, à la tête d’un temple à Genève. Retour sur un itinéraire spontané et incontournable.
Absence de rupture, passage harmonieux et progressif d’un état à un autre. De ces deux thèmes complémentaires, il est beaucoup question dans cette conversation avec Jérôme Ducor, bonze et conservateur du département Asie au Musée d’ethnographie de Genève (MEG). L’entretien a lieu dans le même bureau où, il y a près de quarante ans, Jérôme Ducor rencontrait son premier maître, le révérend Jean Eracle, ex-prêtre catholique. Alors qu’il retrace son parcours du protestantisme à l’Ecole véritable de la Terre pure, il évoque plusieurs décennies de bouddhisme en Suisse et la nécessité du dialogue interreligieux. Récit de son évolution. Pour cet universitaire, tout commence à la télévision. A quatorze ou quinze ans, grâce à l’émission « Le message des Tibétains » – série produite par Arnaud Desjardins –, il se passionne pour le bouddhisme. L’intérêt, aussi livresque, lui fait épuiser le rayon que la Société de lecture consacre à cette religion. « Des ouvrages un peu anciens, dont certains étaient très bons. »

Sécher les cours pour apprendre le tibétain

Le bouddhisme, à cette époque, constitue alors « un éclairage extérieur » pour le jeune lecteur habitué à Calvin, saint Augustin et saint Thomas.
En parallèle, il continue son instruction religieuse protestante, jusqu’à effectuer sa confirmation. Pourtant, il doit le reconnaître, « malgré lui », sa vision des choses est devenue bouddhiste. Une première visite au monastère de Rikon (ZH) est un demi-échec. « Pour les lectures, ça va un moment. Mais la pratique, ça devenait compliqué. » L’institution, bien qu’elle attire nombre d’Occidentaux, est en effet prévue pour les Tibétains réfugiés en Suisses et n’est « pas prête pour cela, notamment au niveau de la langue ».
Puis, il y a la venue de Jean Eracle – prêtre catholique engagé dans la mystique de l’est jusqu’au bouddhisme japonais – dont une conférence sur les peintures tibétaines séduit celui qui sera son disciple et successeur. « Je suis alors entré dans la pratique. Je gâtais le Collège pour faire du tibétain avec lui ou à la salle de lecture de la Bibliothèque publique et universitaire. »
Peu après l’adolescent « prend les refuges » – l’acte qui marque l’entrée dans le bouddhisme, (voir ci-dessous) – au petit temple d’Eracle, alors établi à Burtigny (VD).

Maîtrise au Japon

Esprit du temps ? « Non, vraiment pas. Le dalaï-lama n’avait pas encore reçu le Prix Nobel de la paix. Le bouddhisme n’intéressait personne. » Trop jeune pour les dernières étincelles hippies, le futur bonze l’est aussi pour la « bande d’Occidentaux » qui font, au début des années septante, le voyage de Dharamsala. « Le dalaï-lama y vit, il organise pour eux des enseignements pointus. A leur nombre, on compte Matthieu Ricard (moine bouddhiste, traducteur français du dalaï-lama, ndlr). A deux ou trois ans près, j’aurais pu avoir le même parcours que lui. »
Jérôme Ducor finit par obtenir la maturité et débute le certificat d’études bouddhiques de l’université de Lausanne. « Une formation unique en Europe à l’époque : on apprenait les quatre langues canoniques du bouddhisme, le pâli, le sanscrit, le tibétain et le chinois. » C’est le début d’une double appartenance, rare mais alliant « rigueur académique et vécu religieux ».
L’étape suivante est, en 1977, son ordination en tant que bonze, au Hompa-Honganji à Kyôto, le temple mère de la branche Honganji de l’Ecole véritable de la Terre Pure, celle qu’avait choisie Eracle. Si le terme est impressionnant, l’importance du rituel est relative : il peut être subi dès 15 ans. Retraite de dix jours et vérification des connaissances. C’est pourtant un passage signifiant pour l’identité religieuse : « Je pouvais annoncer la couleur et me rattachais à une tradition précise et vivante. » (par opposition, notamment, aux gourous autoproclamés revenus de Katmandou).
Dix ans plus tard, il obtient la maîtrise au même endroit : « Comme j’ai des responsabilités en Europe –il a succédé à Eracle en tant que résident du temple genevois, (lire ci-dessous) – ils avaient besoin que j’aie cette certification. »

Sentiment de continuité

De la confirmation protestante à la maîtrise bouddhique, un tel parcours a-t-il demandé des sacrifices ? « Non, sourit-il. Pendant mon adolescence, j’étais plongé dans les bouquins, mais j’allais quand même guincher le samedi soir. J’ai eu de la chance : il y a eu des enchaînements entre les cadres religieux et universitaire, j’ai aussi reçu des bourses. A 23 ans, c’est le Japon qui a payé le billet pour mon ordination. Plus tard, j’ai préparé mon doctorat là-bas, mais en tant que boursier du Fonds national suisse de la recherche scientifique. »
En définitive, un sentiment de continuité marque le chemin du conservateur du MEG. Il renonce au terme « conversion », parce qu’il « présuppose un changement de cap que je n’ai pas vécu ». « Adoption », alors ? Il acquiesce, à moitié convaincu.
« Nombre de gens adhèrent au bouddhisme par rejet de leur religion d’origine – ils confondent d’ailleurs en général l’institution et la religion –, ce n’est pas bon signe. Le dalaï-lama l’a dit plus d’une fois, ’surtout, ne changez pas de religion.’ Il faut d’abord approfondir ce qu’on a ici : les trésors de la vie spirituelle chrétienne. Rester chrétien aurait peut-être été plus simple. J’aurais appris le grec et l’hébreu, mais ça ne s’est pas passé comme ça. Mon karma était tel qu’il fallait que je découvre le bouddhisme. »

Étude hebdomadaire, kimono facultatif
BENOÎT PERRIER


Au jour le jour, quels devoirs pour un représentant de la Terre Pure en terre calviniste ? « Ma voie, je l’ai choisie soigneusement, c’est la moins exigeante formellement », plaisante Jérôme Ducor qui poursuit en expliquant que, dans le Jôdo-Shinshû, les bonzes ont, grosso modo, un statut de pasteur. Ils peuvent se marier et ne mènent pas une vie monastique – prouvant ainsi l’adage selon lequel tous les moines sont bonzes mais tous les bonzes ne sont pas moines.

Il rend aussi attentif à la dimension culturelle du phénomène de la conversion : « Bien que je suive une tradition japonaise, je n’ai pas besoin pour autant de mettre des tatamis à la maison et de porter le kimono. Il faut faire la différence entre le fond spirituel et son ’enrobage’ historique, culturel, etc. Cela dit, si je suis au Japon ou au Tibet, je suis dans mon nouvel élément, et cela compte. Les monuments, les personnes qu’on rencontre, les ’dames de la paroisse’ : c’est vivant. Ici, je compte sur une main les personnes avec qui échanger. Cela implique un isolement... »

Aucune obligation quotidienne donc, mais il dit la liturgie autant que possible : « Le rituel bouddhique consiste essentiellement en lecture. Comme la parole divine, on récite les textes dans l’idée de les proclamer et de les diffuser. » Autre mission, animer, en tant que révérend, le Temple de la Foi sereine de Genève – le nouvel emplacement de celui qui était à Burtigny (voir ci-dessus). « Une fois par semaine, nous avons une réunion d’étude et de célébration. On enseigne les bases de la doctrine, les gens ont généralement un texte devant eux. D’ailleurs, une partie de mon boulot est bien de traduire en français ce corpus. Un dimanche par mois, nous tenons une célébration plus importante au gré du calendrier des fêtes. »

Le public ? « Une cinquantaine de personnes, un nombre assez stable. Presque tous Européens. Bien qu’il y ait près de 2000 Japonais à Genève, ils n’y restent d’habitude que trois ans et ils ont une paroisse au Japon. S’ils éprouvent le besoin de visiter un temple a l’étranger, c’est par curiosité. A moins qu’il n’y ait un décès a Genève ; là je suis appelé à célébrer. »
Enfin, on retrouve l’intellectuel féru de dialogue dans sa participation à la plate-forme interreligieuse de Genève, où il entretient des contacts fructueux. Il évoque aussi le centre de recherches bouddhisme-christianisme de l’Institut catholique de Paris. « Nous sommes en bonne intelligence. Nous comprenons que nous travaillons sur la même chose, que notre motivation est comparable. On se comprend parfois mieux que des coreligionnaires. » BPR


Source : www.lecourrier.ch

Voir en ligne : www.lecourrier.ch

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